Terreau

  • À l’ombre de nos paupières baissées

    KUBILAI : Je ne sais pas quand tu as trouvé le temps de visiter tous les pays que tu me décris. Il me semble, à moi, que tu n’es jamais sorti de ce jardin. POLO : Tout ce que je vois, tout ce que je fais prend sens dans un espace de mon esprit où règnent le…

  • Irène

    Irène est la ville qu’on voit lorsqu’on se penche au bord du plateau à l’heure où les lumières s’allument et on distingue là-bas, au fond, dans l’air limpide, la rosace de l’agglomération : où elle multiplie ses fenêtres, où elle se disperse en sentiers à peine éclairés, où elle amasse les ombres des jardins, où…

  • Au croisement des pensées

    Leibniz, compagnon de route de mon père, de dos, s’éloignant, sa voix me frôle en passant et manque à m’atteindre. De l’autre côté, Goethe, de face, s’approchant, un frère avec aux yeux le même bleu jaune troué de noir, le même émerveillement où perce et se répand la mélancolie. On s’est promenés une année entière…

  • L’amant de Lady Chatterley

    Un livre magnifique. On pourrait le juger raciste, réactionnaire, sexiste sur certains points… Je ne demande pas un roman de penser pour moi, de me montrer la juste voie. Je veux juste qu’il révèle, extraie des profondeurs de la terre et des entrailles une vérité d’une « chaleur blanche », et si en passant il y a…

  • L’enfer des vivants

    L’enfer des vivants n’est pas à venir ; s’il existe, il est déjà ici, c’est l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons en étant ensemble. Deux moyens pour ne pas en souffrir. Le premier vient facilement à beaucoup de gens : accepter l’enfer et s’y fondre jusqu’à ne plus le voir. Le…

  • Valdrada

    Les anciens construisirent Valdrada sur les rives d’un lac avec des maisons toutes en vérandas, les unes au-dessus des autres, et des rues hautes dont les balcons à balustrade donnent sur l’eau. Ainsi le voyageur en arrivant voit deux villes : l’une s’élève au-dessus du lac, l’autre s’y reflète tête en bas. Rien n’existe ou n’arrive…

  • Armilla

      Là où je voudrais vivre (et où peut-être je vis déjà) Si Armilla est ainsi parce qu’inachevée ou démolie, s’il y a à son origine un sortilège ou seulement un caprice, je l’ignore. Le fait est qu’elle n’a ni murs, ni plafonds, ni planchers : elle n’a rien qui la fasse ressembler à une ville,…

  • Isidora

      À l’homme qui chevauche longuement sur les terres sauvages vient le désir d’une ville. Il arrive finalement à Isidora, ville où les immeubles ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique selon les règles de l’art longues-vues et violons, où l’étranger qui hésite entre deux femmes en rencontre toujours une…

  • Femme de douleurs

    Patrizia Valduga est née en 1953 et vit à Milan. Elle est poétesse et traductrice. Ici des passages qui m’ont frappée de Donna di dolori : une femme morte et enterrée se décompose tandis que son esprit, encore lucide et conscient, se révolte, se rappelle, observe, en hendécasyllabes à rimes suivies, avec un niveau de langage…

  • Tout être était aussi un autre…

    D’une haute tour j’ai regardé aux quatre coins de l’horizon. J’irai ramasser les morts sur les champs de bataille. J’étendrai leurs bras et leurs jambes raidis. Je fermerai leurs paupières froides sur leurs yeux fixes. Je ne peux pas voir un regard si je n’entends pas sa voix. Invisible, la vie charge de tristes tâches.…