Les vrais enfants des Lumières

En lisant Enlightenment Now, le premier effet est celui d’un soulagement. Comme si l’auteur, Steven Pinker, éteignait le bruit blanc qui m’entoure et m’offrait le silence.

Il s’agit d’une défense des Lumières, de la raison et de l’humanisme qui les caractérisent, de l’avancée des sciences et des techniques autant que des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, face aux courants réactionnaires et irrationalistes, aussi puissants et répandus à gauche qu’à droite, notamment chez les intellectuels et parmi les sciences humaines.

On dira que j’exagère. Je suis continuellement exposée à un discours méprisant et rétrograde, qui considère la modernité, la vie qu’elle nous assure, sa longévité et sa qualité, comme une dépravation, une perte en spiritualité, intelligence, compassion, inventivité, profondeur, raffinement. Cette critique dérive du présupposé selon lequel notre soi-disant progrès est en réalité la plus formidable des régressions, mais seuls les plus avertis s’en aperçoivent – ils commencent tout de même à être nombreux. C’était mieux avant ou ailleurs, l’Occident est la maladie de l’humanité ou, variante, l’humanité la maladie de la planète, notre raison nous exile de nous-mêmes et du monde, redevenons chasseurs-cueilleurs chamans ou bons patriotes chrétiens/musulmans/bouddhistes/etc. – selon l’obédience politique. Si le retour ne s’opère pas vers les mêmes contrées, il fuit le même lieu : l’ici et le maintenant auxquels nous a portés le mouvement des Lumières. L’important, c’est de reconnaître que la science est l’origine du mal, que la pomme du savoir contient le vers du péché et d’aller brûler Descartes au pied des arbres – prenez le livre que vous voulez à la place, tant qu’il ne comporte pas une formule raisonnable.

L’autre jour, parmi les maisons d’édition dont je suis les parutions, un ouvrage prétendait m’expliquer comment le « rationalisme occidental » nous amenait à laisser mourir les gens dans les rues avec indifférence. Je ne doute pas que l’auteur défendait son point de vue à l’aide justement du « rationalisme occidental ». Sans oublier le racisme de l’expression : y a-t-il des pays ou des peuples privés de raison ? À moins qu’il ne désigne ainsi une forme particulière que la raison aurait prise en Occident, ce qui contredit la définition même de la raison, dont l’exercice et les résultats ne dépendent pas du lieu ni des personnes qui l’appliquent. D’autre part, rien n’a mieux réduit la pauvreté dans le monde que la raison. Non, ce ne furent pas les prières ou les peintures, mais l’observation et l’invention, le savoir préservé et transmis, notre ingéniosité, qui nous ont rassasiés, et ce dès l’époque des chasseurs-cueilleurs et de manière exponentielle depuis. Et que la raison entrave la compassion, j’en doute, cette opposition simpliste entre le cœur et l’esprit a la vie dure, plus on serait bête plus on serait gentil et vice versa, je crois que la nature humaine est un brin plus complexe. Mais je n’ai pas lu le livre et n’inférerai pas plus d’une simple présentation.

Ce bruit est constant. On vient nous dire, dans une version vulgarisée et biaisée du romantisme, mâtinée de Nietzsche et d’Heidegger, que la modernité a corrompu notre nature : notre société sans traditions nous condamne à l’anomie, l’individualisme nous rend tous insensibles, voire sociopathes, la démocratie célèbre la victoire de la médiocrité, confort et santé développent le plaisir des sens et le narcissisme aux dépens de l’esprit et de l’éthique, le manque de religieux authentique amène certains à se réfugier dans le fanatisme, nous sommes de plus en plus seuls et malheureux. Plus de moralité, ni de talent, où sont les grands esprits, la grandeur d’âme, blablabla (ou plutôt gnangnangnan). Barthes affirme que la langue est fasciste, Foucault réduit l’État moderne à la surveillance de sa police, Agamben abonde : la pandémie a été inventée par ce même État pour ajouter un nouveau tour d’écrou à notre prison – il a aussi averti que notre société était un camp de concentration, Latour nous invite à oublier tout ce que nous savons pour coller notre oreille contre le ventre de la terre mère. Quanta pazienza ci vuole.

Rien d’étonnant à ce que le mouvement irrationaliste vienne principalement des intellectuels. Ils ont une bonne raison de détester la modernité : elle a alphabétisé presque toute la population, menaçant leur privilège, la distinction qu’offraient l’accès au savoir et le temps libre pour penser. Ils se retrouvent parmi trop de gens intelligents et savants pour l’être beaucoup plus et il ne leur reste plus pour faire les malins qu’à mépriser l’intelligence et le savoir.

Mais ce mouvement, comme le souligne Pinker, gagne l’ensemble de la société. Tout en profitant des avantages de la modernité, en appliquant ses principes et en adoptant ses valeurs, dès que nous nous mettons à réfléchir à la société et à l’époque, donc dès que nous adoptons la position de l’intellectuel, nous répétons plus ou moins ces lieux communs de la culture dominante, ce qui peut avoir de graves conséquences politiques si nous finissons par y croire.

C’est pourquoi il est nécessaire de défendre les Lumières, encore aujourd’hui, alors que leurs succès n’ont jamais autant rayonné, et Pinker mène brillamment l’entreprise, en s’appuyant sur des études statistiques de longue durée dans le monde entier et retraçant les tendances de notre histoire commune. J’y vois mes intuitions confirmées, ce que je savais par l’étude et l’expérience, mais que je ne parvenais pas à avancer de manière aussi détaillée et argumentée. Cependant, je suis aussi bousculée dans certaines de mes croyances et rien ne me fait plus plaisir : j’ai appris.

Pour éteindre le bruit blanc, le premier geste, c’est l’irrévérence. Tous les auteurs que je citais plus haut ne doivent pas être interdits de notre bibliothèque (quoique certains…), mais leur prestige ne doit pas nous intimider : il arrive aux gens intelligents de dire des bêtises, même au Collège de France. Nous avons tous nos points aveugles, nos angles morts, l’intelligence consiste à s’en apercevoir, je la définis souvent par l’agilité, la mobilité, la libre combinaison, la liaison et déliaison des éléments. Que certains soient atteints d’un rhumatisme de la pensée ne nous oblige pas, par courtoisie, à leur tenir compagnie, sagement assis. Dans les lettres, nous sommes élevés dans un respect presque religieux du texte qui en vient à prendre une autorité démesurée, surtout à mesure que le temps passe et qu’il entre dans l’histoire.

Pinker commence par critiquer la méconnaissance et le mépris des sciences humaines envers les sciences dures et la séparation dommageable entre les deux domaines de connaissance. Les sciences ne serviraient qu’à maintenir la vie biologique – basse, matérialiste, intéressée –, tandis que les arts et les lettres alimenteraient la vie symbolique – haute, spirituelle, désintéressée. Version postmoderne de la distinction entre l’utile et l’inutile du romantisme : l’utile occuperait des êtres inférieurs (commerçants, médecins, industriels, etc.) et l’inutile des êtres supérieurs (érudits et artistes), qui reconduit celle entre travail manuel et intellectuel depuis l’Antiquité, le dernier étant réservé aux élites.

Distinction qui n’a pas lieu d’être, pour tant de raisons que je ne vais pas toutes énumérer. Non seulement la première vie est la condition de la seconde, mais il est impossible de les démêler. L’art et les lettres nous interpellent au cœur de notre incarnation – nos sens et nos sentiments. Le détachement de la chair n’est pas un critère d’élévation et aucune de nos créations n’est désincarnée. La science nous fait découvrir la beauté de l’univers et de la terre, qui n’a rien à envier aux plus accomplies des œuvres d’art, les scientifiques et les ingénieurs exercent leur imagination et leur intuition autant que les artistes, bien que de manière différente, et leurs recherches font preuve parfois d’un désintéressement supérieur : beaucoup œuvrent pour le bien de l’humanité et non leur propre renommée. Ayant fréquenté les deux milieux, je ne peux pas dire qu’il y a plus de grandeur d’âme ou d’esprit parmi les uns ou les autres.

Dans la culture dominante, relève Pinker, il est de mise d’être grave et grincheux pour paraître sage. Le pessimisme aura toujours raison : même si tout va de mieux en mieux, il y aura toujours quelque chose qui ira mal. On se complaît depuis deux siècles à nous raconter le déclin de nos valeurs, de nos capacités, de nos passions, à nous annoncer l’apocalypse qui ravalera d’un coup tout le progrès et ce sera justice : ce progrès nous faisait régresser. Contre cette humeur noire et cette bile amère, Pinker préconise l’optimisme des Lumières : la conviction que rien n’est dû à la fatalité, notre sort dépend de notre raison et de notre solidarité, la mise en commun de nos moyens permet de résoudre un à un, au mieux, bien que de manière inachevée, temporaire, les défis que présente notre vie sur terre. Cet optimisme ne s’illusionne pas sur l’état du monde, ni ne se contente d’un vœu pieux en vue de son amélioration, il affirme que notre condition ne dérive d’aucun décret divin, d’aucune nature inéluctable, qu’il est possible de la rendre plus douce, et il faut reconnaître que nous l’avons améliorée pour continuer à l’améliorer.

Il m’est arrivé de critiquer les États-Unis, je retrouve ici un des traits que je préfère dans ce pays : le pragmatisme éclairé, la réalité prise comme critère du juste, l’optimisme modeste de faire de son mieux, dans la mesure de ses moyens.

L’ouvrage compte 460 pages et presque chacune mériterait un long commentaire, je ne vais donc pas entrer dans le détail. Après avoir défendu les valeurs des Lumières, Pinker montre leurs succès dans tous les domaines, dans le monde entier : la chute de la mortalité des enfants en bas âge et des mères en couches, la bonne santé dont nous jouissons, l’allongement de l’espérance de vie et les innombrables vies sauvées par les mesures d’hygiène et de vaccination, la raréfaction des famines et de la malnutrition, l’accroissement des richesses, la réduction de la violence, des guerres aux homicides (qui causent quatre fois plus de morts que les guerres), la hausse du bonheur (si, si, les gens sont de plus en plus heureux, et en particulier dans cet invivable Occident), de l’intelligence (oui, oui, nous sommes bien de plus en plus intelligents, grâce à l’instruction et à la nutrition), les progrès des droits humains, de la dépense sociale, de la démocratie. Bien des gens semblent avoir oublié que la guerre, la misère, l’esclavage, le viol ne sont pas des maux de la modernité, mais des récurrences de notre condition qui n’ont régressé massivement que lorsque la raison a commencé à les considérer comme des problèmes à résoudre et non plus des fléaux inévitables.

Tout ne va pas parfaitement dans le meilleur des mondes, dit Pinker, mais sur bien des points, ça va mieux qu’avant et il s’agit de comprendre pourquoi afin de poursuivre ce mouvement qui n’a rien d’évident : il dépend de notre volonté et de notre travail et non du hasard ou de la destinée. Si nous ne soutenons plus cet effort vers un mieux, il ne se continuera pas de lui-même, porté par la grâce de Dieu ou sa propre gravité. Reste que la planète ne peut plus alimenter cette modernité, me répondrez-vous. Pinker affronte ce défi en homme des Lumières : comme un problème à résoudre et non la punition divine de notre hubris prométhéenne. Il montre comment l’écologie a souvent saboté sa propre lutte par son esprit réactionnaire, en bannissant le nucléaire par exemple, ou en préconisant le retour à un passé fantasmé d’harmonie avec la nature – harmonie qui n’a jamais existé, les humains ont toujours bouleversé les écosystèmes où ils se trouvaient, même les chasseurs-cueilleurs (voir Extinctions, du dinosaure à l’homme, de Charles Frankel).

De plus, étant donné les dégâts, nous ne nous en sortirons pas sans la science. Une pseudo-philosophie lui donne la responsabilité de tous nos maux. Il est courant depuis les années 1960 de lui reprocher les deux guerres mondiales et le génocide, parce que la technique qu’elle a élaborée a servi au massacre ; mais la propagande ne se servait-elle pas des arts et des lettres pour laver le cerveau des citoyens ? La haine n’a-t-elle pas emprunté les artifices de l’image, de la musique et du langage pour manipuler leurs consciences ? La science n’est pas plus dangereuse que les idées d’un penseur isolé qui finissent par enflammer les foules. Plus généralement, la valeur de la science ne doit pas être mesurée par le progrès qu’elle nous assure : qu’elle nous apporte déboires ou succès, elle reste vraie et c’est là sa valeur.

Pour exposer brièvement ma propre filiation intellectuelle : je suis une fille des Lumières, de la raison autant que du romantisme, je me suis reconnue dans Rousseau, Kant et Goethe. Ensuite, j’ai découvert Nietzsche et il m’a interpellée parce qu’il était mon opposé : précisément contre le romantisme et la raison. Il m’a intéressée par son analyse lucide et presque cruelle de la morale qui m’a confrontée à mes contradictions. Sa manière d’aborder la philosophie en psychologue, cherchant l’homme et ses passions derrière le système de pensée, permettait de reconsidérer tout ce que j’avais appris et j’étais séduite par sa pensée vive et intempestive, qui préférait l’aphorisme au raisonnement. Je pris au sérieux son invitation à inventer ses propres valeurs, mais non les valeurs qu’il inventait pour lui-même, dont le virilisme et la violence m’ont finalement détournée de sa pensée. C’est un auteur à manier avec une précaution extrême, surtout certains ouvrages, et à bannir en politique. Or c’est en politique que je le rencontre aujourd’hui, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche – et si vous vous demandez ce que l’extrême gauche peut trouver dans un auteur qui revendique l’élitisme, détestant cordialement la démocratie : la réinvention par la violence. C’est pourquoi, alors que j’ai lu presque toutes ses œuvres, y compris des ouvrages critiques, je rejoins Pinker (qui le caricature outre mesure et semble ignorer la subtilité de sa pensée), je peux dire avec lui et en connaissance de cause : laissons de côté Nietzsche, il a fait assez de mal.

J’ai traversé une autre période d’obscurité : la psychanalyse quand je n’avais pas les moyens d’avoir un esprit critique vis-à-vis de ses préceptes. Cette discipline professe une étrange méfiance envers les sciences, son fondateur étant pourtant d’un scientisme inquiétant. Enfin, j’ai subi l’assaut incessant de la culture commune qui critique la raison, l’universalité, l’humanisme, et mon désir de bien faire m’amenait à admettre les torts de mes parents spirituels autant que matériels, qui m’ont pourtant nourrie de tout ce qui fait grandir.

Mais la dissonance entre ce discours et la réalité devient flagrante. Je connais trop bien les humanistes pour les accuser d’inhumanité. Étant femme, qui devrais-je remercier pour mon éducation, ma santé, ma liberté, si ce n’est les Lumières ? Des féministes iront déterrer la parité (incomplète) des nomades d’Asie centrale, une préhistoire hautement hypothétique ou un Moyen-Âge complètement fantasmé. Il y a certainement eu des hauts et des bas dans la condition des femmes, des variations qui ne permettent pas une narration uniforme, cependant jamais autant de femmes n’ont été aussi libres qu’aujourd’hui et surtout jamais autant n’ont survécu à l’enfantement (ou été affranchies de l’enfantement) et vu autant de leurs enfants atteindre l’âge adulte.

Ce que je ressens envers la raison, l’universalité, l’humanisme ? De la reconnaissance et de l’humilité, le désir d’être à la hauteur d’un tel héritage, qui n’est pas le privilège de l’Occident. Comme l’expose Pinker, ces idéaux se dégagent dans tous les lieux où se croisent plusieurs cultures, ils sont issus du cosmopolitisme et de l’urbanisme, de la nécessité de vivre ensemble dans la différence, en tirant des principes généraux, par abstraction, de nos sagesses singulières.

Je reste du côté de l’intelligence, c’est elle qui sauve des vies, symboliques comme biologiques, dans les lettres comme dans les sciences ; et le côté de l’intelligence, ici, impossible de s’y tromper, ce n’est pas celui des pseudo-gourous révisionnistes de l’histoire, des désenchantés réenchanteurs de tout bord ou des nihilistes qui se réjouissent des déclins et applaudissent aux apocalypses. Cependant, Pinker commet quelques erreurs. Psychologue cognitiviste, il soumet quantité de données et d’études à notre réflexion et les analyse avec brio, humour et bonhommie. On ne peut pas lui demander de maîtriser aussi toute la culture savante. Notamment, il oppose modernité et romantisme, faisant de ce dernier un mouvement antimoderne, selon une interprétation courante. Rousseau, Kant et Goethe que je citais en modèles suffisent à faire voler en éclats une telle version de l’histoire. Il considère aussi Nietzsche comme un héros du romantisme, alors que Nietzsche souhaitait détruire le romantisme qu’il considérait comme le dernier avatar du christianisme – c’est tout de même une erreur de taille et je suis étonnée que personne ne l’ait relevée parmi ses relecteurs. Enfin, il fait du romantisme une éthique viriliste et guerrière, alors qu’aucun mouvement n’a autant fait l’éloge de l’innocence, de la femme et de l’enfant, d’où le sens que prit le mot dans le langage courant, celui de sentimentalisme. Il existe aussi un romantisme violent, mais tout le mouvement ne peut être réduit à ce courant.

Souvent, Pinker n’utilise pas les bons termes, mais je vois bien ce qu’il désigne : cette mouvance réactionnaire diffuse qui préfère la passion à la raison. Cependant, il ne résout pas le dilemme. En choisissant la raison, il perpétue ainsi le vain combat de l’une contre l’autre. Nous pouvons être rationalistes et spiritualistes, marier la raison et la passion, aimer la clarté sans craindre l’ombre, œuvrer pour la veille et nous aventurer dans le rêve. Il est dangereux d’opposer les deux domaines qui nous constituent, d’entretenir ainsi un déséquilibre exagéré qui appelle une violente compensation. Ma rencontre avec Jung, ma familiarité avec le romantisme et ses héritiers, symbolisme, surréalisme, me montrent une voie d’entre-deux qui ne s’écarte pas de celle des fondateurs. Comme le concède Pinker, bien des hommes des Lumières croyaient en Dieu sans affiliation à aucune religion. Finalement, je leur suis plus fidèle que lui. Parfois, je parle de Dieu. Je ne me réfère ainsi à aucun dogme, mais à cette intuition du sens.

Pinker se méfie de l’intuition. Son type jungien est clair : sensoriel extraverti avec une dominante pensée. Il ne semble pas concevoir que quantité de gens ne sont pas faits ainsi, que l’imagination ou la passion dominent chez d’autres et c’est pourquoi Nietzsche ou d’autres penseurs décadents ont tant de succès parmi eux : ils ont de moins en moins de place dans notre société, leurs qualités n’y sont pas valorisées. Pinker voit le sens de la vie dans la connaissance, et je ne suis pas loin de partager son point de vue, mais j’admets que pour d’autres il ne réside pas là et s’ils ont besoin de le chercher ailleurs, il faut leur en donner les moyens, ou bien ils détesteront cette vie biologique qu’ils ne parviennent pas à symboliser. Il présente également le libéralisme et le comportementalisme comme les seules manières raisonnables de soigner et de diriger, les seules méthodes qui marcheraient, au contraire des autres systèmes ou thérapies. C’est fort douteux, mais il serait trop long d’en débattre ici.

J’aimerais amorcer un mouvement de pensée, celui des vrais enfants des Lumières, dans une acceptation large des Lumières qui iraient jusqu’à comprendre le premier romantisme. Il défendrait une raison rigoureusement ancrée dans la réalité, mais qui n’exclurait pas la perception d’un au-delà, l’intuition de ce qui la dépasse. Aucune crainte envers l’avancée des sciences ou les enthousiasmes de l’art. Un maître mot, la curiosité. La conviction que la connaissance nous affranchit. Manière de maintenir l’équilibre entre subjectif et objectif, réalité extérieure et intérieure, vie biologique et symbolique, de mettre fin à ces luttes stériles entre les deux domaines qui nous constituent et ceux qui maîtrisent l’un ou l’autre. Combien sommes-nous parmi ces rationalistes spiritualistes ? Peu, je le crains, tandis que les irrationalistes matérialistes abondent.

En attendant, je peux rejoindre un rationaliste matérialiste comme Pinker contre les dangers qu’il dénonce, l’autoritarisme et l’obscurantisme qui menacent l’esprit des Lumières, et je recommande sa lecture, pour faire face à leurs attaques permanentes.

Mes lectures légères du moment
– sauf Gravity, emprunté à mon voisin de nuit

29 commentaires sur “Les vrais enfants des Lumières

  1.  « surtout jamais autant n’ont survécu à l’enfantement ou vu autant de leurs enfants atteindre l’âge adulte », ben oui, quand même ! Je n’ai pas connu ma grand-mère paternelle, morte dans des souffrances atroces alors que mon père n’avait pas trois ans, d’une septicémie meurtrière. Mon grand-père n’y était pour rien, une affaire de femmes lui a-t-on dit après pour fermer son chagrin. Mon père s’est toujours tu sur l’épisode comme on s’était tu avec lui lorsqu’il était petit. C’est ma tante Thérèse, aujourd’hui âgée de bientôt cent ans, qui m’en a fait part lorsque je la pressais de questions à mon tour, m’interrogeant sur la responsabilité de mon grand-père dans ce drame. Aucune, c’est une cousine Gabrielle -drôle de prénom très présagé- qui commit l’effroyable: deux anges pour le prix d’un.

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    1. J’hésitais à ajouter « et ont été affranchies de l’enfantement », ce que je vais faire.
      Merci pour ce témoignage, ces histoires sont précieuses, elles manquent à ceux qui ne dialoguent pas avec les générations précédentes ou des pays qui n’ont pas nos moyens.
      Une Italienne née dans les années 50, à laquelle j’essayais d’expliquer la fascination des Français pour l’Italie d’après-guerre, me répondait, incrédule : « era la miseria » (c’était la misère) et je connaissais son enfance, sa mère qui tous les matins portait dans ses bras son fils souffrant jusque chez le docteur, deux heures de route, et ce fils est mort, sans qu’on sache de quoi. Ou ses soeurs qui n’ont pu suivre une éducation supérieure par décret du père. Ou les tâches ménagères qui accaparaient sa mère. Que pouvais-je répondre ? J’ai bafouillé quelque chose sur l’ignorance des gens, l’exotisme de l’étranger, du passé, mais j’aurais dû dire clairement : oui, c’est n’importe quoi, marre de ces conneries, je suis désolée (ce que j’ai fait à une autre occasion).
      Ou ma grand-mère qui me racontait partager l’eau de son bain avec toutes ses cousines : mais cela lui donnait une âme hors pair, n’est-ce pas, une spiritualité inaccessible aujourd’hui. Comme dit Quyên pour se moquer de ces courants de pensée : rien ne vaut mieux qu’une bonne famine pour fouetter l’âme. La misère nous élève, c’est bien connu. L’électricité éteint notre esprit. Le confort nous corrompt. Etc. Mais que tous ces gens aillent manger leur oreiller (ou s’ils n’en ont pas, refus de confort oblige, qu’ils mâchent les ressorts de leur matelas). Aujourd’hui, une citation de Sylvain Tesson : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder. » Ah c’est facile quand « ne rien posséder » ne reste qu’une idée et que tout nous a été donné. Bon, je n’ai jamais rien de lu de lui, faut dire que la moindre citation m’en dissuade.
      Quyên parle souvent d’écrire un éloge de la honte, quand j’entends ces discours, je la comprends et je rougis pour eux.

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      1. Ah, vous aussi, vous adorez Sylvain Tesson 😂!
        Quyên, c’est Frog je crois?J’aime beaucoup la lire (d’ailleurs, j’suis un peu en manque, là 😇).
        Quant à vos remarques sur l’Italie, elles trouvent aussi un écho particulier: j’y ai partagé la plupart de mes étés (le premier à neuf mois) avec des métayers du monte Conero qui prêtaient à mes parents l’ombre de l’olivier qu’ils ne possédaient pas, pour y abriter leur tente de vacances.
        À bientôt, au plaisir de vous lire peut-être chez « Des arts et des mots ».

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        1. Oui, c’est bien elle ! Je suis en manque moi aussi, l’appel du printemps nous prive d’elle.
          Merci pour cette belle image de la générosité des Italiens, que je connais bien et qui est tout simplement désarmante.
          Je ne pense pas avoir le temps pour Des arts et des mots, et il a lui-même si bien illustré (en mots) le tableau de Hopper, celui que j’aurais choisi 🙂

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  2. Pas de lien, dira-t-on, avec votre propos ? J’y vois bien au contraire, une illustration entrelacée de réel avec votre ode à l’intelligence lumineuse.
    Sinon, pour sourire, chouette le rose « exponentiel » de Pinker 🙂!

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    1. Oui, une illustration décisive ! J’invite ceux qui passent à en faire autant. C’est aussi un hommage que l’on rend à ceux qui nous ont précédés, qui nous ont donné le présent, à la sueur de leur front et de leur espérance.
      Je n’avais pas entendu ce rose exponentiel, c’est vrai, c’est chouette 🙂

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  3. mmmm… chère Joséphine, me permettez-vous de vous dire que Pinker, à lui tout seul, ne devrait quand même pas vous poussez à jeter tout le reste, ni à diviniser une raison qui, certes, existe et doit être obéie le plus possible, mais existe dans ses actes et sa concrétude, pas comme pure essence. Du reste, la seconde partie de votre propos (que j’approuve) contredit un peu la première, non? Oui à la science et oui à la poésie aussi… Nous sommes tous des êtres clivés. On ne peut pas tout mettre du même côté de la barque, car elle va chavirer. Bachelard avait bien compris cela. Je ne comprends pas bien, non plus, la préférence que vous affichez pour Jung par rapport à Freud. Celui-ci se voulait authentiquement chercheur scientifique (même s’il n’avais pas tous les outils nécessaires à son époque), a fait des hypothèses, a essayé de les prouver, est revenu en arrière etc. selon une démarche que l’on retrouve chez les scientifiques de son époque (pensons à la théorie de l’atome, à la physique quantique etc.), alors que Jung s’est fié à des intuitions et a avant tout voulu les maintenir contre vents et marées… La pensée freudienne nous permet d’aller loin dans l’analyse du psychisme, elle nous permet même de comprendre des personnages de roman aussi complexes que ceux de Dostoïevski, et c’est important. Tout ne peut pas se résumer dans les statistiques mises en avant par Pinker. Le beau Steve (il était très beau quand il était jeune!) a beaucoup admiré lui-même Noam Chomsky… les deux penseurs ne sont pas aujourd’hui du même avis… Chomsky a eu des mots assez ironiques sur son disciple, et je le comprends…

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    1. Cher Alain,

      je crois que vous vous méprenez sur mes intentions. Je dis bien mes réserves à l’égard de l’auteur. Je n’ai aucun mal à concilier la raison et la passion, mon goût pour les arts et ma curiosité pour la science, ma sensibilité et ma pensée. Je ne dis pas que c’est évident au début, notre culture nous apprend à les séparer, les opposer, et Pinker reconduit cette opposition, ce que je critique, tandis que Jung la résout, ce que je loue.

      Cependant, je parle depuis un contexte. S’il y a quelques années, la raison semblait tout dominer, maintenant c’est l’inverse et c’est aussi biaisé. D’autant que nos soucis actuels ne viennent pas d’un trop de raison.

      Je ne divinise pas la raison : en effet, elle n’est qu’un rapport à la réalité. Je ne la divinise pas plus que la vérité. Ceux sont les autres, ceux qui veulent crucifier raison ou vérité, qui les divinisent. J’en ai pour ma part une approche très pondérée, terre à terre et pragmatique – et c’est le trait d’esprit que j’apprécie chez Pinker.

      Je ne crois pas au clivage, ce concept lacanien, mais à l’harmonie de la croissance, ce concept jungien, où les contradictions perdurent, ne se subsument pas, mais donnent l’équilibre par leur compensation réciproque. Pourquoi ? Parce que je trouve ça plus intelligent et que dans la vie, ça m’aide. Dans la concrétude et les actes, comme vous dites, cela ne cesse de m’éclairer, me guider, me faire grandir. Je dis « je crois », car il s’agit ici de croyance, n’est-ce pas, rien n’est sûr et que chacun aille dans la direction qui le mène le plus loin. Pour moi, Lacan c’est l’impasse et Jung c’est le voyage. Mais si d’autres préfèrent Lacan à Jung : très bien, on n’est pas tous faits pareils, et c’est tant mieux. Quant à la scientificité : Jung était psychiatre, confronté à la véritable folie, ce qui n’était pas le cas de Freud. Cela explique d’ailleurs une grande partie de leurs divergences.

      Par ailleurs, il n’est pas ici seulement question de raison, mais d’humanisme, de solidarité, d’universalité. Et les romantiques savaient très bien allier raisonnement et sentiment. Rousseau pouvait écrire « Les rêveries d’un promeneur solitaire » et rédiger « Le Contrat social », Goethe se passionner de botanique et d’affinités électives, Kant élaborer les plus raffinés systèmes de raison et décrire à merveille le ravissement du sublime et l’enchantement du beau.

      Donc, je ne vois pas de contradiction dans mon propos. J’aime beaucoup Bachelard, dont je me sens proche, ainsi que Bergson, des philosophes qui ne vivaient pas ce clivage. Très fins et subtils, des exemples d’alliance entre pensée et sensibilité. Je ne vois pas pourquoi je devrais m’opposer à eux. Ils seraient plutôt des modèles.

      Freud a de bonnes idées, quelques merveilleuses trouvailles, mais il les a systématisées abusivement et je ne suis pas sûre qu’il ait agi en scientifique : si ses hypothèses étaient falsifiées par ses patients ou ses disciples, il n’acceptait pas la critique, l’histoire a retrouvé certaines de ses patientes qui n’étaient pas miraculeusement guéries comme il le disait et sa dispute avec Jung est représentative. Mais c’est un penseur que j’apprécie, qui a marqué l’histoire de la pensée et nous a fait avancer. Le souci aujourd’hui, c’est de professer ses théories comme des vérités attestées.

      À vrai dire, je n’ai pas besoin de lui pour comprendre ou apprécier Dostoïevski. Alors que la psychanalyse contient quantité d’intuitions riches et certaines confirmées par la neuroscience et que je la considère bien plus humaniste dans son traitement que le comportementalisme que défend Pinker, je ne lui demande pas l’interprétation des oeuvres : son interprétation est toujours très réductrice et répétitive, elle me donne l’impression de tomber à côté.

      Je ne sais pas ce que Chomsky dit de Pinker, mais je trouve que son point faible est de généraliser son approche du monde en vérité qui vaudrait pour tout le monde – comme faisait Freud en fait, le problème de bien des penseurs, c’est d’absolutiser leurs pensées. D’autre part, il manque vraiment de la culture classique, humaniste, ce qui lui fait commettre des erreurs de taille, comme celles que je relevais sur le romantisme et Nietzsche. Cependant, si personne dans les sciences humaines ne se met à dialoguer avec lui avec ouverture d’esprit et bienveillance afin d’aller au plus proche de la vérité, son propos ne risque pas de gagner en nuances.

      Une belle journée !

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      1. Ne prenez pas mal mes objections, nous avons une discussion constructive! « Je ne crois pas au clivage, ce concept lacanien, mais à l’harmonie de la croissance, ce concept jungien, où les contradictions perdurent, ne se subsument pas, mais donnent l’équilibre par leur compensation réciproque. Pourquoi ? Parce que je trouve ça plus intelligent et que dans la vie, ça m’aide.  » dites-vous, et je respecte cela bien sûr, mais je ne partage pas ce point de vue. Le clivage, d’abord, n’est pas un concept lacanien, il apparaît chez Freud bien avant, dans des articles de 1927 et de 1934. Nous sommes une réalité complexe. Nous aimerions que cela soit à l’image de ce que propose Jung, une harmonie. les vraies contradictions ne s’équilibrent pas, ne se compensent pas, ne construisent pas un équilibre: une affirmation fausse et une affirmation vraie tenues en même temps engendrent le chaos (la contradiction au sens mathématique du terme). Cela peut aider de croire en cette possible harmonie, mais en ce cas nous nous éloignons de la raison, laquelle nous dit que nous ne devons pas nous fier à nos croyances spontanées (ne pas céder au « wishful thinking »). Il y a quelques temps, vous m’avez qualifié de « rationaliste spiritualiste », cela m’a fait un peu rire et je ne vous en ai pas voulu (après tout, pourquoi pas?) mais aujourd’hui, après réflexion, je vous dis que non, je ne suis pas spiritualiste. pourquoi? Parce que l’Un n’existe pas! On aimerait que l’Un existe, mais l’Un n’existe pas. L’attitude matérialiste (voir là-dessus la philosophie d’Alain Badiou, même si lui aussi a sa part sombre!) consiste à rejeter cette idée. C’est le multiple qui est le réel, autrement dit le divisé, le clivé, le divers. Badiou pour établir cela s’est fondé sur la théorie des ensembles, c’est une bonne idée à mon avis, car il faut bien que les maths servent à quelque chose, et à quoi peuvent-elles servir si ce n’est à produire une ontologie? Car vous n’ignorez pas que… l’ensemble des ensembles n’existe pas, autrement dit le discours très matérialiste des mathématiques aboutit nécessairement à exclure l’unité des signifiants sous un même signifiant.

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        1. Oh non, je ne les prends pas mal !

          Autant pour moi pour le clivage. Je croyais que le terme était une traduction de Lacan, mais certainement le concept existait déjà chez Freud. Cette division du sujet, c’est son dada 🙂

          C’est drôle, on part des mêmes principes pour arriver à des conclusions opposées. Freud est un fervent croyant de l’un : l’un chez lui, c’est la libido, l’alpha et l’omega de tout. Ce n’est pas parce qu’il divise l’esprit en conscient et inconscient ou moi, ça et surmoi qu’il accepte la moindre multiplicité : tout part du même principe et c’est le refoulement de la libido qui scinde l’esprit.

          Pourquoi Jung s’est distancié de lui ? Justement parce que Freud était trop épris de l’un. Jung disait que son explication par la libido était une nouvelle religion, une forme de monothéisme. Il a écrit après leur séparation les « Types psychologiques », pour rendre compte de la diversité des êtres humains entre eux et de la diversité en nous-mêmes, diversité qu’il est vain et dangereux de vouloir résoudre, que rien ne subsume. La théorie des ensembles est bien plus proche de sa pensée que de celle de Freud.

          Vous passez assez facilement du multiple et du divers au clivé et au divisé. Ce n’est pas la même chose. Multiplicité et diversité sont illustrées par Jung, y compris leurs tensions en nous et entre nous, je parle d’harmonie, mais elle se nourrit de chaos, tandis que Freud explique tout le monde pareil par un clivage qui est son schéma et qui vaudrait pour tous.

          Cependant, il est vrai que Jung s’est senti égaré dans cette diversité. Il n’est jamais revenu dessus, mais il a eu besoin de supposer un noyau universel, le Soi, de réfléchir à une unité de l’être, qui dépasse l’humain. Il en a ressenti la nécessité dans sa vie personnelle et sa pratique thérapeutique. On ne doit pas forcément le suivre jusque là.

          Il faut se rappeler qu’aussi érudit qu’il soit, notamment en philosophie (au contraire de Freud, il ne cessait de dialoguer avec la philosophie), il reste un praticien et lui-même le rappelle : il ne prétend pas révéler la vérité sur l’être, mais tâtonne pour trouver ce qui rend mieux compte de ce qu’il découvre sur la nature humaine, ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à la vérité, mais qu’il reste pragmatique dans son approche. Ce refus de tout système, de tout absolu, cette modestie, je les apprécie, c’est si rare chez les grands penseurs.

          Dans la pratique, les lacaniens me disent : c’est normal d’aller mal, on est clivés, la souffrance est notre condition et les jungiens : la souffrance est certes inséparable de la vie, vivre c’est souffrir, mais c’est aussi pousser, croître, c’est résoudre des conflits – et j’insiste sur le pluriel – et non se cristalliser en un conflit qui résumerait notre personnalité.

          Je ne jure pas que par Jung et son école. Aucun auteur n’est un absolu – comme on voudrait trouver, n’est-ce pas, cet auteur qui aurait enfin dit le fin mot de l’histoire, encore notre désir de l’un. Il y a chez lui à prendre et à laisser, mais tellement à prendre et pour moi bien plus que chez Lacan ou Freud.

          Mais Jung lui-même ne s’opposait pas à Freud, il ne cessait de reconnaître sa dette envers lui, et cela se voit encore aujourd’hui chez les jungiens qui n’ont aucun mal à lire et s’inspirer des freudiens, tandis que ceux-ci les ignorent souvent et les caricaturent.

          De même, vous associez la spiritualité à l’un, ce qui n’est pas évident – bien des religions et des spiritualités ne se résument sous aucune unité. Et puis Lacan dépasserait l’unité par sa nouvelle trinité ? Il la reconduit et lui-même n’en est pas dupe.

          Par spiritualité, je désigne, maladroitement, l’intuition que la raison ne dit pas le tout de monde. Et je connais bien des scientifiques qui prétendent n’être que des rationalistes matérialistes mais ne le sont pas dans la pratique : dans la vie, toute leur irrationalité s’exprime dans l’amour, ce sont en fait de grands romantiques qui se méconnaissent et d’ailleurs cela ne m’étonnerait pas que Pinker compte parmi eux.

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          1. Je ne suis pas d’accord, mais ce serait trop long peut-être de dire pourquoi dans le détail. Je dis tout de suite que je ne suis ni psychanalyste, ni un grand connaisseur de la psychanalyse, j’ai lu pas mal Freud, un peu Lacan et très peu Jung. Quand je parle de « l’Un », je parle d’un principe philosophique, pas d’un concept. Freud a très bien pu vouloir expliquer la vie psychique au moyen d’une énergie qu’il a appelée « libido », de même que la physique d’avant Einstein a voulu tout expliquer à partie de « l’éther », c’est juste une hypothèse scientifique, elle peut s’avérer fondée, ou non, dans le deuxième cas, elle ne l’était pas, mais ce n’était pas une affaire « d’opinion », c’est juste qu’Einstein a fourni la preuve que l’éther n’existait pas. Rien à voir avec l’idée d’une Unité à quoi se ramènerait la vie, le cosmos etc. autrement dit: rien à voir avec Dieu, puisque c’est de cela qu’il s’agit en fin de compte… Le matérialisme (au sens critique, pas au sens du matérialisme dogmatique, comme peut l’être un physicalisme par exemple) prend position pour des multiplicités, c’est ce qui nous apparaît dans le réel. Multiplicités, division, clivage sont liés: l’un des axiomes principaux de la théorie des ensembles s’appelle « axiome de séparation »: définir un ensemble à partir d’un prédicat c’est en effet le « séparer » des autres possibles.
            Je ne crois pas que le psy lacanien se contente de dire: « nous sommes tous clivés, débrouillez-vous avec ça »! L’idée force (d’après mes souvenirs de la lecture des Ecrits) est que la cure analytique apprend au patient à se déprendre des représentations imaginaires qu’il a de lui-même. On sait bien qu’il n’y a pas de représentation finale, ou d’équilibre acquis, mais dans le meilleur des cas la faculté de continuer un processus sans fin, tout cela parce qu’il n’existe jamais une représentation (un « soi ») qui serait cohérent et autonome, dès qu’il se forme, une nouvelle brisure apparaît. Pinker romantique? Oui, il faut imaginer Pinker romantique 🙂 !!

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            1. Oui, je crois qu’on ne s’entendra pas sur le sujet.

              J’ajoute juste en passant : je n’ai rien contre la psychanalyse parce que je sais qu’on y trouve de bons et de mauvais praticiens et qu’en matière de soin de la psyché, la qualité de pensée de la personne (du psy) compte bien plus que son école de pensée.

              Cependant, la psychanalyse n’est pas une science. Je ne connais aucun psy qui y prétend actuellement. C’est d’ailleurs pourquoi elle a pris un tour antiscientifique récemment, qui la dessert, je pense.

              La comparaison avec Einstein me semble donc hors de propos. Et je ne vois pas en quoi vous réfutez le principe unique de libido chez Freud – qu’on conçoit l’unité philosophiquement ou religieusement, qu’importe.

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  4. pour éteindre le bruit blanc, deux remarques irrévérentes et gratuites :
    oui, tu exagères, Joséphine. Ohlala, comme tu exagères.
    quant à ceux qui disent que c’était mieux avant, il suffit de voir la tête qu’ils ont aujourd’hui pour se rendre compte qu’ils ont raison – au moins à propos d’eux. (dixit Boris Vian, qui n’a pas eu le temps de se plaindre du temps qui passe – l’aurait-il fait, d’ailleurs ? je ne crois pas.
    pour le reste, que dire de moins redondant que « j’adore l’intelligence de que tu écris » et j’attends « l’éloge de la honte » de Frog avec impatience.

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    1. Merci Carnets !
      Qui eût cru que des conteurs et des fabulistes comme toi et moi finirions défenseurs de la raison ! Mais ça doit venir de notre culture classique. Ce clivage contemporain, nous n’y comprenons rien : pourquoi devrait-on opposer les lettres et les sciences ou la pensée et le sentiment ?
      Au fait, Extinctions de Frankel, je l’avais découvert grâce à toi !
      Et puis, j’exagère peut-être, hein, mais ce bruit rendrait fou n’importe qui 😉

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          1. fabulistes et défenseurs de la raison ? bien obligés : rien de plus raisonnable qu’un conte, qui ne peut se permettre de se contredire sans glisser dans la fantasmagorie et de se perdre ! à ce titre, les penseurs des sciences modernes – particulièrement depuis l’avènement du langage décomposé- ont plus de chance : quoi qu’ils disent et quoi qu’on leur oppose, ils revendiquent aussi l’inverse, le contraire, l’assentiment du non-dit, et en prime, les applaudissements de la foule béate 🙂

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            1. Bien d’accord avec toi sur le conte et en général la fiction. L’imagination qui tient à la page et ne s’évapore pas en fumée est profondément raisonnée.
              Je ne suis pas sûre de savoir à qui tu te réfères par ces penseurs, mais je reconnais bien ce comportement que tu décris. La pensée par boutades, pirouettes, paradoxes. C’est marrant deux minutes, mais ça aussi part vite en fumée.

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    1. Tu me diras ce que tu en penses ! En ces temps tourmentés, il permet d’y voir plus clair, de faire la part des choses. Tout n’est pas à prendre, évidemment, mais grâce aux Lumières 😉 nous savons qu’aucun livre n’est sacré et n’hésitons pas à faire preuve d’esprit critique. Et il y a bien plus à prendre qu’à laisser.

      Bonne journée !

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  5. C est un réel plaisir de vous lire dans vos tentatives de renouer des notions que l’on oppose trop facilement Vous parliez de Freud et de Jung; Ancien professeur EPS, je suis preneur d’une bonne part de votre réflexion.On peut aborder l’intime, l’émotion, la psyché, la danse, la création sans pour cela dénigrer les sciences dures et bien au contraire se conforter de leurs apports. De Jung également que je ne connais pas suffisamment mais qui a beaucoup échangé avec Pauli le Nobel de Physique sur le concept de la synchronicité et que je trouve très audacieux.
    Que pensez vous d’un auteur comme Reich?

    j’ aimerai que vous précisiez un peu ces affirmations sur le moins de violence et le plus de bonheur aujourd’hui.C’est du quantitatif? je pense que le « quantitatif » peut très bien se représenter. Pour la qualité je crois que noirceur de notre condition humaine est toujours au moins aussi présente.

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    1. Merci pour votre lecture !

      Wilhelm Reich, n’est-ce pas ? Je ne l’ai jamais lu, je connais juste de loin sa théorie de l’orgone (une sorte d’énergie orgasmique ?), ça me semblait un peu fumeux, je l’avoue 😉

      Oui, c’est du quantitatif. Pinker traite tous les thèmes que je cite avec des études par échantillon et des statistiques à grande échelle, ce qui peut prêter à la critique. Cependant, cela permet de donner de la perspective aux anecdotes et faits divers, de ne pas être trop dépendant de l’évènement, de l’actualité. D’autre part, la littérature est là pour illustrer son propos de récits subjectifs, apporter ses touches qualitatives.

      Et bien sûr, cela n’enlève rien à la gravité des drames qui ont lieu encore aujourd’hui, il le dit lui-même. A ce qu’il semble, il croit que même « la noirceur de la condition » humaine est un problème à résoudre. Un irréductible optimiste !

      Il a écrit un ouvrage consacré entièrement à la violence. Dans son chapitre sur le sujet, il mentionne notamment la diminution des guerres, qui sont aussi moins meurtrières, et des homicides et des accidents (de travail, de voiture, domestiques, etc.), il expose aussi des tactiques efficaces et humaines de réduction des noyaux de violence. Celle-ci concerne souvent peu de gens au sein de la société, en ultra écrasante majorité des hommes, et lorsqu’en groupes, des jeunes concentrés au même endroit et dans des relations de rivalité. Je ne suis pas forcément d’accord avec lui sur le traitement de ces jeunes, mais bref.

      Pour le bonheur, il admet que c’est très difficile à mesurer, surtout parce qu’il est difficile de poser une question pertinente aux gens sur le sujet et que leur avis dépend beaucoup de l’humeur du moment et puis de facteurs comme la météo 😀

      Mais la diminution des suicides et de la consommation de drogues et d’alcool est une mesure fiable, notamment dans la jeune génération, contrairement à ce que je pensais. Il fournit aussi une étude intéressante montrant que les gens s’estiment toujours plus heureux que la majorité. S’ils se positionnent sur une échelle du bonheur, ils diront : je suis à 7 (mesure courante en Occident), mais la moyenne dans mon pays doit être bien plus basse, genre 3, 4 (je ne me rappelle plus les chiffres exacts, mais c’est pour vous donner une idée).

      D’autre part, il y a des critères objectifs : les enfants et les personnes âgées ne travaillent plus, comme c’était le cas avant, ça améliore leur sort et pas qu’un peu !

      La mesure du bonheur est complexe et il est le premier à l’admettre. Plein de remarques intéressantes dans ce chapitre, comme : en moyenne et en général (toujours la statistique), plus on est vieux, plus on est heureux. Le plus dur moment c’est l’adolescence et la première jeunesse. Pas de surprise en fait. Il confirme simplement le bon sens, dont on vient parfois à douter !

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  6. Merci de ce retour: je vais lire cet auteur.
    Pour Reich, je partage votre sentiment de fumeux mais je retiendrai sa réflexion très pertinente me semble t il sur la notion de cuirasse musculaire qui enkyste l’histoire affective des individus et qu’il s’agit de dénouer par le mouvement pour permettre une plus grande fluidité relationnelle.

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