Pensée intempestive

« J’ai le droit de dire tout haut ce que je pense, et je veux une bonne fois tenter l’épreuve qui fera voir jusqu’à quel point nos semblables, si fiers de leur liberté de pensée, supportent de libres pensées. » (Nietzsche)

Le postmodernisme, de la French Theory aux disciplines diverses qu’elle a ensemencées outre-Atlantique, se fonde en grande partie sur la philosophie de Nietzsche, interprétée à travers Foucault, Deleuze et compagnie. Je pense qu’au contraire ce mouvement méconnaît les fondements de la philosophie nietzschéenne : la question de la vérité, la question des valeurs et la question de la vie.

Nietzsche n’avance pas que la vérité n’existe pas, mais qu’elle n’est pas un absolu ni un au-delà. Nous ne pouvons l’atteindre qu’en termes de mesures, de moyens, de plus ou moins. N’oublions pas qu’il est philologue. Si le réel n’est accessible qu’à travers ses interprétations, ses traductions, celles-ci ne sont pas dépourvues de rigueur et de précision, elles se révèlent plus ou moins justes et sont hiérarchisées selon leur degré de proximité. Personne n’aura le dernier mot, mais tous les mots ne se valent pas.

En même temps, Nietzsche remarque que la vérité porte atteinte à la vie, puisqu’elle consiste à préférer le réel à soi-même. En cela, elle témoigne d’un courage hors du commun, elle élève et ennoblit celui qui s’aventure sur ses hauteurs, mais prise comme unique critère du jugement et de l’existence, elle risque également de l’altérer et de l’appauvrir, de l’asphyxier de trop d’idéalisme. Autrement dit, on doit laisser un espace à ce qui n’est pas vérité. Chacun a besoin de se tailler une place dans le réel, en le composant et le recomposant à son image, se faisant plus artiste que savant. D’où l’éloge croisé chez Nietzsche de l’erreur et de la vérité. La vérité comme lucidité et audace, l’erreur comme créativité et vitalité. Tout art authentique est une erreur passée au feu de la vérité, comme toute connaissance authentique est une vérité qui ne fait qu’écarter, sans le retirer, le voile de l’erreur – entendons ce terme au sens large de fiction et de représentation, de tout ce n’est pas exactitude, identité stricte avec le réel.

Le postmodernisme fait de ce perspectivisme un relativisme. Il prend la relativité de notre approche de la vérité pour une relativité de la vérité elle-même. Il confond les discours qui se réclament de la vérité, c’est-à-dire les disciplines scientifiques et le pouvoir qu’elles peuvent s’octroyer par leur savoir, avec la vérité, qui n’équivaut pas ni au pouvoir ni au savoir. Or, selon une logique nietzschéenne, ne pas reconnaître la vérité, c’est ne pas reconnaître l’erreur. C’est manquer de courage comme d’imagination, n’avoir accès ni au réel ni à l’art.

Venons-en aux valeurs. Ici aussi, le postmodernisme se trompe : Nietzsche est tragique et non nihiliste. Il n’affirme pas qu’il n’y a pas de sens, mais que nous sommes l’origine du sens, ce qui nous oblige à en produire pour vivre, à hiérarchiser le réel selon nos intérêts, à l’interpréter par l’intermédiaire de nos valeurs, conscientes ou non. Cette constatation l’amène à démanteler les valeurs en cours afin d’en fondre des nouvelles, manière d’inaugurer une vie véritablement moderne. Ainsi, il n’est destructeur que dans la mesure où il est créateur, tandis que les nihilistes s’arrêtent au non-sens et se contentent de la destruction. Dans le combat des valeurs s’opposent la civilisation de la femme et celle de l’homme, de manière claire dans les écrits de Nietzsche qui ne dissimule en rien sa misogynie. Autre manière de les définir : valeurs de la paix contre valeurs de la guerre.

Soit dit en passant, il est pour le moins étonnant d’avoir choisi un tel penseur comme référence après la Seconde Guerre mondiale. D’autant que les postmodernes le flanquèrent d’Heidegger – celui-ci répandit son style obscur chez les philosophes, cette préciosité qui consiste à donner du relief à un propos assez plat en le remplissant d’ombres. À cette époque, j’y aurais repensé à deux fois avant de me placer sous de telles figures, l’un nazi notoire, l’autre ayant servi à leur propagande.

Voici des gens qui après la victoire parlent de défaite. Tandis que d’autres œuvrent à la reconstruction des pays et à la consolidation de la paix et luttent pour la reconnaissance des droits des opprimés, ils se moquent de la naïveté d’un tel optimisme, soulignent les failles de leurs grands récits d’émancipation et détruisent consciencieusement les notions qui leur servent d’appui – vérité, universalité, raison, solidarité. Ce désir d’un mieux, la dernière des illusions, tout va de mal en pis et rien n’est plus vrai que le déclin. De quel déclin s’agit-il ? Que regrettent-ils ?

La philosophie de la décadence a de sombres implications : par définition réactionnaire (préférant l’avant à l’après), elle est devenue fasciste au siècle dernier, professant la guerre ou l’eugénisme pour régénérer l’espèce ou la civilisation. Ce qu’elle appelle décadence, n’en doutons pas, c’est la féminisation de la société, perçue comme un affaiblissement, une dégénérescence. Lisez les futuristes, les fascistes. Ils n’en font pas mystère. Nietzsche l’analyse à merveille, bien qu’il adopte la position viriliste. Le christianisme, le romantisme et enfin le socialisme ont défendu les faibles, les valeurs des faibles, et donc du plus faible de deux sexes, les femmes : la compassion, le soin et la protection, l’amour, l’espérance et le respect infini de la vie ont ainsi pris la place de la rivalité, la violence, l’exigence, le mépris de la vie pour de plus hautes causes ; et il faudrait, d’après ces déclinistes, retourner à ces valeurs des forts, de la noblesse d’armes, des peuples guerriers, des hommes qui furent des héros.

De quel côté se rangent les mécontents de la modernité ? De quoi sont-ils mécontents ? De ces valeurs féminines ? De la victoire des femmes ? Le postmodernisme, celui d’origine et d’aujourd’hui, adopte systématiquement une posture de supériorité morale : il dénonce, soupçonne, cherche l’impensé, suppose qu’il peut découvrir entre les lignes l’inconscient d’un auteur, afin de le prendre en faute malgré lui. Il serait temps de s’interroger sur sa moralité, en lui appliquant sa propre méthode. Son analyse obsessionnelle des relations de pouvoir laisse songeur : n’est-il pas fasciné par le pouvoir, envieux de la force, nostalgique de la violence ? N’a-t-il pas un inconscient fasciste ?

Enfin, Nietzsche aime la vie – c’est ce qui le rend aimable, malgré ses dérives. Toute sa philosophie cherche à la porter à sa plus haute vitalité, qu’il confond malheureusement avec la virilité. Ainsi, il professe l’oubli, la gaîté, la régénérescence, la célébration de l’immanence contre le ressentiment, le pessimisme, le regret et l’idéalisme. En ce sens, la force qu’il encense est puissance et non pouvoir : c’est celle, enfantine par essence, de dire oui à la vie, de ne rien refuser de ce qui est, de se précipiter vers les épreuves, sans craindre pour soi, par impatience pour ce qui arrivera. Un éthos bien différent du postmodernisme où dominent la rancœur et la mesquinerie, dans une interminable rumination des non-dits du discours. Tout les oppose ici : Nietzsche enseigne l’amour de soi et s’avance résolument vers l’avenir, tandis que le postmodernisme ne peut se détourner du passé et se complaît dans la haine de soi. De nouveau, ce mouvement manque l’essentiel : la verticalité nietzschéenne, sa hauteur de vue, sa tentative d’invention d’un nouveau monde, figuré par une Grèce fantasmée. Le postmoderne, lui, prend des poses étranges et contournées, peu vraisemblables dans la vie courante, critiquant la dialectique tout en la pratiquant, détestant la vérité au point d’en être obsédé, crucifiant l’espérance pour finir hanté par ses fantômes. Incapable d’embrasser la réalité, il élabore avec quelques-uns de ses débris des édifices intellectuels aussi complexes que fragiles, en essayant de se convaincre qu’il n’existe rien au-dehors. Pas de meilleure illustration de l’expression « passer à côté de la vie ».

Je ne cherche pas à être plus fidèle à Nietzsche. Aucun philosophe digne de ce nom ne souhaite avoir de disciples, il n’honore que les libres penseurs. Mais je me souviens de ses questions, qui permettent de passer au crible toute philosophie. Quelle est sa vérité ? Quelles sont ses valeurs ? Quelle est sa vitalité ? Si je les adresse au postmodernisme, je trouve un acharnement surprenant et presque grotesque envers toute forme de vérité, l’abolition de toutes les valeurs et par là la célébration d’une seule et unique valeur : la destruction, et enfin une vitalité de très basse intensité, qui n’emprunte ni le panache de la virilité ni la grâce de la féminité, et ne trouve le moyen de subsister que dans les sursauts de sa propre violence.

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