L’inné et l’acquis

Les deux voies de définition de soi. Les deux manières d’expliquer ce que nous sommes. S’y superposent la nature et la culture, la biologie et l’histoire, l’hérédité et la pratique, d’une manière fort douteuse, contribuant au flou de ces notions.

En psychologie (ou analyse), à la suite de Freud et de ses héritiers plus ou moins conscients, l’inné ne semble désigner que le patrimoine de l’espèce et seul l’acquis façonne notre personnalité : c’est la famille et en particulier les parents qui déterminent entièrement l’enfant, ce qu’il est, ce qu’il devient. L’histoire nous fait, comme si nous étions à la naissance une page blanche.

L’acquis (auquel il faudrait ajouter l’école, les amis, l’époque, etc.) est certes décisif, mais y voir la seule voie de connaissance de soi et des autres entraîne quelques erreurs.

Ainsi, nous nous définissons exclusivement comme l’effet d’une cause, de manière étroitement déterministe (je suis ainsi parce que j’ai vécu ça), ce qui amène à chercher interminablement dans le passé la solution du présent, dans l’idée de se déconstruire pour se reconstruire.

Ou bien nous donnons une toute-puissance aux adultes qui se sont occupés de nous ou que nous sommes devenus auprès des enfants. Une toute-puissance qui est aussi toute-responsabilité et n’invite pas à reconnaître leur radicale altérité : ce que, eux, ils apportent, qui échappe à notre compréhension, ou même à notre appréhension – et il ne faut pas forcément chercher à le rattraper, laissons les enfants nous échapper, ne les considérons surtout pas comme notre excroissance psychique et/ou physique.

Ou encore (et toutes ces erreurs ne sont pas exclusives les unes des autres), nous croyons qu’étant seulement histoire, nous pouvons la rayer d’un trait et nous réécrire depuis le début, autrement dit nous réinventer depuis zéro. Selon cette conception, la matière de notre être, considérée comme indifférenciée et malléable, peut être modelée selon notre désir – sauf qu’elle se révèle au toucher plus dure que prévu.

Autant d’erreurs douloureuses en ce qu’elles troublent nos relations, nourrissent la rancœur envers les parents, la culpabilité envers les enfants, l’exigence démesurée envers soi. Je vais vous soulager de ces tourments inutiles : nous sommes aussi de l’inné. Dans quelle mesure, c’est plus difficile à dire.

L’erreur consiste à confondre l’innéité avec l’hérédité. Elle n’est considérée que comme la transmission du patrimoine de l’espèce ou la reproduction des caractères des parents chez l’enfant, et non comme le surgissement du neuf et de l’unique : ce résultat inattendu et inaugural de toute naissance, quelle que soit la définition qu’on lui donne, scientifique (empreinte génétique) ou spirituelle (âme sans pareil).

Je ne dis pas que l’inné est plus fondamental que l’acquis. Celui-ci ne renvoie pas à l’attribut ni l’inné à l’essence. Dans leur interaction, entre disposition et don, nous devenons ce que nous sommes, notre essence se forme par intégration d’attributs, sans jamais s’achever. Si je souligne aujourd’hui l’innéité, c’est qu’on a tendance à l’oublier.

La génération n’équivaut pas à la reproduction. La famille est une rencontre entre des gens qui n’ont pas été faits les uns pour les autres et qui parfois ne se rencontrent d’ailleurs jamais, à force de projection de soi sur l’autre. La mésentente vient souvent de la supposition qu’on devrait s’entendre, qu’on parle la même langue, qu’on partage plus ou moins la même identité, qu’on se connaît de toute éternité. Si les parents entretiennent plus longtemps ou plus volontiers cette illusion de transparence, les enfants découvrent au contraire assez vite que leurs parents ne perçoivent d’eux que la pointe de l’iceberg – en général vers l’adolescence. Méconnaissance qui n’empêche pas l’amour.

Notre être n’échappe pas seulement à nos parents, mais à nous-mêmes. Il n’en fait qu’à sa guise, fuit notre emprise, déborde de tous côtés. Tant mieux. Ne le maltraitons pas plus que la nature dont nous avons tant de souci. Nous voudrions toujours être autres. Pourtant, être soi, c’est déjà beaucoup. Nous voudrions aussi être tout, et il est difficile d’accepter de n’être rien que ceci. L’inné limite en ce sens l’acquis : nous ne pouvons pas tout acquérir, nous ne pouvons pas tout devenir. Il y a une certaine rapacité dans la volonté constante de se trouver, se réinventer, se développer, et qui par la force des choses (l’inné) restera sur sa faim.

Si l’inné nous limite ainsi, il nous affranchit également. Il nous défait du déterminisme qui réduit notre vie à une suite de faits dont nous ne pouvons effacer l’irréversibilité. Autrement dit, nous ne sommes pas, nous n’avons jamais été un zéro, une page blanche, mais nous ne sommes pas non plus le résultat de la multiplication des évènements ni le palimpseste d’expériences et d’apprentissages. Il y avait dès le début une formule, l’amorce d’un récit ou le tracé d’une trame dont tout ce qui vint ensuite a rempli les motifs.

C’est du moins ce que je crois, préférant la conscience d’être parmi à celle d’être moi, le mystère de la singularité au déterminisme du résultat, la liberté d’une vie imprévisible à celle de réinventer ce que je suis.

Julie jouant du violon, Berthe Morisot, 1893

3 commentaires sur “L’inné et l’acquis

  1. Nous sommes à chaque instant la somme de tout ce que nous avons vécu, de tout ce que nous avons fait, de tout ce que nous avons pensé.
    Pour autant, l’avenir reste à venir, c’est à dire qu’il n’est ni écrit, ni déterminé, et qu’il nous reste à chaque instant le soin de faire les choix (conscients, mais aussi inconscients) qui cristalliseront l’avenir parmi une infinité d’à venir possibles.
    Bonne soirée, Joséphine.

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