Retour à la réalité

Reprenons tout d’abord les définitions.

Le sexe renvoie à l’ensemble des éléments qui différencient l’homme et la femme et qui leur permettent de se reproduire. Ces éléments peuvent être cellulaires (chromosomes XY ou XX), organiques (prostate, glandes de Cowper, vésicules séminales, canaux excréteurs, pénis, testicules ou seins, trompes, utérus, vagin, vulve) ou hormonaux (testostérone ou progestérone). Le critère de distinction que retient la biologie se situe dans la production des gamètes (cellules destinées à la reproduction) qui sont soit mâles (spermatozoïdes) soit femelles (ovules).

Le genre, dans son sens anglais, à présent intégré par les francophones par l’intermédiaire des études de genre, désigne le caractère d’un sexe (donc la masculinité ou la féminité), considéré comme une construction culturelle et sociale élaborée à partir du biologique. Ainsi, du mâle et de la femelle, en tant qu’humains homme et femme, dérivent les qualités respectives de masculinité et féminité. L’identité de genre décrit l’affiliation à l’un des genres et l’expression de genre dépend pour chaque individu de la manière dont s’exprime le genre dans la société où il vit : par exemple, si la masculinité requiert des cheveux longs ou courts selon les lieux ou les temps, l’identité de genre s’exprimera en adoptant l’une ou l’autre coupe en fonction, mais sa signification restera l’identification au masculin.

Le sexe est binaire, ainsi que le genre. Ainsi en décide la réalité, et non notre volonté. Toutes les variations confirment cette binarité, que ce soient les caractères non conformes à la norme comme les femmes masculines et les hommes féminins dont l’ambiguïté se situe sur la frontière de la binarité, les intersexuels (moins de 1 % de la population) qui combinent les deux sexes au niveau hormonal, génétique ou organique, mais se reconnaissent généralement dans l’un des deux à l’âge adulte, ou les transgenres qui passent d’un genre à l’autre (dans le cas du transsexualisme) ou combinent à l’infini du masculin et du féminin, mais sans inventer ne serait-ce qu’un troisième genre (malgré les plus de 70 genres recensés par les transactivistes).

Dans ma tentative de définition de la femme, je critiquais autant la définition du transgenrisme que celle d’un certain féminisme que je qualifierais de neutraliste et qui souhaite réaliser l’égalité par l’identité. Puis, je me suis servie de la définition du féminisme neutraliste contre celle du transgenrisme, mais, en vérité, ces deux définitions sont étroitement liées. Celle du transgenrisme vient du féminisme neutraliste, elles se fondent sur la même négation de la différence des sexes et de leurs spécificités.

L’erreur vient du postulat que partagent féminismes radical et queer (pas forcément dans les textes d’origine, mais dans leur vulgarisation et leur version mainstream) : le genre est une construction sociale, il est de l’acquis et non de l’inné, de la culture et non de la nature. Les féministes avisées savent que le genre consiste à récupérer des tendances et des données naturelles des sexes afin d’assurer la domination culturelle d’un sexe par l’autre. Elles ne contestent donc pas la différence des sexes : tout au contraire, leur combat se fonde sur cette différence.

Cependant, dans la vie courante, la culture populaire et le discours politiquement correct, le féminisme se trouve souvent réduit à une négation de la différence des sexes, comme si l’égalité ne pouvait passer que par l’identité, ce qui mène directement au transgenrisme. Si les sexes sont interchangeables, on peut effectivement les interchanger, sans que cela prête à conséquence. Si l’on peut réduire le genre à zéro, pourquoi ne pas le multiplier par mille ? N’est-ce pas la même opération de subversion ? Pour faire vite, Butler vient de Beauvoir, cette dernière mal interprétée et caricaturée par des pratiques militantes, mais les effets sont là et ils sont catastrophiques : car les genres comme les sexes sont deux et le resteront et il faut apprendre à faire avec et non espérer réinventer la société à force de barbarismes et parfois de barbaries.

Selon ces conceptions, le genre, étant construit, peut être déconstruit. Tout dépend de l’éducation parentale, du conditionnement social, ainsi que de notre émancipation personnelle et de notre capacité à l’autodétermination. Il est un choix, ce qui amène, par une confusion courante entre genre et sexe, à considérer aussi le sexe comme un choix. Or le genre n’est pas plus un choix que le sexe. La féminité et la masculinité sont aussi innées, données, naturelles que les sexes mâle et femelle : les premiers dérivent des seconds tout n’en étant pas strictement alignés. Ainsi, la féminité dérive des tendances générales dominantes chez la majorité des femmes, tendances issues de la condition de la femme, de son incarnation et de l’histoire de son évolution : son cycle menstruel, son rythme reproductif, sa jouissance clitoridienne, son devoir d’enfantement, sa garde des enfants, etc. Ces données ne se limitent pas au corps, elles déterminent son esprit, influent sur sa sexualité comme sur ses intérêts et son comportement. De même chez l’homme.

Ce régime du genre comprend bien entendu des exceptions et des degrés de variation. Le genre ne correspond pas sur tous les points au sexe. Aucune femme n’est que femme, aucun homme n’est qu’homme et certains ont un genre clairement en décalage avec leur sexe, sans que cela change leur sexe. En ce sens, le genre est une description généralisante et non une prescription universalisante, il exprime ce qui est le plus souvent et non ce qui devrait être dans tous les cas, il pointe une dominante et n’instaure pas une domination. C’est quand la société le récupère pour en faire une règle et interdire la non-conformité (c’est-à-dire chez les femmes les aspirations ou les qualités considérées comme masculines et chez les hommes les aspirations ou les qualités considérées comme féminines) qu’il devient une oppression, un formatage, une violence exercée contre les individus. Personne n’est entièrement conforme et chacun souffre plus ou moins (selon sa plus ou moins grande conformité) du conformisme imposé par la société. Cependant, le refus du conformisme ne devrait pas amener à invalider les qualificatifs féminins et masculins appliqués à juste titre à certaines capacités ou activités.

Vous êtes sans doute révoltés par ces considérations réactionnaires. Si retourner à la réalité signifie être réactionnaire, je crois qu’il est temps de s’y prêter : notre perpétuelle révolution des termes et des essences nous a égarés et l’erreur entretient la souffrance. Ces considérations viennent de mon intuition et de mon expérience, j’ai essayé de les formuler en parlant d’animus et d’anima ou en définissant la femme à partir de son corps, mais j’en ai trouvé une plus ample confirmation dans le livre de la journaliste Debra Soh, sexologue et neurologue de formation : The End of Gender.

Elle montre qu’il existe une différence au niveau du cerveau entre l’homme et la femme, mais aussi entre la femme féminine et la femme masculine et entre l’homme masculin et l’homme féminin. Féminin et masculin renvoient ici aux intérêts, capacités et comportements et non à l’apparence, même si celle-ci peut être impactée si le sujet choisit d’adopter les codes du masculin ou du féminin auquel il se rapporte. Ce constat revient à dire que le genre est aussi inné que le sexe. Conclusions apparemment connues et largement partagées par la communauté scientifique, mais escamotées au nom de la justice sociale, de l’idéologie à la fois des féministes et des transactivistes. À force de lire une chose et son contraire d’une étude à l’autre et sans disposer de la formation pour trancher, je me contenterai d’exposer les résultats des articles scientifiques que l’autrice apporte à l’appui de ses dires et je vous renvoie à son ouvrage pour vérification ou réfutation.

Le sexe est clairement déterminé pour au moins 99 % d’entre nous. Il ne prête pas à ambiguïté et nous savons l’identifier très vite sans avoir besoin de recourir à la biologie ou d’examiner les organes génitaux de notre vis-à-vis. Par contre, il est moins évident que le genre est déterminé : il dépendrait de la testostérone qui masculinise ou féminise le cerveau du fœtus in utéro, le faisant ressembler à celui de l’autre sexe dans les zones marquées par le dimorphisme sexuel.

Les qualités féminines et masculines s’expliquent par l’histoire de notre évolution, notre condition animale de mâle et de femelle : habilité avec le langage et intérêt pour les personnes chez les filles ; intérêt pour les choses et habilité avec la tridimensionalité pour les garçons. S’y ajoute la variation que j’ai mentionnée. Des garçons exposés in utéro à moins de testostérone que la moyenne de leur sexe ou des filles qui y sont exposées tandis que la moyenne de leur sexe ne l’est pas présentent davantage qu’une plus ou moins grande conformité de leur genre avec leur sexe (comme dans la plupart des cas) : ils montrent un clair et net décalage entre genre et sexe, ce qui donne des femmes masculines ou des hommes féminins, décalage corrélé avec l’homosexualité, l’identité de genre et l’orientation sexuelle dépendant largement l’une de l’autre – et l’orientation sexuelle est aussi, pour rappel, innée, donnée, inaltérable et non l’objet d’un choix.

Ce constat révèle l’inanité des éducations innovantes qui visent à genrer les enfants différemment de leur sexe (inviter les filles à faire les garçons et vice versa). Elles s’avèreront aussi inefficaces que les éducations traditionnelles qui souhaitent que toutes les filles soient filles et absolument filles et que tous les garçons soient garçons et absolument garçons. Car le genre, bien que plus plastique que le sexe et caractérisé en termes de degré, ne résulte pas de l’éducation, ni dans la famille ni à l’école. Il est décidé dès avant la naissance, comme le sexe et l’orientation sexuelle.

En considérant ainsi le genre comme une donnée biologique et non un acquis culturel, revenons à la question qui nous occupe dernièrement, celle du transgenrisme et du féminisme, de leur opposition qui n’est pas, comme on le voit, aussi tranchée qu’il y paraît, ce qui explique que le féminisme se scinde en deux camps au sujet du transgenrisme, celui-ci étant finalement issu de lui.

Bien que l’autrice ne partage pas toujours ma position, je trouve que les données qu’elle expose confirment mon analyse. Abordant la question de la transition des enfants, elle la déconseille vivement, qu’elle soit sociale ou corporelle, et y voit une atteinte grave à leur intégrité psychique et physique. D’après sa connaissance du cerveau et le résultat des recherches en psychopathologie, elle interprète leur dysphorie de genre comme une simple homosexualité qui se résoudra à l’adolescence, lors de la puberté, avec la découverte de l’orientation sexuelle, tandis que les rares cas où la dysphorie persiste peuvent amener à une transition à l’âge adulte, s’ils ne recouvrent pas d’autres troubles, ce qu’une thérapie à l’adolescence peut déterminer (la dysphorie accompagnant un autre trouble chez 61 % des patients). Elle s’inquiète également du tour sectaire que prend l’idéologie transgenriste et de son embrigadement de jeunes filles qui souffrent soudainement de dysphorie et sont aussitôt invitées à transitionner, alors que leur dissociation corporelle s’explique par des traumas sexuels, des singularités psychiques ou encore une contagion sociale (phénomène nommé rapid onset gender dysphoria). À ce sujet, d’après une étude neurologique récente, la dysphorie de genre ne renverrait pas dans le cerveau aux zones du dimorphisme sexuel, mais à un trouble de connexion neuronale dans la perception sensorielle et l’appropriation de parties de son corps.

Comme moi, l’autrice souligne l’homophobie latente dans ces transitions infligées aux jeunes et juge que ce soi-disant progressisme s’avère terriblement rétrograde, puisqu’au lieu d’accepter des hommes féminins, on en fait des femmes et de même, au lieu d’accepter des femmes masculines, on en fait des hommes. Perte pour les hommes et les femmes en général. Nous voyons notre possibilité de variation se réduire et notre être-au-monde se normer toujours davantage, comme s’il n’y avait qu’une manière d’être homme ou femme : l’uniforme du masculin et du féminin. L’identité se trouve aussi médicalisée de manière aussi inutile que nocive, en encourageant la dissociation au lieu de la coïncidence avec soi-même.

Au sujet de la transsexualité adulte, l’autrice établit une distinction entre le mouvement transgenriste, à la définition de plus en plus large et floue, et les transsexuels, en réservant le terme de transgenres seulement à cette dernière catégorie, qui passe d’un genre à l’autre par le renouveau social et l’altération corporelle. En tant que sexologue intéressée par les paraphilies, elle prend le parti de cette communauté contre les féministes, malgré sa volonté d’arbitrer avec impartialité. Elle défend en effet leur revendication à être traités comme des femmes à part entière – ce qu’ils ne sont pas, elle est bien obligée de le concéder du point de vue de la biologie. D’autre part, l’explication qu’elle donne du transsexualisme, la seule validée par la science, dit-elle, dessert plutôt leur cause. En effet, rien ne confirme l’idée d’une essence féminine dans un corps d’homme chez les hommes identifiées femmes, version destinée à la société et qu’elle décrit comme la « sexually sanatized ‘woman trapped in a man’s body’ narrative ».

Parmi eux, les homosexuels manifestent une certaine féminisation du cerveau dans les zones où se signale le dimorphisme sexuel, ce qui est aussi le cas chez d’autres homosexuels. Les hétérosexuels ne présentent quant à eux aucune féminisation, soit aucune différence avec la majorité et la moyenne des hommes. Par contre, la recherche continue à confirmer que le transsexualisme, comme l’avait établi en premier le sexologue Ray Blanchard, est une forme d’érotisme : dans le cas des homosexuels, le désir d’attirer en se féminisant des hommes très masculins, voire hétérosexuels, et dans le cas des hétérosexuels, une excitation et même une jouissance à se percevoir comme femme, fantasme qui se réalise en vivant la physiologie de la femme (donner le sein, être enceint, avoir ses règles), en ayant un corps (seins, vulve), en adoptant des vêtements (robe, talons) ou des comportements (voix, gestes) de femme et plus généralement en étant considéré comme telle. Il ne s’agit pas d’un simple travestissement, auquel chacun peut se prêter et qui joue sur les codes genrés de la société, mais d’une incorporation érotique de ce qui fait la femme. Cette dernière catégorie, qualifiée d’autogynéphilie, représente 60 % des transitions en 1987, 75 % en 2010 et continue d’augmenter dans les statistiques. La transsexualité masculine était jusqu’à récemment la seule connue (la paraphilie étant une caractéristique presque exclusivement masculine), elle représente encore aujourd’hui la majorité des adultes et surtout des activistes.

D. Soh veut à tout prix éviter la stigmatisation de cette paraphilie. Elle rappelle qu’aucune sexualité ne devrait être ridiculisée ou avilie, que nos préférences sexuelles ne sont pas un choix et qu’il est difficile de vivre avec quand elles sont hors norme. En effet, le transsexualisme a souvent suscité la violence et le rejet par le passé et je ne souhaite aucunement y encourager, ni limiter le droit des adultes à la transition, quelle qu’en soit la raison, érotique ou non, mais ce n’est pas le sujet ici. La question est : doit-on néantiser la notion de femme et donc la condition de la moitié de l’humanité pour satisfaire l’érotisme d’une extrême minorité d’hommes, qui procèdent tout de même à l’objectivisation la plus radicale de la femme qu’on puisse imaginer ? Si nous le faisons, quoi qu’en dise l’autrice, ce sera la preuve irréfutable de la véracité du féminisme : un homme aura raison contre des millions de femmes.

Inoffensive dans la vie personnelle, cette paraphilie ne l’est plus si elle prétend refonder toute la société. Même s’il s’agissait d’une véritable identité et non d’une simple paraphilie, l’affirmation de soi ne peut pas passer par la négation de l’autre : c’est la fin de toute politique. Quand les femmes trans demandent à être considérées comme des femmes tout court, elles démentent tout ce qui fait de la femme une femme, soit en la privant de son humanité : elle n’est alors que femelle, mentrueuse, allaiteuse, personne-vulve, comme la vache ou la chienne, ce qui n’est qu’un premier pas vers sa réduction à un incubateur, à une pure reproductrice de l’espèce, soit en la privant de sa femellité : elle est alors femme par quelque essence désincarnée et insaisissable qui pourrait aussi se trouver chez les hommes, tandis que c’est bien sa condition de femelle qui l’aliène en presque tout temps et tout lieu et qui doit être reconnue pour être protégée.

Bref, la femme est la femelle de l’humanité et les militants peuvent mutiler autant qu’ils le souhaitent le mot et sa définition, la réalité qu’il désigne ne changera pas pour autant : aucun homme n’est une femme. Et bien des trans n’y prétendent nullement – ne confondons pas toute la communauté avec les transactivistes. Ceux-ci, qui surenchérissent de violence dans la vie réelle comme virtuelle, sont clairement des autogynéphiles, mâles par le sexe et le genre, comme le montre leur comportement. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas adopté les qualités féminines d’écoute et de délicatesse. Pour exemple, à la dernière manifestation féministe à Paris, il y a quelques jours, ils ont lancé des œufs et des insultes aux militantes qui défilaient en défendant l’abolition de la prostitution, accompagnées de survivantes de la traite. Ils ont déchiré leurs banderoles, ont tenté de les frapper et les ont menacées tandis qu’elles essayaient de rentrer chez elles. Pourquoi ? Parce que ces activistes promeuvent la prostitution.

L’autrice est prête à tout leur sacrifier pour les préserver de la moindre discrimination – alors que le sujet n’est pas celui de la discrimination, comme je l’ai montré. D’abord, détruire la langue, et donc notre capacité à penser la réalité, à nous accorder avec le monde et entre nous. Elle en arrive, elle qui se déclare si férue de science et de vérité, à cette phrase surréaliste : « Les femmes transgenres, même après la transition, sont exposées à un plus haut risque de cancer de la prostate que les femmes. » Évidemment, puisque les femmes n’ont pas de prostate. De même, elle ne voit pas d’inconvénient, par solidarité, à remplacer vagina par front hole, sans percevoir l’insulte à peine dissimulée dans cette substitution. Ces considérations qui émaillent le livre, comme sa précautionneuse mise sous silence de la pédophilie de John Money qui procéda à la première réassignation de genre sur mineurs, inspirent quelques doutes quant à son honnêteté intellectuelle. Elle appelle à une discussion franche et ouverte dont, en fait, elle subvertit déjà les termes.

Ensuite, ouvrir les espaces réservés aux femmes, alors même que les hommes identifiés femmes présentent le même taux de criminalité sexuelle que les hommes en général, soit un taux bien plus élevé que les femmes et exercé à leur encontre (ainsi que contre les enfants), d’où la nécessité de ces espaces, un des acquis fondamentaux du féminisme. Aucune femme, jamais, n’a fait de mal aux femmes trans – et l’inverse est loin d’être vrai. La violence à l’encontre des femmes trans est le fait d’autres hommes. Ainsi, on fait payer aux femmes (comme toujours) les conséquences de la violence des hommes entre eux. D. Soh déclare préférer les approches statistiques aux récits singuliers, afin de s’assurer de la scientificité de ses déclarations : elle devrait donc tirer les justes conclusions de ces statistiques sur la criminalité sexuelle des hommes (identifiés femmes ou non, c’est pareil ici) et qui permettent aux féministes d’affirmer, scientifiquement, que les femmes sont en danger. Il suffit de considérer le nombre exponentiel de criminels qui s’identifient femmes dans les prisons britanniques pour se retrouver parmi les femmes : celles-ci à l’inverse se gardent bien de s’identifier hommes. La prédation sexuelle est une différence notable entre les sexes et l’autrice semble l’avoir commodément oubliée. Ce qui ne revient pas à dire que toutes les femmes trans sont des prédateurs, pas plus que tous les hommes ne le sont. Une approche statistique permet de prédire et prévenir, d’organiser la société avec de moindres dommages, sans réduire toutes les singularités à son résultat.

Enfin, offrir les postes et les quotas des femmes et ne préserver que le sport, où l’avantage des trans est trop flagrant, surtout s’ils ont connu la puberté masculine. La biologie se rappelle ici à l’autrice. Même s’ils suivent une thérapie hormonale pour limiter leur avantage, les athlètes mâles sont, en moyenne, 40 % plus lourds, 15 % plus rapides, 30 % plus puissants et 25 à 50 % plus forts que les athlètes femelles. S’ils sont inclus dans le sport féminin, celui-ci disparaîtra tout simplement.

D. Soh ne semble pas comprendre que, pour ces activistes, ce ne sera jamais assez. Elle essaye (et je lui reconnais sa bienveillance) de poser des limites ici ou là, de faire des distinctions selon les champs et les personnes, tandis qu’ils veulent effacer toute différence, la moindre exception, réaliser cette identification complète à la femme qui est leur fantasme. Ils ne s’arrêteront pas et la seule limite que nous pouvons et devons poser est celle de la réalité : entre mâle et femelle, entre les sexes, distinction qui nous spécifient si différemment, dans le corps comme l’esprit, qu’elle n’a cessé de rappeler elle-même tout au long du livre et qui, par le fait d’une paraphilie hautement exceptionnelle, ne devrait plus valoir ?

Son empathie pour la souffrance des trans qui sont appelés par leur nom de naissance ou mégenrés par les féministes disparaît complètement quand ces mêmes féministes sont victimes d’agressions physiques et verbales, encerclées de menaces illustrées et détaillées, harcelées dans leur vie privée et exclues de leur vie professionnelle. De même, elle déplore les discriminations envers les trans lors de leurs rencontres et interactions amoureuses ou sexuelles, sans considérer le harcèlement subi par les lesbiennes qui dénoncent une nouvelle culture du viol, comme l’exposent avec humour et brio les vidéos de la féministe Magdalen Berns.

Je comprends sa rancœur envers le féminisme, puisque certains de ses courants (neutraliste et queer) ont contribué à diffuser quantité d’idées fausses sur le sexe et le genre et se trouvent à l’origine de la confusion actuelle ; cependant, elle semble ignorer que ce mouvement est multiple et complexe : sa composante essentialiste part des mêmes prémisses qu’elle, de la différence d’essences, autant physiques que psychiques, entre hommes et femmes. Plus généralement, tout féminisme authentique conçoit les droits des femmes à partir de la spécificité de leur corps et de ce qu’elle implique. Ce n’est que sur la spécificité de l’esprit qu’émergent des différences – ou bien, sur le genre et non sur le sexe. L’autrice semble s’adresser à la version néolibérale actuelle du féminisme, certes très populaire, mais considérée par les plus aguerries comme sa dénaturation, voire sa récupération par le patriarcat, puisqu’il inclut tout et n’importe quoi, sous le nom usurpé d’intersectionnalisme, sauf la défense des femmes, fondée sur la reconnaissance de leur spécificité physique et psychique.

De même, dans son étude de la nature humaine, il lui manque une connaissance historique et philosophique qui lui permettrait d’articuler le savoir scientifique autrement que par des généralisations souvent abusives et caricaturales. Pour elle, les sciences humaines semblent se résumer aux queer and gender studies, c’est tout dire. Ainsi, voulant retourner à la nature, elle dédaigne la culture et risque de tomber dans le défaut inverse de celui qu’elle dénonce : la réification de la culture en nature.

Par exemple, du fait, dont je ne doute pas, que la sexualité des hommes et des femmes ne sont pas identiques et que les femmes doivent choisir leur partenaire de manière plus sélective et sûre, en prenant de nombreux facteurs en ligne de compte outre l’attirance, parce que leur excitation dépend de leur cycle, qu’elles disposent de moins de gamètes et devront porter l’enfant, tandis que les hommes cherchent à multiplier les interactions avec des femmes potentiellement fertiles, elle tire la conclusion qu’en général les femmes aiment les hommes âgés et fortunés et les hommes les femmes jeunes et pulpeuses. Raccourci qui ramène aux lieux communs les plus affligeants et ne rend pas compte de la différence d’épanouissement sexuel entre hommes et femmes dans la société actuelle, que la nature ne saurait justifier et qui vient peut-être de ce que les femmes, justement, ne suivent pas leur désir profond, dans le sens le plus animal.

Peut-être a-t-elle un souci avec les femmes ou un faible pour les paraphilies. Elle déclare être « male-typical », donc identifiée au masculin dans ses capacités et ses ambitions, et tient à répéter qu’elle n’est pas du tout concernée par de telles pratiques, que sa sexualité est très classique – mais justement, pourquoi le répéter autant si ce n’est pour nous/se rassurer ? Dans cette recherche, elle est le point aveugle qui brouille la mise au point. Alors même qu’elle prétend s’exprimer au nom de la science en citant des études, elle met sur le même plan leurs résultats et des anecdotes qu’on lui a racontées, des citations de ses connaissances, sa vie et ses avis personnels, ce qui est certes une habitude (ô combien pénible) des essayistes anglo-saxons, mais qui a ici pour conséquence grave d’attribuer une valeur scientifique équivalente aux découvertes qu’elle réfère (assurées jusqu’à preuve du contraire) et l’interprétation qu’elle en donne (toute subjective et bien plus douteuse). Ainsi, elle n’échappe pas elle-même à l’offuscation de la science par l’idéologie qu’elle dénonce chez les autres, même si dans une moindre mesure.

Malgré ces critiques, je conseille la lecture de cet ouvrage, qui offre un fondement scientifique à ce que beaucoup ressentent et pressentent : une différence des sexes qui ne s’arrête pas au corps, puisque le corps ne saurait se distinguer de l’esprit. Conclusion qui ne limite pas l’esprit de qui que ce soit a priori, puisque la statistique n’épuisera jamais la singularité de chacun et elle ne nous dispense pas non plus d’éthique : notre nature ne saurait excuser nos actes, nous sommes responsables de ce que nous en faisons.

Si nous refusons de reconnaître la différence des sexes (que nuance l’infinie variation du genre), la femme en pâtira plus que l’homme. Celui-ci sera considéré comme l’universel. Sa norme, comme par le passé, nous sera imposée et les femmes seront perçues comme moins qualifiées parce qu’évaluées selon ses critères. Il est important de prendre en compte cette différence pour la formuler en nos termes. Par exemple, les métiers de lettres et de soin restent bien moins valorisés que ceux des sciences et des techniques et, plutôt que de revaloriser ces métiers, on encourage les femmes à s’orienter davantage vers les sciences. Il faut en effet que cette voie leur reste ouverte, qu’elles ne s’en détournent pas par manque de confiance ou de modèles, mais elle ne devrait pas être considérée comme préférable et plus prestigieuse, puisque la majorité des femmes n’y aspire pas.

Le féminisme ne devrait pas seulement permettre aux femmes d’adopter les valeurs masculines, mais mettre en avant les valeurs féminines. Les militantes encouragent souvent à se montrer ambitieuses, conquérantes et agressives, bref à agir comme les hommes. Sans doute sont-elles, comme le suppose S. Doh, genrées au masculin et ont été brimées dans l’expression de leur genre. Étant au contraire genrée au féminin, je préfère défendre l’empathie, la douceur et la modestie, y compris pour les hommes, et me battre s’il le faut au nom de ces valeurs : je ne veux pas m’identifier au dominant, je veux que cesse la domination. Les valeurs, féminines et masculines, sont également complémentaires, comme nos capacités et nos intérêts, et elles gagneront à être mariées, alternées et non opposées les une aux autres. Au cours de la vie, comme le décrivait Jung à propos de l’animus et de l’anima, un équilibre s’établit entre les genres : nous allons vers ce que nous ne sommes pas pour devenir ce que nous sommes.

Plus généralement, ce livre montre la part de la nature dans nos sociétés qui ne cessent de déconstruire la culture au point de croire que tout est culture et donc déconstructible. Il nous rappelle l’inné, que nous oublions si souvent et si volontiers, surtout en ce qui concerne notre identité, dans l’espoir de trouver la liberté dans le choix et la réinvention, alors qu’elle réside dans la découverte et l’acception.

17 commentaires sur “Retour à la réalité

  1. C’est bien de repartir de définitions, Joséphine, et je ne trouve pas ça « réactionnaire » que d’essayer de faire en sorte que, par un langage commun, on puisse arriver à se comprendre.
    Je suis tombé récemment sur cette citation d’Édouard GLISSANT :
    « Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. »
    Bonne journée.

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  2. Admirable.
    Vous énoncez une réflexion que je prenais pour acquise. J’ai rarement lu un texte aussi apaisant que constructif. C’est grâce, je crois, à votre souci de choisir les mots justes et d’assumer la nécessité de diffuser ceux-ci. La phrase de Jung est forte, que le dernier paragraphe de cette chronique vient circonscrire. Merci tant, et bravo!

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    1. Merci à vous !
      La phrase de Jung n’est pas littéralement de lui, c’est moi qui résume sa pensée ainsi 🙂
      Je vois bien le danger qu’il y a à trop mettre en avant l’inné : réifier les hiérarchies culturelles en hiérarchies naturelles et donc les justifier de manière réactionnaire, cependant ne croire qu’en l’acquis nous amène à nier le donné, à méconnaître la réalité et à terme à la brutaliser.
      Moi aussi, je prenais pour acquis qu’un homme n’est pas une femme, ni l’inverse ! Mais c’est l’art du postmodernisme de nous faire croire que les mots nous enferment et qu’ils devraient maintenant désigner tout et son contraire pour que nous allions libres… dans le non-sens.
      Triste époque.

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    1. MDR (comme diraient des jeunes moins jeunes).
      En même temps, la pauvre, de toute évidence, ce n’est pas une lumière. Elle se plaint du patriarcat, puis poste des selfies nue. C’est un choix, que je ne discute pas en tant que tel, mais tout choix individuel a une portée sociale et elle ne participe clairement pas à l’émancipation des femmes.
      Quant à sa manière d’aborder la maternité, j’ai appris que c’est une pratique répandue en Suède (il faut que je retrouve la référence) : donner des noms non genrés aux enfants pour qu’ils puissent choisir leur genre une fois grands. Je me demande comment les gens arrivent à ce niveau de non-sens (ou de sottise). Autant dire : attends d’être grand pour voir si tu préfères être un humain, un oiseau, un dauphin….

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          1. Oui , je le recommande.
            Bien sûr que c’est un sujet clivant « le droit ou non de se prostituer ». Mais là le gouvernement suédois commet l’erreur de ne strictement défendre ni les intérêts de la femme, ni ceux des enfants ? Ils ont la solution à tout (et ce qui m’inquiète, ce que démontre très bien ce reportage, c’est l’influence qu’ils ont sur le reste du monde politique à l’échelle mondiale- le fameux modèle suédois- fait son ouvrage et bien sûr il est un modèle de « bien-pensance » et prône une « société clean » ).
            Si une mère est dénoncée (c’est bien sûr notoirement encouragé), les enfants sont immédiatement sortis du giron de la mère pour être placés en institution, les mères qui ont eu le malheur de se prostituer sont harcelées par les services sociaux, trainées plus bas que terre, et considérées comme des déchets de la société.
            J’ai beaucoup aimé ce documentaire que j’ai vu récemment sur Arte replay. Je ne veux pas déflorer le sujet, mais c’est à voir…

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            1. D’accord, ce sujet m’importe beaucoup – et il est lié au transgenrisme, puisque ces activistes défendent activement la prostitution comme libre choix et métier comme un autre.
              Je défends bien sûr pour l’abolition de la prostitution, mais une abolition intelligente. En France, 90% des prostituées ne veulent pas faire ce métier qui n’en est pas un et exploite surtout les migrantes en les privant de leurs papiers, une des dernières traites humaines en nos pays selon moi. Les prostituées sont aussi souvent (plus que souvent) des survivantes d’abus sexuels pendant l’enfance et arrivent à tenir avec l’alcool ou la drogue. Mais tout dépend de la manière d’abolir, je ne conçois même pas qu’on puisse faire porter la faute à la prostituée, c’est hallucinant, mais je regarderai le documentaire et vous dirai.

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            2. Là vous verrez que le cas de cette jeune femme est vraiment particulier, elle ne représente pas la majorité de ces malheureuses femmes esclaves sexuelles, droguées, torturées, menacées et enrôlées de force…

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    2. Moins comiquement, tout récemment, au Canada, un père qui s’interroge sur la transition des enfants et invite pacifiquement à en débattre dans la rue, s’est fait tabassé par sept types déboulant de nulle part, ils l’ont frappé avec des cônes de signalisation qui se trouvaient là. Il est retrouvé tuméfié, le bras cassé, à l’hôpital. Billboards Chris sur Twitter si vous voulez voir la vidéo qu’il a prise lors de l’attaque – hallucinante de violence.
      À votre fille, je montrerais l’extrémisme activiste de ce mouvement qui me sidère chaque jour par sa violence. C’est en le découvrant que je me suis dit que quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette affaire.

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  3. Oui : les femmes ne sont pas des hommes. C’est bien de repartir de cela, qui n’implique aucune inégalité, seulement de la difference et de l’enrichissement mutuel.

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