Les adorateurs de la force

« Les faibles et les malvenus doivent périr : premier principe de la société. Et l’on doit de surcroît les aider à cet effet. Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’un quelconque vice ? La compassion active pour tous les malvenus et les faibles – ‘le christianisme’. » (Fragments posthumes)

« Nous réfléchissons à la nécessité de nouveaux ordres, également d’un nouvel esclavage. Car de tout renforcement et élévation du type ‘homme’ faisait partie aussi une nouvelle espèce de réduction en esclavage – n’est-ce pas ? » (Le Gai Savoir)

« Le nouveau parti de la vie dont il est question, qui prend en main la tâche la plus grande de toutes, le dressage supérieur de l’humanité, y compris l’anéantissement impitoyable de tous les dégénérés et de tous les éléments parasitaires, rendra à nouveau possible cet excédent de vie sur terre, à partir duquel doit se développer également l’état dionysiaque. » (Ecce Homo)

« L’homme devenu libre, combien plus encore l’esprit devenu libre, foule aux pieds cette sorte de bien-être méprisable dont rêvent les épiciers, les chrétiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démocrates. L’homme libre est guerrier. » (Le Crépuscule des idoles)

Ainsi parlait Nietzsche.

Aucun doute sur l’objet de son mépris : les esclaves, les pauvres, les femmes, les savants, les marchands, les croyants, qu’il appelle les faibles. Il déclare en toutes lettres et sans aucune ambiguïté son hostilité qui va jusqu’à la haine envers ce qui les favorise : le christianisme, le féminisme, le libéralisme, le socialisme et l’anarchisme. En conséquence, il se prononce contre la démocratie, le suffrage universel, l’instruction populaire, les droits des travailleurs, les libertés individuelles, la recherche scientifique et sa vulgarisation. Il déteste les Lumières, Rousseau, Hugo, le romantisme et la Révolution. Ne croyons pas qu’il soit en cela aussi original qu’il le proclame : il appartient à un mouvement de son époque, une réaction aristocratique dont il n’est que l’expression la plus radicale. Sa philosophie se fonde, entre autres, sur la distinction entre les forts et les faibles, hiérarchie indubitable, vérité dernière de la vie. D’après lui, l’aspiration à l’égalité qui essaye de l’inverser exprime sous le nom de justice le ressentiment des faibles envers les forts et entrave le développement de la vie et surtout des formes de vie supérieures. Les faibles doivent donc être asservis ou anéantis au service des forts pour que la vie puisse s’accroître et prospérer, poursuivre sa volonté de puissance, qui est sa définition même.

Le nazisme ne dénature pas entièrement les idées de Nietzsche. En bien des points, il rencontre les idéologues du parti. Certes, ils n’entendent pas dans le même sens la force et la faiblesse (la force n’est pas physique chez Nietzsche), mais ils obéissent au même principe de partage hiérarchique de l’humanité en deux camps et d’anéantissement ou d’asservissement de l’un à l’autre. Percevant le progrès comme une décadence, ils éprouvent une même haine envers la modernité et la rationalité, se positionnant contre l’Ouest (nous dirions aujourd’hui l’Occident), en particulier contre les Anglais et les Américains, mais aussi dans le cas des nazis contre la rationalité française, son ordre et sa clarté, pour réinstaurer la toute-puissance de l’irrationalité, remplacer l’histoire et la science par les mythes et la volonté. Un philosophe est enthousiasmé par ces idées, et ce dès la première heure : Heidegger, dont la philosophie obscure au point d’être obscurantiste encourage la défiance envers la science, le progrès et la technique. Ainsi écrit-il à son frère en 1931, après avoir lu Mein Kampf : « J’aimerais beaucoup que tu te confrontes au livre d’Hitler, aussi faibles soient les chapitres autobiographiques du début. Que cet homme soit doté, et l’ait été si tôt, d’un instinct politique inouï et sûr, quand nous étions tous dans le brouillard, personne de sensé ne saurait le contester. »

Après-guerre, en France, bien des philosophes ont choisi ces auteurs, Nietzsche et Heidegger, comme des références. Ce sont les postmodernes qui, avec leur aplomb habituel dans la sottise, l’ignorance ou la mauvaise foi (difficile à déterminer), vont affirmer que ces auteurs réactionnaires sont de gauche et même qu’ils révolutionnent la gauche par la critique radicale de toutes ses valeurs. Derrida et Sartre admirent Heidegger, Foucault et Deleuze s’éprennent de Nietzsche. J’ai déjà traité de l’inconscient fasciste du postmodernisme. Tout occupés à adorer un précurseur et un héritier du nazisme, ces professeurs n’ont pas songé à contredire les arguments des partisans de la force. Au contraire, ils les ont diffusés dans la culture populaire et universitaire. C’est donc à nous qu’il revient de les réfuter.

Quantité d’intellectuels et de militants, prétendument de gauche, continuent à se réclamer du postmodernisme et de son interprétation de Nietzsche : élitisme d’aristocrate artiste, refus (dissimulé en révolution) des valeurs démocratiques, mépris des faits, de l’histoire et de la science, éloge des esprits d’exception – dont ils croient faire partie, bien sûr. Remarquons déjà qu’ils sont presque tous des hommes. Même Judith Butler, à laquelle on peut reprocher bien des choses et je ne m’en prive pas, ne va pas, à ma connaissance, se rouler ainsi dans la boue nietzschéenne. Et tous ces hommes ont en commun une haine viscérale de la femme. Parce qu’elle représente la faiblesse, disent-ils, et elle est en effet moins forte que l’homme – reconnaissons ici leur sens aigu de l’observation.

Mais la faute de la femme est ailleurs : elle révèle à l’homme sa propre faiblesse. Tout homme est né d’une femme, une femme l’a connu immature et inachevé, elle lui a apporté les soins et l’attention qui lui ont permis de devenir homme. Et certains, les plus pusillanimes, ne pardonnent pas aux femmes de connaître leur faiblesse, l’enfant qu’ils ont été, qu’ils restent encore, leur cri de détresse dans la nuit, leur incapacité à supporter la faim ou la soif, leur peur panique de l’abandon et leur abandon complet dans le sommeil, enfin, comme partenaire, leur vulnérabilité dans l’amour, ou face au désir. Nietzsche fait de leur mesquinerie, qui est aussi la sienne, une noblesse – renversement où il est virtuose. Il me rappelle que les virilistes manquent souvent de virilité. Leur misogynie est d’un type très particulier. Ils haïssent leur propre faillite ou insuffisance sous le nom de femme.

Précisons les termes. Je préfère fragilité à faiblesse. Fragilité de notre corps, de notre esprit, des liens qui nous relient et sans lesquels nous ne tenons pas. Nous sommes tous fragiles, certes plus ou moins, mais dans une mesure commune qui ne permet pas de distinguer l’humanité en deux camps, forts et faibles, d’autant que nous commençons et finissons tous notre vie dans la faiblesse et que même au faîte de notre vitalité, nous n’échappons pas à la vulnérabilité. Cependant, nos fragilités réunies donnent la force de notre solidarité qui décide de notre survie bien plus que la poursuite de notre intérêt propre. La prise en compte d’une vulnérabilité universelle n’empêche pas de valoriser l’endurance, l’émulation, la rigueur, l’exigence, le dépassement des limites et la hiérarchie des compétences, ou de regarder en face la violence et la cruauté propres à la vie – vulnérabilité et violence sont les deux versants d’une même réalité, et souligner l’une met en relief l’autre. L’opposition nietzschéenne entre valeurs féminines et viriles, démocratiques et aristocratiques est simpliste et trompeuse. Par exemple, le courage se mesure à la fragilité bien plus qu’à la force : il est plus risqué, et donc audacieux, de s’exposer à la vie, aux épreuves, à l’aventure, quand on est faible que lorsqu’on est fort.

En vérité, Nietzsche est faible, y compris selon ses propres critères. « La connaissance de la réalité, l’acquiescement à la réalité, voilà, pour l’homme fort, une nécessité aussi impérieuse que, pour l’homme faible, sous l’inspiration de sa faiblesse, la fuite devant la réalité. » Mais lui n’a pas eu le courage de connaître sa réalité, de reconnaître sa fragilité. Non, il n’était pas fort. Quand on est fort, on peut prendre un faible avec soi et même plus d’un. On ne sent pas le poids, on est presque allégé par notre charge, comme Christophe portant le Christ sur ses épaules, comme tout père relevant son enfant. Nietzsche était très faible, très fragile et il le pressentait. C’est pourquoi il ne pouvait penser qu’à lui. Une seule personne, c’est déjà beaucoup quand on a peu de forces. Je suis d’accord avec une partie de son analyse : la vie est abondance, générosité, surplus, gratuité ; et justement il en manquait cruellement. Son rêve de toute-puissance compensait sa petitesse. Il s’est bien gardé de découvrir sa vérité dernière : qu’il était faible comme nous tous et même plus que la plupart d’entre nous. Indépendance, il n’a que ce mot à la bouche, et il a fini dépendant, mais il l’avait toujours été. Qui lui préparait à manger ? D’où venaient les produits ? Faisait-il lui-même son lit ? Cherchait-il un regard au matin ? Quelle voix pouvait le ravager ? Y en avait-il une qui aurait pu le sauver ? À qui lançait-il sa parole fière et douloureuse ? Qui appelait-il ? Et enfin, qui s’est occupé de lui quand il est devenu fou, mutique, alité ? Sa mère, sa soeur, des femmes, bien sûr, comme toujours, des faibles femmes au chevet des grands penseurs de la force. À se demander où est vraiment la force.

Il était faible parce qu’il a préféré la haine et la haine est toujours une facilité. Il est bien plus difficile d’aimer, surtout quand on connaît la cruauté des hommes, la vie dans son horreur ou sa médiocrité, et il n’a pas eu cette force-là : d’aimer encore, d’aimer tout de même. Il n’a pas eu la force non plus de trouver du sens au non-sens, il aurait fallu pour cela qu’il s’abandonne à un sens qui lui échappait, tandis qu’il voulait à tout prix que le sens vienne de lui. Il était faible enfin parce qu’il ne supportait pas ce qu’il appelait les passions tristes, comme la culpabilité, la honte, tares chrétiennes selon lui. Mais quand on est fort, on supporte la faute, on apprend de ses fautes. La honte brûle et on ne revient pas toucher au feu. La culpabilité oblige à se redresser sous son poids. Quand on est fort, notre conscience accepte l’irréparable, elle ne fuit pas à son approche, ne se dissimule pas, en s’imaginant qu’il n’existe pas ou ne devrait pas exister. Elle sait être inconsolable et en tire sa morale. De même, il ne supporte pas de devoir son existence à Dieu (ou à sa mère), il se soustrait à cette dette, refuse de remplir les devoirs qu’elle implique et se justifie en ces termes : la gratitude tourne forcément à la rancune. Et ce raisonnement de pleutre devrait me prouver sa force ? Ce manque flagrant du sens de l’honneur, c’est-à-dire du sens des responsabilités, devrait m’impressionner ? Homme sans épaules qui croit nous dominer de sa carrure. La gratitude nous grandit, la reconnaissance élargit notre cœur et comme il faut l’avoir petit pour craindre ainsi les dons que l’on reçoit. Il veut jouer à l’aristocrate ? Très bien, je crois être meilleure à ce jeu et m’apprête à remporter le duel.

Se dérober à ses responsabilités est une lâcheté. Aucune de ses sophisteries, dignes des pires philosophes, qu’il exécrait par ailleurs, ne me convaincra du contraire. Il aimerait avoir raison contre toute l’humanité, mais si, comme il le proclamait, la vérité dernière, la seule valable, est la vie même, elle se trouve alors dans sa perpétuation, l’humanité transmise depuis l’origine, l’ancienne et commune sagesse, et non dans cet homme qui veut inverser toutes les valeurs, tous les savoirs simplement parce qu’il est épris jusqu’à la folie de sa propre individualité. Toute sa posture est contre-nature et anti-vie. Il croit qu’il célèbre la vie, discourant sur les lois de la matière, qui donneraient raison à la force, à la loi du plus fort, du darwinisme au déterminisme (théories qu’il juge simplistes mais dont il est imprégné) – et les idéologues nazis, Hitler lui-même disposaient des mêmes arguments. Cependant, on ignore encore en grande partie ces lois et il est tout autant possible et même plus vraisemblable de comprendre la vie et l’univers comme un équilibre de forces, une harmonie de mesures. La nature ne consacre pas le plus fort, elle nous compose par de bien plus subtils accords.

Les déclarations de Nietzsche révèlent une telle détresse – je le vois se torturer au point de se briser – qu’elles finissent par m’inspirer une profonde pitié. Il ne voudrait pas de ma pitié, il y verrait du mépris, et c’est vrai qu’il y en a, mais s’il ne voulait pas être méprisé, il n’avait qu’à me donner des raisons de l’honorer. On parle beaucoup de la prestance de Nietzsche, de son génie, indéniable, pas assez de ses outrances, de son ridicule, tout aussi indéniable. « Il n’est pas impossible que je sois le premier philosophe de notre époque, même un peu plus que cela, et pour ainsi dire quelque chose de décisif et de fatal qui se lève entre deux millénaires. » (Dernières lettres) Mais il n’ouvre pas de nouvelles perspectives, il se trouve dans une impasse et je ne comprends pas ceux qui souhaitent y rester. Sa philosophie repose sur le double refus de la raison et du spirituel. Ainsi déracinée de ses deux sources vives et croisées, la pensée ne peut que s’épuiser et le postmodernisme témoigne de cette stérilité.

2 commentaires sur “Les adorateurs de la force

  1. Chaque fois que je lis ce genre de « pensée nietzschéenne », je m’y reprends à plusieurs fois. Ai-je bien lu? Ai-je bien compris? Il faut croire que oui, il a bien dit ça, et cela n’empêche pas des intellectuels divers de se pâmer face à lui. C’est stupéfiant. Je me souviens aussi avoir découvert ses pensées misogynes dans « Par-delà le bien et le mal » lorsque j’étais adolescent, je ne pouvais en croire mes yeux.

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    1. Oui, le problème, c’est que beaucoup de gens ne l’ont pas lu, contrairement à vous. Ils s’en réclament sans le connaître. Ils lisent des citations brillantes et des commentaires qui l’édulcorent. Ils n’ont pas une connaissance directe non seulement de ses textes mais de l’ensemble de sa pensée qui montre tout de même une grande cohérence derrière le miroitement des contradictions de surface.

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