Tout être était aussi un autre…

D’une haute tour j’ai regardé aux quatre coins de l’horizon.
J’irai ramasser les morts sur les champs de bataille.
J’étendrai leurs bras et leurs jambes raidis.
Je fermerai leurs paupières froides sur leurs yeux fixes.
Je ne peux pas voir un regard si je n’entends pas sa voix.
Invisible, la vie charge de tristes tâches.
Je récapitule les années passées. Leurs douleurs ne suffisent pas.
Bientôt l’entrechoc des hommes, son effroyable fracas.
Tous bousculés pourchassés arrachés.
Au milieu des mille folies de la guerre, moi aussi je me tiendrai.
J’ouvrirai des paroles pures, une suite de pensées, des gestes fraternels.
Entre-temps ils prendront le condamné, lui diront de creuser une fosse.
Lui regardera les collines immobiles, le ciel.
Quelques bruits de vie lointaine lui parviendront.
Il n’aura plus le temps de repenser à tant de jours.
Aux voix des personnes chères, aux « tu » qu’il a reçus.
Pas même le temps de considérer l’avenir, de se réconcilier avec les faits.
Il restera comme ça, dans une obéissance étrange.
Et quand les fusils tireront, dans leur lueur montera un cri.
Le cri de l’homme qui vient tard, et se perd.
Libérer, libérer au plus vite.
Ils me diront : pourquoi tu ne viens pas combattre à nos côtés ?
Ils ne me comprendront pas, poursuivront leur guerre.
J’ai aimé être avec les autres, autant que la lumière de mes yeux.
Comme c’est beau, la solidarité, la confiance, l’entraide !
Se mêler aux autres modestement vêtu.
Dans un cercle d’égaux, écouter et parler.
Maintenant personne ne veut écouter, pourtant ils ont tous un visage.
Je suis devenu un étranger, les autres ne voient pas que j’existe.
La sécheresse des réponses, le regard de l’ami qui se détourne.
Ce serait facile de me joindre à eux, de les servir de tout cœur,
Et oublier la communauté ouverte, l’au-delà de la guerre ?
Je reste ici, à l’écart de tous, pour défendre l’unité la plus profonde.
Jusqu’à aujourd’hui ce n’était qu’une répétition, la réalité doit encore commencer.
Tout être était aussi un autre, et ne le savait pas.
Mais maintenant cet autre approche, et seul importe ce qui vient.

*

Da alta torre ho guardato ai quattro punti dell’orizzonte.
Andrò a raccogliere i morti sui campi di battaglia.
Distenderò le braccia e le gambe rattratte.
Chiuderò le palpebre fredde sui fissi occhi.
Non posso vedere uno sguardo se non odo la parola.
Invisibile la vita affida cómpiti tristi.
Riassumo i miei anni, non bastano i dolori sofferti.
Tra poco urti di uomini e spaventosi fragori.
E le persone sospinte inseguite strappate.
Dentro le mille pazzie della guerra anch’io mi troverò.
Aprirò parole pure, ordine di pensieri, atti fraterni.
Intanto prenderanno il condannato, gli diranno di scavare una fossa.
Poi egli guarderà intorno i colli immobili, il cielo.
Qualche rumore lontano di vita gli giungerà.
Non avrà più il tempo di ripensare a tante giornate.
Alle voci di persone care, ai tu ricevuti.
Nemmeno di prevedere, di venire a un accordo con i fatti.
E resterà così, in una strana obbedienza.
E quando spareranno i fucili, in una vampa salirà un grido.
Il grido umano che è tardi, e si perde.
Liberare, liberare al più presto.
Mi diranno: perché non vieni a combattere con noi?
Non mi comprenderanno, eseguiranno la guerra.
Ho amato essere con altri, quanto la luce degli occhi.
Così bello è il lavoro unito, la fiducia, l’aiuto!
Mescolarsi agli altri modestamente vestito.
Nel cerchio di uguali ascoltare e parlare.
Ed ora nessuno vuol ascoltare, e pur sono tutte persone.
Son divenuto estraneo, gli altri non sentono che ci sono.
Le risposte secche, e l’amico che guarda dall’altra parte.
Sarebbe facile che mi unissi attivissimo a loro.
Obliando l’unità aperta, il di là dalla guerra?
Resto qui diviso da tutti, per la più profonda unità.
Tutto finora era una prova, la realtà deve ancora incominciare.
Ogni essere era anche altro, e non lo sapeva.
Ma ora viene questo altro, e importa ciò che si apre.

*

Aldo Capitini (1899-1968), pédagogue, philosophe et politique, est surtout connu pour ses essais, défendant la démocratie directe, la liberté religieuse, l’école publique et la paix – au point d’être surnommé le Gandhi italien. Cette poésie est tirée d’un cycle intitulé Colloquio orale.