Le néant est fertile

Le cimetière de Dorotheenstadt à Berlin, dans le quartier de Mitte, accueille la sépulture de grands hommes.
Ce matin, un vent glacial agite les branches incandescentes du soleil. La douceur naît de la rencontre de ces extrêmes, et l’impression de connaître enfin le vent en soi, circonscrit de soleil, et le soleil en soi, souligné de vent, distingués l’un et l’autre, l’un par l’autre, des éléments que d’ordinaire ils mêlent et du paysage qu’ils enchantent. Le souvenir éclot et se répand, mousse vert d’eau sur la peau, de lacs striés par les roseaux.
Je parviens au cimetière prestigieux en traversant celui, plus modeste, des Français. La pancarte où je me reflète sur un palimpseste de feuillages à fond bleu m’apprend que vers 1700 un Berlinois sur cinq était d’origine française. Les réfugiés mouraient tellement souvent de maladie ou d’épuisement que le cimetière fut vite fermé pour « surcharge ». Détruit en 1772 parce que jugé « peu esthétique », un nouveau est établi où je me trouve. Selon la coutume, poussent et s’enracinent avec les tombes des mûriers destinés à l’élevage des vers à soie – il y en a 220 en 1798. Jusqu’en 1945 le cimetière est réservé aux paroissiens de l’église réformée française. Présentation décousue qui ne pouvait mieux m’introduire : elle me fait perdre mes repères au lieu de m’en donner.
L’architecture des sépultures, sobre ou chargée, menue ou massive, me laisse de marbre, mais l’échafaudage du végétal me ravit. Les tombes ici ne restent pas dans leur coin, polies et rangées, elles débordent sur les allées et leurs voisins. Précipités intenses d’une nature grandiose, reprises en miniature du paysage natal, monde chaotique recomposé dans l’harmonie d’un jardin, déclinaisons maladroites et naïves du paradis. Le néant est fertile. Sacrilège, je photographie ces visages qui surgissent des profondeurs de la terre et ambitionnent le ciel, ces âmes redevenues sauvages qui franchissent et effacent les contours et les noms qui leur furent imposés.
Une classe applaudit la tombe de Bertolt Brecht qui ressemble à une fête champêtre. Sur un banc deux ouvriers prennent leur pause et l’orange de leur blouse se retrouve dans la bouteille que se partagent les deux étudiantes qui les remplacent une demi-heure plus tard. Deux sœurs âgées arrangent les lanternes et les paniers d’osier d’une tombe ruisselante d’ombre et de clochettes, ouvrant une grotte aux fées. Un jardinier s’enthousiasme au téléphone, en arrosant les plates-bandes avec un tuyau. Lorsqu’il raccroche, il m’indique la tombe de Hegel d’un clin d’œil. Elle voisine celle de Fichte, chacun accompagné de sa femme. Le soleil s’y arrête. Quelqu’un a déposé un caillou à son sommet, en hommage. Fichte, quant à lui, n’a le droit qu’à un soleil autocollant, tache fluo sur son socle. Ils partagent le même tapis de lierre et portent la plaque symbolisant le land de Berlin – ours et couronne. Un chat noir somnole, ses yeux s’arrondissent de sidération lorsque je m’approche et il s’échappe d’un bond. Je note dans un carnet couvert d’azulejos, comme au revers des façades éventrées de Lisbonne : Le cimetière est une blessure de verdure dans la ville anesthésiée de soucis et de monotonie. Il ouvre, avive et répand la vie, empêchant la vérité de se cicatriser en son oubli.
Me reviennent des pages de Hegel que je chercherai à mon retour, sur la recherche progressive de la vérité qui semble à la pensée commune une suite de contradictions. « Le bouton disparaît dans l’éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur : à l’apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s’introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l’autre, parce qu’elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l’unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l’une est aussi nécessaire que l’autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout. »

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À deux pas de la maison, l’occasion manquée d’une amitié : une vieille dame avec qui j’attends au feu rouge s’accroche à mon bras, me complimente sur mes chaussures puis me parle de je ne sais quoi, comprend que je ne comprends pas l’allemand, mime ce qu’elle veut dire en crachant par terre et se donnant une claque, continue à m’expliquer en traversant, arrivée au trottoir d’en face éclate de rire, me sert affectueusement le bras et repart en trottinant.

Des rues

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Gênes © Joséphine Lanesem

des rues minces comme des coulisses dans une ville aux façades de théâtre

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Trévise © Joséphine Lanesem

des rues canaux, préservant leur coeur sauvage d’une marge d’eau

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près de Munich © Joséphine Lanesem

des rues où l’on est encore chez soi, un bol de café entre les mains au petit matin, les pieds sous le drap du soleil

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Potsdam © Joséphine Lanesem

des rues au nom de sombre renoncement (ici Schopenhauer) où passent des fillettes pipelettes