Le roi des imposteurs

La théorie du genre de Judith Butler repose sur la conception du sujet de Michel Foucault. Celui-ci est devenu une référence incontournable, au point d’être présenté parfois comme le plus grand philosophe du XXe siècle. Les critiques des avatars actuels du postmodernisme n’osent érafler l’idole. Voyons de quel bois elle est faite.

J’ai lu, il y a longtemps déjà, Histoire de la folie à l’âge classique et des passages d’autres ouvrages (Les Mots et les Choses, Surveiller et Punir, Histoire de la sexualité). En général, je lève les yeux au ciel toutes les deux phrases. La lecture manque donc d’entrain et de fluidité et je l’achève rarement. Le subterfuge de Foucault consiste à parler de philosophie aux historiens et d’histoire aux philosophes. Tactique typique des imposteurs. Il en a d’autres dans son sac : réversibilité du discours selon l’opportunité ou l’interlocuteur, incohérence revendiquée comme forme d’authenticité, imprécision des termes, trucage des sources. Mon hypothèse est qu’il est médiocre en histoire comme en philosophie. Je ne suis pas la seule à le penser, loin de là. Aucun historien digne de ce nom ne peut prendre au sérieux les interprétations de Foucault, il ne les pardonne qu’en entendant son titre de philosophe – et qui a jamais compris à quoi s’adonnaient les philosophes. Cependant, de nombreux philosophes dénoncent à leur tour l’inconsistance de ses concepts et la banalité de ses idées.

J’ai déjà montré l’inanité du concept de biopouvoir. Dans Longévité d’une imposture, Jean-Marc Mandosio analyse celui d’épistémè. Le terme, déjà, est mal choisi. En grec, il signifie science ou connaissance. Pour Foucault, il désigne la structuration inconsciente de la connaissance à une époque donnée et l’ensemble de représentations qu’elle engendre. Sa philosophie consiste à révéler au lecteur le schéma psychique de chaque époque, que personne n’avait aperçu avant lui. Souvent, ce schéma présupposé l’amène à falsifier les faits pour qu’ils lui correspondent. Une telle interprétation évacue aussi le sujet, elle ne s’intéresse ni à l’individu ni à la collectivité ; et Foucault se vantait d’avoir ainsi renouvelé toutes les sciences humaines, en excluant l’humain, sa nature, l’être et la vérité. Cependant, il essentialise les époques, les personnifie, leur confère un esprit, conscient et inconscient. Les héros de son histoire s’appellent Renaissance, Âge classique, XIXe siècle. Retour du sujet déguisé en allégorie. De plus, ce qu’il nomme avec préciosité épistémè renvoie aux mentalités qu’étudiaient les historiens qui lui étaient contemporains. Où l’on retrouve le maniérisme des postmodernes qui croient avoir une idée nouvelle parce qu’ils ont inventé un mot valise impossible à définir (gouvermentalité, biopouvoir).

Son interprétation reste bien inférieure à celle des historiens des mentalités. Pour commencer, son découpage de l’histoire rappelle un manuel scolaire (Renaissance – XVIe, Âge classique XIIe-XVIIIe, puis XIXe siècle). Non seulement ces mouvements ne correspondent pas à ces périodes selon les pays (la Renaissance s’amorce au XVe en Italie), mais aucune époque ne présente une homogénéité assez cohérente pour constituer une épistémè. L’âge de la raison connaissait la déraison et ce qu’on appelait alors raison n’est pas ce que nous appelons ainsi aujourd’hui. Foucault se vantait également d’avoir inventé une histoire des ruptures, mais l’histoire des sciences s’écrivait déjà ainsi. Voir Bachelard, Kuhn et Canguilhem. Par contre, notre philosophe se distingue parmi ses confrères par son incapacité à penser la rupture, à l’articuler en dehors de la dialectique et du progressisme. Il n’a en fait aucune philosophie du temps, du passage, de la succession, que ce soit avec ou sans rupture de continuité, ce qui pose problème pour un soi-disant philosophe de l’histoire. On passe d’une épistémè à l’autre sans savoir comment, par un audacieux saut conceptuel, qui n’a lieu que dans l’esprit de l’auteur.

Une pseudo-érudition lui confère de l’autorité auprès de ses lecteurs. Il va déterrer quelque archive obscure, que tout le monde a oubliée, et comme le remarque José-Guilherme Merquior dans Foucault ou le nihilisme de la chaire, il donne ainsi à ses ouvrages « une aura d’érudition qui en masque l’une des principales faiblesses à beaucoup de ses lecteurs : cette faiblesse, souvent remarquée, tient à ce qu’il ne connaît pas la riche littérature secondaire parue sur ces sujets ». Il multiplie en effet les anachronismes et les contresens dans son traitement des sources et des matériaux. Mais son autorité va jusqu’à l’intimidation. Aujourd’hui, il est devenu impossible de critiquer Foucault sans passer pour fasciste, alors même qu’il n’a jamais montré une grande lucidité politique au cours de sa vie, allant jusqu’à soutenir Khomeyni. Paradoxe : lorsqu’on dénonce l’ignorance de Foucault, on est soi-même dénoncé comme ignorant, ignorant de l’œuvre du grand maître en toutes choses.

Un autre tour de passe-passe explique son succès : critique du pouvoir, il le détient en même temps, en tant que professeur au Collège de France et grâce à son succès médiatique et son entrée dans la culture populaire, par l’intermédiaire de la French Theory outre-Atlantique. Se réclamer de lui permet de se croire à contre-courant, tout en profitant de tous les avantages du conformisme. Foucault n’est pas révolutionnaire, il est opportuniste. Il ne dit rien de neuf, mais il le dit au bon moment, dans le langage de ses pairs, avec un rien d’intempestif, tout en respectant le discours dominant. Dans le fond, il n’a connu qu’une époque, la sienne. Je cite Mandasio sur le sujet et renvoie à son ouvrage :

« En bon écrivain postmoderne appliquant avec zèle les règles du marketing des idées, Foucault s’adapte constamment à la tendance du jour, mais son discours ne cesse jamais d’être réversible, si bien qu’il se réserve toujours la possibilité de s’en démarquer et de proclamer sa singularité. Il est structuraliste sans l’être tout à fait ; il flirte avec les maoïstes sans se confondre avec eux ; il soutient brièvement les “ nouveaux philosophes ” avant de les lâcher. […] S’il fallait résumer en une formule le contenu essentiel de sa philosophie, toutes périodes confondues, une phrase qu’il a lui-même prononcée vers la fin de sa vie conviendrait parfaitement : “ Le programme doit être vide ”. Quoi de meilleur, en effet, qu’un programme vide, fait d’assertions contradictoires et d’injonctions équivoques, pour satisfaire tout le monde ? C’est ce qui explique l’étonnante diversité des utilisations actuelles de l’œuvre de Foucault. […] Les auteurs qui s’en réclament aspirent tous, en bons intellectuels citoyennistes, à faire la même carrière de “ philosophe militant ” que leur maître, qui reste à ce jour l’exemple le plus achevé d’anti-institutionnalisme institutionnel. »

Rappelons aussi que Foucault se réclamait de son antihumanisme, son amoralité. Sa philosophie n’a qu’une constante, une cohérence : son nihilisme. Lecteur de Bataille et de Sade, souscrivant à la pédophilie, peut-être s’en rendant lui-même coupable, en tout cas faisant l’éloge de la criminalité comme d’une forme de transgressivité, il souhaite ouvertement abolir le sujet et ne croit en aucune nature humaine. Son sujet en ruines devient une reconfiguration permanente de l’identité au sein des relations de pouvoir, où la singularité échappe à toutes les assignations par sa fluidité et s’imagine insaisissable et innovante, originale et marginale, d’une plasticité infinie. Aucune nature humaine, cela signifie aucun besoin fondamental de l’être humain et donc aucune obligation envers lui. Pas de devoir, mais le droit, réitéré et désiré, de transgresser ces devoirs, toutes les limites qu’ils nous imposent. Cette pensée essaime dans toute la culture postmoderne, en particulier dans le néoféminisme : elle se retrouve dans la fascination de Donna Haraway pour l’hybridation homme-machine et de Judith Butler pour le franchissement de la frontière des sexes. L’affirmation de soi passe par la négation de soi, dans un curieux mélange de narcissisme et de mésestime. Est-il besoin de le dire ? Il n’y a pas de pire référence que Foucault pour protéger les femmes et les enfants et faire entendre leur voix. Le féminisme est un humanisme, il est fondé sur la nature humaine, sur les droits et les devoirs qu’elle implique. Foucault n’était pas un humaniste et je lui reconnais de n’avoir jamais menti ni entretenu la moindre ambiguïté à ce sujet.

Monsieur pense

4 commentaires sur “Le roi des imposteurs

  1. Bien malgré tes conseils j’envisage de m’atteler à la lecture d’un de ses livres .Je n’avais jusqu’alors que parcouru des extraits de ce philosophe célébré lors des études et qu’il nous fallait citer (comme d’autres illustres « post modernes ») pour densifier les partiels et montrer un peu de culture.Rien de tel que de se faire sa propre idée sur le sujet même si l’accusation du personnage et de sa pensée s’avère tranchante, convaincante et stimulante.

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    1. Oui, bien sûr ! Il faut se faire sa propre idée ! Je te conseille de lire un historien en parallèle. Par exemple, l’Histoire de la folie de Claude Quétel en parallèle de la sienne.

      Et pour l’amoralité (et le n’importe quoi), son Histoire de la sexualité :
      « Enfants trop éveillés, fillettes précoces, collégiens ambigus, domestiques et éducateurs douteux, maris cruels ou maniaques, collectionneurs solitaires, promeneurs aux impulsions étranges : ils hantent les conseils de discipline, les maisons de redressement, les colonies pénitentiaires, les tribunaux et les asiles ; ils portent chez les médecins leur infamie et leur maladie chez les juges. C’est l’innombrable famille des pervers qui voisinent avec les délinquants et s’apparentent aux fous. »

      Un passage représentatif. Où la sexualisation des enfants est leur responsabilité (précoces, éveillés), où la violence conjugale est mise sur le même plan que l’ambiguïté adolescente. Le lien entre folie et perversion est aussi particulièrement insultant pour toute personne souffrant de cette condition.

      On sent une fascination pour la transgression, qu’il s’agisse de provocation sexuelle (fantasmée de sa part) par des mineurs, de violence du mari ou d’exhibitionnisme. Comment fonder son féminisme là-dessus ? Sur ce contre quoi le féminisme lutte ? Et ça n’a rien de transgressif. La violence sexuelle est la norme dans une société patriarcale et la nôtre l’est encore. Le succès de Foucault suffit à en témoigner.

      Son ton aussi… Le manque d’argumentation, de réflexion, remplacées par une dramatisation ridicule et maniérée.

      Aimé par 1 personne

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