À l’ombre de nos paupières baissées

KUBILAI : Je ne sais pas quand tu as trouvé le temps de visiter tous les pays que tu me décris. Il me semble, à moi, que tu n’es jamais sorti de ce jardin.
POLO : Tout ce que je vois, tout ce que je fais prend sens dans un espace de mon esprit où règnent le même calme qu’ici, la même pénombre, le même silence parcouru par les frémissements du feuillage. Dès que je m’absorbe dans ma réflexion, je me retrouve dans ce jardin, à cette heure du soir, en ton auguste compagnie, alors même que je continue, sans m’interrompre un instant, de remonter un fleuve vert de crocodiles ou de compter les barils de poisson salé qui descendent dans la cale.
KUBILAI : Moi non plus, je ne peux dire avec certitude si je me promène ici parmi les fontaines de porphyre, écoutant l’écho des jets d’eau, ou si je chevauche à la tête de mon armée, crasseux de sueur et de sang, conquérant les pays que tu devras décrire, ou encore tranche les doigts des assaillants qui escaladent les murs d’une forteresse assiégée.
POLO : Peut-être ce jardin n’existe-t-il qu’à l’ombre de nos paupières baissées, et n’avons-nous jamais arrêté, toi de soulever de la poussière sur les champs de bataille, moi de marchander des sacs de poivre dans les marchés lointains, mais chaque fois que nous fermons nos yeux à demi au milieu du vacarme et de la foule, il nous est permis de nous retirer ici vêtus de kimonos de soie, afin d’examiner ce que nous sommes en train de voir et de vivre, d’en tirer des conclusions, de l’envisager avec du recul.
KUBILAI : Peut-être notre dialogue a-t-il lieu entre deux misérables surnommés Kubilai Khan et Marco Polo, qui fouillent une décharge publique en entassant de la ferraille rouillée, des lambeaux d’étoffe et des vieux papiers. Ivres après quelques gorgées d’un mauvais vin, ils voient resplendir autour d’eux tous les trésors de l’Orient.
POLO : Peut-être du monde est-il resté un terrain vague couvert d’ordures, et le jardin suspendu du palais impérial du Grand Kahn. Seules nos paupières les séparent, mais on ne sait lequel est dedans, lequel dehors.

*

KUBLAI: Non so quando hai avuto il tempo di visitare tutti i paesi che mi descrivi. A me sembra che tu non ti sia mai mosso da questo giardino.
POLO: Ogni cosa che vedo e faccio prende senso in uno spazio della mente dove regna la stessa calma di qui, la stessa penombra, lo stesso silenzio percorso da fruscii di foglie. Nel momento in cui mi concentro a riflettere, mi ritrovo sempre in questo giardino, a quest’ora della sera, al tuo augusto cospetto, pur seguitando senza un attimo di sosta a risalire un fiume verde di coccodrilli o a contare i barili di pesce salato che calano nella stiva.
KUBLAI: Neanch’io sono sicuro d’essere qui, a passeggiare tra le fontane di porfido, ascoltando l’eco degli zampilli, e non a cavalcare incrostato di sudore e di sangue alla testa del mio esercito, conquistando i paesi che tu dovrai descrivere, o a mozzare le dita degli assalitori che scalano le mura d’una fortezza assediata.
POLO: Forse questo giardino esiste solo all’ombra delle nostre palpebre abbassate, e mai abbiamo interrotto, tu di sollevare polvere sui campi di battaglia, io di contrattare sacchi di pepe in lontani mercati, ma ogni volta che socchiudiamo gli occhi in mezzo al frastuono e alla calca ci è concesso di ritirarci qui vestiti di chimoni di seta, a considerare quello che stiamo vedendo e vivendo, a tirare le somme, a contemplare di lontano.
KUBLAI: Forse questo nostro dialogo si sta svolgendo tra due straccioni soprannominati Kublai Kan e Marco Polo, che stanno rovistando in uno scarico di spazzatura, ammucchiando rottami arrugginiti, brandelli di stoffa, cartaccia, e ubriachi per pochi sorsi di cattivo vino vedono intorno a loro splendere tutti i tesori dell’Oriente.
POLO: Forse del mondo è rimasto un terreno vago ricoperto da immondezzai, e il giardino pensile della reggia del Gran Kan. Sono le nostre palpebre che li separano, ma non si sa quale è dentro e quale è fuori.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

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