Biopouvoir, disent-ils

« Le grand public est à la fois trop sain et trop stupide pour acquérir une mentalité totalitaire. L’attaque directe et consciente contre la décence intellectuelle vient des intellectuels eux-mêmes. » George Orwell

Depuis le début de l’épidémie, Giorgio Agamben qualifie la covid 19 d’invention de l’État afin d’étendre son pouvoir, sa surveillance et ses contraintes. Par son absurdité, une telle analyse ne semble pas mériter de considération particulière ; cependant, de plus en plus de gens prêtent oreille au philosophe italien et il offre un exemple du postmodernisme que j’ai critiqué dans mes derniers articles.

J’abuse sans doute de l’expression. Je désigne ainsi des caractéristiques stylistiques et une conception du monde qui trouvent leur origine dans des théoriciens français de la même époque – et c’est précisément contre ce style et cette conception que je prends position. En ce sens, il est justifié, que les auteurs s’y reconnaissent ou pas, et nous pouvons tous être coupables de postmodernisme. Cette prise de conscience permet d’être plus vigilant et exigeant dans notre manière de penser.

Il est important de donner un nom commun pour désigner un mal, savoir l’identifier, mais celui-ci vient de plus loin, du dédain des intellectuels, des littéraires en particulier, pour la vérité objective au nom de la liberté subjective, que décrivait déjà Orwell en son temps.

Agamben interprète l’épidémie à travers la notion de biopouvoir (ou biopolitique), forgée par Michel Foucault dans de La Volonté de savoir afin de désigner un pouvoir répressif d’un type particulier, qui apparaîtrait aux Temps modernes (depuis le XVIIe siècle) : le pouvoir souverain ne s’appliquerait plus à des sujets de droit, mais à des corps vivants. Autrefois, sa maxime se résumait à « faire mourir et laisser vivre », il infligeait le supplice, menaçait de mort, mais sans intervenir dans la vie biologique de ses sujets ; cette maxime devient ensuite et jusqu’à aujourd’hui : « faire vivre et laisser mourir », la mort devenant la seule liberté d’un corps contrôlé dans ses moindres recoins. « S’ouvre ainsi l’ère d’un “ biopouvoir ”. […] Ce ne fut rien de moins que l’entrée de la vie dans l’histoire – je veux dire l’entrée des phénomènes propres à la vie de l’espèce humaine dans l’ordre du savoir et du pouvoir. » Entre la tradition et la modernité, le souverain de maître de la mort devient maître de la vie.

Les institutions, comme les casernes ou les écoles, instaurent le monitorage et la majoration des forces physiques, tandis que l’État introduit les mesures d’hygiène, les normes des milieux de vie communs, la prévention des épidémies, les soins à la naissance, etc. Cette politique prend la forme de la proposition plutôt que de l’imposition : des campagnes cherchent à convaincre le citoyen, qui se trouve conditionné par la propagande du gouvernement, au lieu de dépendre comme autrefois du bon vouloir de son souverain.

Le souci de sa santé remplace alors l’aspiration au salut ; et cette politique nouvelle, qui serait aussi coercitive que l’ancienne, bien que différemment, culmine dans le génocide : quand une partie de la population doit être sacrifiée, fantasmatiquement, à la santé de l’autre.

Agamben radicalise cette interprétation en faisant du biopouvoir (c’est-à-dire du pouvoir sur la vie biologique, qu’il nomme vie nue, et la réduction de notre valeur à celle-ci) l’essence de la souveraineté, du moins en Occident. En conséquence, il considère le génocide comme la tentation totalitaire de toutes nos démocraties, leur aboutissement potentiel. Ceci explique sa manière de comparer, à tout propos, notre société à un camp de concentration. Il y a quelques jours, il a comparé le pass sanitaire à une mesure nazie : les non-vaccinés seraient des Juifs marqués par l’étoile jaune, réduits à des citoyens de second rang (et sans doute destinés à être éliminés ?) Les vaccinés, plus précisément ceux parmi les vaccinés qui estiment que le vaccin devrait être obligatoire ou que le pass sanitaire est une mesure justifiée par la situation (opinion que l’on partage ou non, mais qui n’a rien de haineux ou de raciste), deviennent ainsi des nazis, alors même qu’ils n’ont pour souci que la santé et la survie de tous et espèrent sortir d’un confinement chronique, qui génère bien des souffrances et de la misère. Renversement étonnant des responsabilités, puisqu’Agamben depuis le début de l’épidémie se positionne contre toute mesure de restriction, y compris le simple port du masque. On se demande si ce n’est pas lui qui rêve de mort de masse. Il semble préférer que les cadavres s’entassent dans les rues plutôt que d’être privé du plaisir de dévisager. Et n’oublions pas que ce sont les plus vulnérables d’entre nous qui sont menacés par cette maladie. Je ne pense pas que défendre les faibles fasse de nous des fascistes, c’est même tout l’inverse.

Mais Agamben n’a pas le sens du ridicule, ni même celui de la décence. Comment tenir de tels propos quand nous voyons les situations catastrophiques où mène l’insuffisance de mesures sanitaires au Brésil ou en Inde ? De plus, le génocide ne peut pas se comparer comme il le fait à tout et n’importe quoi, un génocide est incomparable, il le banalise sans vergogne. Écoutons les témoignages des survivants, leur lucidité, leur humanité, ce qu’ils ont traversé, que nul autre ne peut connaître ou même comprendre, plutôt qu’un philosophe qui se sent autorisé, qui sait au nom de quoi, à faire de leur tragédie sa théorie fétiche. Où l’on retrouve aussi le goût du postmodernisme pour l’analogie sans queue ni tête mais si inattendue qu’elle retient l’attention et tient lieu de preuve et d’argument. En outre, je ne n’imagine pas un seul survivant du génocide nous conseiller de laisser mourir sans scrupules les malades.

Traiter les vaccinés, ou les non-vaccinés d’ailleurs, de nazis, cherchant à exterminer l’autre moitié de la population, ne permet pas d’aborder avec rationalité un débat de société déjà trop passionné. Un philosophe digne de ce nom devrait aider ses concitoyens à formuler le problème, sans forcément apporter de solutions, mais pour y voir plus clair. Agamben ne pose aucun problème et ne propose aucune solution : il se contente de déclarations gratuites.

Un citoyen, selon lui, ne le serait plus qu’en vertu de sa bonne santé. Mais de quelle bonne santé parle-t-il ? Les vaccinés, d’après ceux qui choisissent de ne pas l’être, sont au contraire en très mauvaise santé, puisqu’ils se seraient inoculé quelque poison. Et le malade (de covid ou d’autre chose) est-il privé de ses droits ? Non. De plus, nous pouvons parler ici d’atteinte aux droits du citoyen, mais non de déchéance de citoyenneté. Alors, soyons précis. Ne confondons pas tout.

Plus généralement, je ne crois pas que la notion de biopouvoir permette d’éclairer la situation actuelle. Déjà, elle est, comme toutes les notions postmodernes, imprécise et inconsistante, changeant de sens d’un auteur à l’autre. J’ai cherché à la rendre aussi claire que possible, mais cette clarté me desservira auprès de ses amateurs, qui me diront sans doute : « c’est plus compliqué ». Le jeu de cache-cache conceptuel ne m’a jamais intéressée, je les laisse en débattre. Foucault lui-même semble abandonner la notion lorsqu’il traite du libéralisme, puisqu’il est amené à se contredire : les normes de l’État protègent en vérité le citoyen contre le libre jeu des forces du marché.

Son interprétation de l’histoire ne me convainc guère ; et je connais quelques historiens qui éclateraient de rire en l’entendant. Excusons les philosophes qui vivent dans l’illusion que l’histoire a été écrite pour illustrer leurs idées et qu’elle a, comme une fiction, un sens, une direction (et non plusieurs sens et plusieurs directions, ce qui produit des interprétations toujours incomplètes et incertaines, et nous oblige à tâtonner infiniment pour trouver ici et là ses éclats).

Il est étrange de considérer tous ces bienfaits que nous ont apportés les mesures de santé, allongeant et adoucissant nos vies, comme des contraintes sournoises et malintentionnées. Dans Le Triomphe des Lumières, Pinker décrit à longueur de page, avec autant de surprise que moi, je l’admets, ce mépris typique des littéraires pour la vie, surtout dans sa plus grande vulnérabilité, la vie à degré zéro, la survie, la vie nue. Pourquoi croient-ils qu’elle est si basse et que notre désir de la poursuivre mérite leur réprobation ? Au nom de quoi ? De leur art, de leur pensée ? Personnellement, je ne donnerais pas une minute de ma vie pour un mot de Foucault – ce billet, c’est déjà trop. Ou pour des valeurs comme la liberté ? Mais de quelle liberté parlent-ils ? Je me méfie de la liberté de ces gens bien trop fiers, qui se révèle vite un caprice, une excuse pour oublier les autres : la liberté de faire à sa guise dans une société considérée comme essentiellement oppressive. Je ne trouve pas non plus répréhensible l’idée de substituer le souci de sa santé à l’aspiration au salut : tuer moins de gens, vivre plus longtemps, quel mal ?

Il y a tellement de choses qui ne vont pas dans la théorie de Foucault, je ne sais pas par où commencer et je ne vais pas pouvoir finir. Apparemment, il considère que la peine de mort ou le supplice ne concernent pas la vie, qu’ils appartiennent seulement à la mort. Je crois que le mourant ou le supplicié auront un avis différent sur la question. La mort signifie moins de vie et le supplice domestique aussi le corps. L’une et l’autre me semblent une intrusion décisive dans notre biologie et la conditionner autant qu’une propagande par leur menace, sans être mis en acte. C’est une évidence, mais nos grands penseurs semblent mépriser l’évidence autant que la vie. Foucault a également une conception complotiste du pouvoir souverain, qui ne s’exercerait, y compris et surtout dans nos démocraties, qu’à l’encontre des citoyens, dans une volonté consciente d’asservissement – quelques intempestifs lui supposent une personnalité paranoïaque, l’hypothèse est intéressante. Il semble croire enfin que les phénomènes de la vie n’entrent pas dans les domaines conjoints du savoir et du pouvoir avant les Temps modernes. Ma connaissance de l’histoire des femmes me laisse dubitative à ce sujet : et l’hystérie ? Et tout le savoir produit par les hommes sur le corps des femmes pour assurer leur pouvoir sur celui-ci ?

Enfin, il entretient une confusion entre savoir et pouvoir, qu’il accole ici sans éclaircir leur relation. Pour Foucault, comme pour tous les postmodernes, y compris Agamben, qu’aucun des ravages de l’épidémie ne semble émouvoir, la réalité n’entre pas en ligne de compte. La meilleure manière de les acculer à leurs contradictions, c’est de les confronter aux faits. Ils essayeront de les falsifier de toutes les manières, de nous éblouir de leurs références, de nous montrer que nous n’avons rien compris ; et si nous insistons, ils ne répondront plus et penseront pareil. Ils souffrent d’une sorte d’allergie à la réalité, qui suscite chez eux des poussées de rhétorique.

Chez Foucault, la vérité ne désigne pas un rapport entre la pensée et le réel, mais un rapport de force entre un dominé et un dominant. Le savoir ne nous dit rien du monde, il nous montre seulement une force exercée par celui qui le produit sur celui qui le reçoit. Aujourd’hui, ce type de raisonnement amène bien des intellectuels, par l’intermédiaire d’Agamben, à ne pas distinguer la réalité (l’épidémie et sa gravité) de son instrumentalisation par le pouvoir (par des mesures qu’on peut considérer liberticides ou par des manières de se mettre en valeur en tant que sauveur de la nation). Autrement dit, la notion de biopouvoir ne permet pas de distinguer la réalité de son traitement par le gouvernement, puisqu’elle considère la réalité comme une production du gouvernement pour nous asservir davantage.

Franchement, la réalité est la seule radicalité qui tienne. Une liberté qui ne prend pas appui et ne trouve pas son ancrage dans la réalité n’est qu’un songe creux pour écrivaillons. Pour lutter contre les abus de pouvoir, il faut savoir les identifier et ne pas les confondre avec la réalité elle-même. Parce qu’aller lutter contre la réalité… Quel vain combat. C’est pourtant celui qu’ils mènent en niant ou falsifiant les faits. Agamben doute encore de l’efficacité du vaccin, en se réclamant d’une science dont lui seul maîtrise les arcanes, puisqu’il ne cite aucune source. Il semble aussi penser que ses effets sont encore inconnus et sans doute terrifiants, alors qu’aucun effet grave du vaccin sur le long terme n’a été encore détecté, par contre ceux du covid sont certifiés et ne disparaissent pas (altération des reins, des poumons, etc). Cette méfiance envers la science et la technique est caractéristique du postmodernisme : un savoir éprouvé qui a démontré sa vérité ne peut qu’attirer leurs foudres, puisqu’il les empêche de discourir librement, c’est-à-dire de déclarer n’importe quoi. On ne nous confinerait ou ne nous vaccinerait que pour nous contrôler, chuchotent les ouailles d’Agamben. Je peine à y croire. Qu’il y ait du contrôle là-dedans, dont on peut tirer profit à plus ou moins long terme, bien sûr, mais que ce soit l’unique finalité de nos gouvernements… Il se trouve que l’on vit plutôt bien dans nos démocraties, et ce n’est pas le plus cynique et impitoyable des régimes qui agirait ainsi.

Vient ensuite leur interprétation du génocide. Quoi que me dise Agamben, plus doué pour l’étalage d’érudition que pour l’argumentation rigoureuse, je ne crois pas que nos démocraties soient intrinsèquement génocidaires, mais que le génocide fait partie de la nature humaine. Il existe avant les Temps modernes et hors de nos démocraties. Quant au caractère proprement eugéniste du génocide nazi, j’en ferais reproche aux penseurs, aux idées idiotes qu’ils mettent dans la tête des peuples, à Gobineau et à tous ceux qui ont relayé ses théories. Les idées sont ambivalentes : certaines sauvent des vies, d’autres en sacrifient. Dans les deux cas, nous parlons de nombres considérables. Peut-être que nos soi-disant penseurs feraient bien d’y réfléchir avant d’en formuler une. Comme ils aiment l’histoire, qu’ils contemplent le mal que les mauvaises idées (souvent accompagnées des meilleures intentions) y ont fait et qu’ils fassent preuve en conséquence d’un peu d’humilité, de précaution, d’attention. Qu’ils se montrent plus soucieux de l’accord des leurs idées avec le réel que du prestige momentané ou posthume qu’ils peuvent en retirer. Et nous, leurs lecteurs, rappelons-nous que les idées ne sont pas les idoles, que les philosophes ne sont pas des prophètes et que la pensée pour être juste, dans les deux sens du terme, ne doit jamais se départir de la sensibilité. Partons de notre expérience et d’un peu de bon sens. Comme nos grands penseurs méprisent le bon sens, comme l’évidence et la vie. C’est en dessous d’eux. On se demande qui leur fait à manger et s’ils dorment.

Cependant, je comprends qu’on puisse être convaincu par Foucault et Agamben, parce qu’il y a de la vérité dans ce qu’ils disent : un corps évalué par ses performances, une conception eugéniste de la vie, une rationalisation du traitement de la population, une surveillance envahissant la sphère privée, tout ceci se trouve dans nos sociétés. De même, tout pouvoir comporte potentiellement une dérive vers un asservissement exponentiel. Dans le cas de la covid, les mesures prises limitent en effet nos libertés. Cependant, ces idées n’ont aucune originalité. On les trouve partout et il suffit d’observer un peu autour de soi pour les formuler soi-même.

Et nos penseurs veulent être originaux, ils doivent frapper, étonner, marquer l’histoire, rester dans les mémoires : ils vont donc porter ces idées jusqu’à l’extrême et toucher à l’absurde. Ces dimensions ne sont plus des facettes de notre réalité, mais l’essence de la réalité elle-même, la vérité profonde de l’histoire, de la vie ou de la démocratie, et c’est là où nos penseurs quittent la réalité, à tout jamais. Il faudrait leur apprendre la modestie. Ils passeront, poussière retournant à la poussière, même leurs livres finiront parmi les vers. Seule la vérité est éternelle et le plus honorable qu’on puisse faire, quand on porte leur titre, c’est de la servir.

Il faut beaucoup de patience pour séparer le vrai du faux dans leurs textes et peu de gens en ont le temps. Leurs écrits jouent à dessein avec la confusion, l’approximation, la provocation et sabotent ainsi toute réflexion politique éclairée qui a besoin de distinction, de calme, de précision pour trouver la réponse la plus adaptée à la situation. Biopouvoir devient maintenant un mot magique pour ne pas penser, une sorte de slogan de révolte contre tout et rien. Bien sûr que politique et biologique interagissent ; et alors ? Et quoi encore ? La santé ne devrait plus être un souci commun, décidée par la société dans son ensemble, pour le bien de tous ? Plus profondément, j’ai l’impression que ces deux auteurs essayent de comprendre la méconnaissance du corps qui se trouve au fondement de notre civilisation, mais ils prolongent et entretiennent cette méconnaissance.

La question de l’impréparation du gouvernement, du manque de moyens des hôpitaux, des conditions de travail du personnel soignant, du confinement instauré sans discernement entre les différentes activités, des métiers numérisés et du salariat dispersé, ou encore la hausse des violences contre les femmes et les enfants, des angoisses et des dépressions, les maladies non diagnostiquées ou traitées pendant la saturation des services de santé, l’économie arrêtée et les générations sacrifiées, nos libertés qui pourraient rester entamées par ces mesures temporaires, et j’en oublie. Toutes ces questions ne sont pas résolues ni éclairées par la notion de biopouvoir, qui y introduit de la confusion, en faisant croire que toute mesure prise par le gouvernement l’est contre le peuple afin d’accroître sa puissance, ce qui n’est pas le cas : il y a du pour et du contre ; et regardons aussi les mesures qui manquent, comme les moyens fournis aux hôpitaux. L’interprétation de ces agissements par le biopouvoir suppose aussi beaucoup de suite dans les idées à des gouvernements qui ont été pris au dépourvu par la pandémie et ont multiplié les erreurs depuis un an et demi.

Non seulement Agamben ne croit pas au fait brut de l’épidémie et le considère comme une construction culturelle servant une volonté de puissance (ô postmodernisme quand tu nous tiens), mais il y voit aussi une révélation de notre humanité dépravée, comme en témoigne la facilité avec laquelle nous acceptons la raréfaction des rapports humains : le confinement, la distanciation sociale, le masque sur nos visages. Je souris et bâille à ces palabres. Typique des mauvais philosophes : croire que son petit vécu personnel concerne toute l’humanité. Un défaut d’articulation les afflige : ils ne savent pas dire je. Quant à moi, j’ai ressenti tout le contraire d’une raréfaction des rapports, ayant été confinée au plus proche de ceux que j’aime le plus au monde et ayant pris soin de mes deux parents atteints par la maladie lors de la première vague. J’ai vu autour de moi une même prise de conscience de notre finitude, de notre fragilité à tous, qui nous a rapprochés. Et la distanciation sociale rend parfois service aux femmes : sinon pourquoi demanderaient-elles des wagons séparés des hommes dans bien des pays ? Et le masque, je ne dis qu’il me plaît, mais je n’ai pas besoin de voir le visage de mon prochain pour croire à son humanité. Le contraire serait inquiétant. L’humanité, c’est aussi, je ne sais pas, le pouce opposé. L’humanité qui se voit dans une main, voilà un sujet de méditation pour notre philosophe, qui évitera ainsi de nous remâcher Levinas.

Aujourd’hui, ceux qui se réfèrent à Agamben pour critiquer toute restriction comme liberticide font souvent référence, de manière implicite, à Nietzsche. Qui accepte les restrictions et comprend leur nécessité serait un esclave. Ils n’hésitent pas en cela à se référer à la définition antique de l’esclavage : celui qui choisit la vie plutôt que la liberté et mérite donc son statut d’inférieur. Je ne rigole pas, une définition esclavagiste de l’esclavage, qui rend l’esclave responsable de son sort, aujourd’hui, en 2021. Autrement dit, l’esclave est un lâche (comprenons bien : toutes les victimes actuelles de travail forcé ou d’exploitation sexuelle, traitées de lâches, parce qu’elles auraient préféré la vie à la liberté) et nous (qui vivrions un calvaire égal au leur, ce dont je doute fortement) sommes aussi des lâches, tandis que ces beaux parleurs sont libres et braves.

Ne soyons pas dupes de leur superbe. Celui qui méprise les faibles et célèbre les forts, dédaigne les malades pour la grande santé, d’où lui vient cette certitude d’être un surhomme et non un petit tout petit homme ? En tout cas, qu’il ne nous fasse pas le coup de la supériorité morale. Non, ce n’est que la supériorité de la force brute, exaspérée de tout ce qui lui fait obstacle. Quant à moi, j’adopte le point de vue de l’esclave et non du maître, je prends la défense du faible contre le fort et je sais qu’en vérité, nous sommes tous vulnérables et que notre puissance vient de notre alliance.

Je ne vois pas en quoi cela ferait de moi une fasciste, monsieur Agamben, mais que vous ne l’êtes pas, cela reste à prouver.

Portrait d’Agamben, dont j’ignore l’auteur

7 commentaires sur “Biopouvoir, disent-ils

  1. J’ai lu le billet en diagonale je prendrai le temps de le lire. Je ne connais pas ce philosophe et très mal Foucault. je fortifierai mes faibles connaissances en philosophie en allant regarder ce que prône cet intellectuel italien..A priori la philosophie n’est pas garante de santé mentale, et ni du ridicule.Je me rappelle l’intervention de Comte-Sponville qui du haut de son verbiage déconnecté de la détresse humaine assénait une leçon de philosophie qui se voulait courageuse au moment ou les soignants pliaient sous leur charge (après les images terribles de l’Italie) et les caissières lui permettaient de se nourrir.

    La leçon d’une élite au peuple. Heureusement qu’ils ne le gouvernent pas, le peuple.
    J’aime bien « préférer que les corps s’entassent que de se priver du plaisir de dévisager »
    C’est tout à fait cela

    Aimé par 2 personnes

    1. J’ignorais l’intervention de Comte-Sponville, que je suis allée voir. Affligeant. La philosophie est malheureusement devenue une fiction, tout le contraire de ce qu’elle était : une recherche humble et ardente de la vérité. Un excellent ouvrage pour la comprendre et la connaître : Histoire de la philosophie occidentale, de Bertrand Russell, le livre que je prendrais sur une île déserte, disait Borges, si je ne pouvais en prendre qu’un seul.
      Les articles d’Agamben sont traduits en français sur le site lundi matin. J’argumente longuement et j’explicite ici les faits et les notions parce qu’il ne faut pas se contenter du haussement d’épaules et du dédain, mais user de la raison à laquelle j’invite justement à revenir.
      Les gens qui sont convaincus par ces théories autour de moi sont des intellectuels, surtout des littéraires ou des artistes : cette crise a révélé l’inculture scientifique dans notre formation, mais aussi le manque d’esprit critique (analyse des faits, raisonnement logique).
      J’ai écrit cet article pour donner des armes dans le débat à des littéraires qui comme moi n’ont pas abandonné toute raison et croient à la vérité, mais aussi pour montrer aux autres, à tous ceux qui n’ont pas suivi notre formation, que nous ne sommes pas tous devenus des trolls complotistes 😉

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    1. J’en suis heureuse ! J’ai l’impression de parler dans le désert, ce pourquoi je donne parfois de la voix. Mais le désert est sans doute plus propice à la réflexion.

      Aujourd’hui, Agamben a comparé les « tesserati » (ceux qui disposent du pass sanitaire) à des citoyens de l’URSS 😂😂😂 Je propose de parier sur sa prochaine comparaison : les guerres balkaniques ? Les Khmers rouges ? La résistance antifasciste ?

      Quand la raison ne marche plus, reste la dérision.

      Aimé par 2 personnes

      1. Je parie sur les Khmers rouges ! Sinon, il y a toujours le Rwanda. Les matchettes, est-ce le virus ? Non : les pass sanitaires. (J’ai légèrement la nausée d’écrire une telle horreur, même si c’est pour me moquer d’Agamben).

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        1. Je te comprends ! Comment lui-même ne l’a-t-il pas, c’est un mystère. Je l’imagine concocter sa métaphore chaque matin en buvant son café et écoutant les nouvelles. « Hum, non, je m’étais trompé en fait ce n’est pas la Shoah, c’est la guerre d’Espagne, ou non peut-être celle d’Algérie, soyons précis. Oui, c’est ça, la covid est une puissance colonisatrice. L’Etat nous infiltre jusque dans nos cellules…. Et si c’était en fait la guerre de Troie ? »

          Aimé par 1 personne

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