L’antidote au postmodernisme

Pire qu’une imposture, le postmodernisme est une pathologie, une peste de la pensée contre laquelle nous devons développer des anticorps et rien de mieux pour nous en pourvoir que de lire Jacques Bouveresse. Il est exactement l’inverse de ses adversaires : rigoureux, informé, précis, nuancé, se pliant à la logique comme aux faits. Bref, il est honnête.

Il est plus que douteux que les postmodernes le soient. Lorsque je les critique, notamment les conséquences gravissimes de leurs écrits, qui amènent aujourd’hui, à travers Jacques Derrida, Judith Butler et enfin la théorie queer, à une régression inouïe dans nos démocraties des droits des femmes et des enfants (et ce n’est que le début du ravage si nous laissons ce mouvement mortifère se répandre dans la société), l’on me répond souvent que c’est la faute des États-Unis qui les ont mal compris. C’est bien connu, les Américains ne comprennent rien, ils ont pris ces auteurs au premier degré alors qu’il fallait les prendre au deuxième, troisième, énième ou – allez, disons la vérité – à aucun degré du tout, parce qu’il n’y a rien à comprendre ici, juste à faire du bruit avec les mots en s’émerveillant de ce qu’on imagine être leur mélodie.

À nos cousins américains, je ne ferai que le reproche de s’être engoués du pire de l’esprit français – la tendance mondaine au verbiage et au copinage, le penchant pusillanime au mécontentement, le narcissisme satisfait d’appartenir à un peuple fameux pour ses belles lettres – et de l’avoir exporté dans le monde entier. Je ne sais pas s’ils ont traduit et publié le pamphlet que Bouveresse leur adresse sous le titre Prodiges et vertiges de l’analogie, il serait grand temps d’en rendre la lecture obligatoire dans leurs universités. Toutefois, il nous revient la responsabilité de rendre au néant auquel elle appartient cette pensée informe et inconsistante que nous avons suscitée, et pas la peine de brandir le marteau nietzschéen, ni même d’y porter la main : elle s’effondre d’elle-même sous le moindre regard attentif.

L’ouvrage de Bouveresse prend pour point de départ une confrontation entre des scientifiques scrupuleux et des philosophes postmodernes.

« L’affaire Sokal, que, comme l’a fait remarquer Loïc Wacquant, il vaudrait mieux, en réalité, appeler l’affaire Social Text, a commencé par une mystification qui se situe tout à fait dans la tradition du faux littéraire. Le physicien Alan Sokal a fait accepter, en 1996, par cette revue américaine consacrée à ce qu’on appelle les cultural studies un pastiche épistémologico-politique intitulé “ Transgressing the Boundaries toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity ” et rédigé dans le plus pur style “ postmoderniste ” qui est aujourd’hui à la mode dans les milieux et les disciplines de cette sorte. Le texte était constitué largement de citations et de paraphrases renvoyant le lecteur aux œuvres de certains des intellectuels français actuellement les plus réputés et les plus influents aux États-Unis, mais trahissait en même temps ses véritables intentions par la présence d’un nombre non négligeable d’erreurs et d’absurdités scientifiques et épistémologiques patentes. Sokal a révélé ensuite la supercherie et publié plus tard avec un autre physicien, Jean Bricmont, un ouvrage sérieux qui exploitait de façon plus exhaustive le matériau édifiant qu’il avait commencé par réunir avant d’écrire sa parodie. »

Publié sous le titre Impostures intellectuelles, celui-ci a suscité un tollé parmi l’intelligentsia française : quelle affreuse attaque de scientifiques bornés contre les littéraires inspirés, comment supporter une réduction aussi triviale des envolées de la grande pensée à des données empiriques. Les concernés, ne prenant pas la peine de répondre sur le fond, se sont ainsi posés en victimes d’une agression injustifiable au sein d’une communauté intellectuelle, où devrait régner, bien entendu, la bonne intelligence, c’est-à-dire leur propre intelligence.

Le récit que donne Bouveresse de ces échanges éclaire vivement notre présent : j’y trouve tous les procédés des postmodernes actuels, que les auteurs d’origine adoptaient déjà. Notamment, le détournement habile de la morale : tout en défendant les positions les plus immorales qui soient et en n’ayant pas la moindre honnêteté intellectuelle, ils conçoivent toute contradiction ou critique comme une violence à leur encontre et leur adversaire, animé forcément du seul ressentiment, se rend en conséquence coupable de crime de haine. Il est d’ailleurs considéré si inférieur qu’il ne mérite pas de réponse, seulement d’être réduit au silence. En plaçant ainsi le discours dans le registre psychologique, moral ou politique (les postmodernes sont allés jusqu’à qualifier l’ouvrage de Sokal et Bricmont de conspiration contre la pensée et de dictature de la raison, ce qui révèle de manière fort instructive que pensée et raison sont chez eux des opposés), ils évitent de se confronter à la réalité et de reconnaître leurs erreurs, tout en se donnant le beau rôle de princesse assiégée par les dragons dans sa tour d’ivoire, appelant le peuple à son secours.

Commodément, ce discours moralisateur ne mentionne que l’amour-propre blessé des auteurs (ou de leurs admirateurs) et non pas les souffrances de ceux qui sont réellement et perpétuellement victimes de leurs impostures, dans le monde intellectuel, mais pas seulement, puisqu’il faut prendre en compte la psychanalyse lacanienne qui a longtemps dominé la psychiatrie et la psychologie en France, l’application de la théorie queer dans la clinique de la dysphorie de genre ou la place aujourd’hui grandissante du postmodernisme à gauche, ce qui amène toute personne dotée d’un minimum d’instruction et de bon sens à s’en détourner. Si haine il y a, rappelle Bouveresse (et je préfère dans ce cas le terme de colère), elle est dirigée contre la fausseté, le mensonge et la mauvaise foi, et non envers les auteurs en question. Personne n’a su prouver que Sokal et Bricmont avaient tort, personne n’a pu contredire leur démonstration : on s’est contenté de répliquer, en gros, qu’ils n’étaient pas gentils, le type de remarques que je reçois lorsque je décris la triste réalité de l’idéologie du genre.

Dans ce contexte, la critique n’est plus possible. On n’y voit plus qu’hostilité et humiliation, en un mot : de la haine. Drôle de situation quand on connaît le terrorisme par lequel se maintient le postmodernisme. Ne pouvant pas un instant soutenir l’examen de la raison, il n’a que les moyens de la violence symbolique ou physique pour se perpétuer, comme l’attestent récemment les licenciements de femmes critiques du genre ou les agressions des militants queers envers elles et comme le montraient déjà autrefois l’entre-soi de ce milieu et sa prise de pouvoir sur les sciences humaines. La moralisation du discours se met ici au service de l’immoralisme le plus cynique qu’on puisse imaginer.

Qualifier de haineuses les critiques et les contradictions afin de se dispenser d’y répondre est « une des stratégies d’immunisation les plus misérables qui soient », remarque Bouveresse. Aujourd’hui, le libéralisme consacre le choix individuel en roi suprême, mais il n’implique pas, étrangement, la liberté de jugement : il est tout simplement interdit de juger. « Le domaine du jugement doit rester gouverné par la croyance (obligatoire), la convention (qui fixe les valeurs inattaquables), l’admiration (imposée) et le rituel (de célébration). […] Pour être certain d’être un vrai « libéral », [il faut] renoncer à critiquer quoi que ce soit et, en particulier, le pire qui soit. […] La critique se trouve identifiée à peu près automatiquement à une sorte d’abus de pouvoir (surtout lorsque son auteur est tout à fait obscur, ne dispose en réalité d’aucun pouvoir réel et ne peut menacer sérieusement qui que ce soit). […] Ce n’est pas le pouvoir de l’illusion, mais plutôt celui de la vérité, qui est identifié le plus facilement à une forme de violence. » Autrement dit, on ne reproche plus au roi d’être nu, mais à l’enfant de le dire et au peuple de rire. On nous oblige à tolérer l’intolérable et même à nous en réjouir.

Rendre compte de ses idées ? De leurs effets dans la réalité ? Tyrannie de la raison, impérialisme de la science, police de la pensée, retour de l’ordre moral, répliquent les postmodernes, confondant (mais la confusion n’est-elle pas leur maître à penser ?) la règle morale à suivre y compris dans le domaine de la production des idées avec une moralisation de ces idées elles-mêmes. Et Bouveresse de conclure, en citant Karl Kraus : « Il y a longtemps que le ridicule ne tue plus et qu’il est même devenu un élixir de vie. »

Il s’intéresse ensuite à une caractéristique de leur style de pensée, qu’il qualifie de littérarisme ou littéraro-philosophisme : l’abus de l’analogie. Les postmodernes prennent dans les sciences une théorie, une découverte, une définition ou un théorème et l’appliquent dans un autre champ qui n’a rien à voir pour y apporter le si recherché « changement de paradigme » (comme ils aiment cette expression, empruntée à Thomas Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques, souvent le seul ouvrage de théorie scientifique que les littéraires ont lu). D’autre part, ayant adopté la paresse à la place de la rigueur comme méthode de travail, ils prélèvent la conclusion d’un raisonnement sans s’intéresser à sa démonstration, ce qui les amène à croire que des débats encore ouverts – sur la nature de l’esprit, de la matière, de l’univers ou simplement du réel – sont définitivement fermés, avec des réponses toutes prêtes.

Leur discours consiste à souligner toutes les ressemblances entre les deux champs, sans tenir compte d’aucune dissemblance ; et cette comparaison audacieuse, que personne n’avait tenté avant eux (peut-être y avait-il une raison), leur permet de faire passer pour une révolution de la pensée une constatation en général assez banale sur l’état des choses. Or l’analogie n’a d’intérêt et de relief qu’en ce qu’elle souligne les dissemblances autant que les ressemblances et elle devrait apporter un éclairage sur les deux domaines qu’elle met en parallèle au lieu de les fondre en un seul et d’obscurcir ainsi l’un et l’autre. Non seulement les analogies postmodernes n’apportent rien au domaine des sciences humaines, puisqu’elles ne fournissent ni de solution aux problèmes en cours ni de nouveau problème à résoudre, mais elles communiquent leur flou artistique au domaine des sciences dures, brouillant les notions et faussant les faits.

En utilisant ainsi la science à tort et à travers, les postmodernes réussissent le tour de force (reconnaissons-le) d’être à la fois antiscientifiques et scientistes. En effet, ils profitent de l’autorité de la science exacte, de sa capacité à en imposer et impressionner ceux qui n’y connaissent rien pour donner à leurs idées de l’éclat et de l’importance, ainsi qu’un surplus (bien usurpé) de réalité et d’objectivité. Travestissant la science en un double de leur idéologie, ils lui font aussi une bien mauvaise publicité auprès de ceux qui n’adhèrent pas à cette idéologie. Lorsque la supercherie est découverte par des scientifiques ou des philosophes plus rigoureux et informés qu’eux, ils se réclament alors du droit à la métaphore, de leur affiliation avec la poésie, changeant ainsi de camp en toute mauvaise foi : seuls les poètes pourraient leur reprocher quelque chose puisqu’ils font de la poésie, scientifiques et philosophes n’en ont plus droit ; et ne doutons pas que si les poètes soulignent la médiocrité de leur style et la pauvreté de leur sensibilité, ils se déclareront aussitôt scientifiques et philosophes. Ainsi, après avoir saccagé la science, ils outragent la poésie. Rappelons que dans les deux domaines, il y a de bonnes et de mauvaises métaphores, de vraies et de fausses analogies, que la précision (et non la confusion) y est le critère de la qualité et que la vérité y est également poursuivie. Qu’ils aillent lire Valéry, Pessoa, Dickinson, Borges, Calvino, ou bien Schiller et Musil que cite Bouveresse. Le flou artistique est très peu apprécié, y compris dans les lettres.

Comme s’ils n’avaient pas fait assez de dégâts, les postmodernes viennent ensuite ruiner l’imagination et nous dégoûter de la fiction. Tout, selon eux, est fiction, manière de faire de leur philosophie pseudo-littéraire la plus prestigieuse des matières. La moindre production de l’esprit humain est une interprétation artistique de la réalité, même la science et la technique (mon pauvre Nietzsche, on t’aura vraiment fait dire n’importe quoi). Ce n’est pas seulement la science qui est ainsi vidée de son sens, mais aussi la fiction qui n’aurait rien à voir avec l’examen de la réalité ou l’exercice de l’esprit critique (ici relire Proust). Il ne s’agit plus, dans aucune discipline, de connaître le monde, la vie, les êtres dans leur complexité et leur singularité, mais de cultiver au contraire notre ignorance, afin de mieux les réinventer selon notre caprice et l’inspiration du moment. Voici l’imagination sacrée reine absolue, sans qu’on distingue entre ses règnes (par exemple, elle n’a pas le même rôle en science et en art, ni même dans chaque science et dans chaque art) et sans qu’on la restreigne par aucun contre-pouvoir (comme, je ne sais pas, le réel ? Oh non, le réel se réduit à ce qu’on imagine qu’il est et penser se résume à associer librement des idées).

Bouveresse prend l’exemple des mathématiques interprétées plus que librement par Badiou ou Debray, mais la théorie queer offre un cas plus accessible et plus urgent. Elle illustre parfaitement ce forçage de l’imaginaire dans le réel, cette célébration dans un même élan du non-sens et de soi-même. J’hésite à parler, en ce qui la concerne, de déni de la science : nul besoin de cours de biologie pour connaître la différence des sexes, je crois que la nature a très bien su se perpétuer jusqu’à présent sans qu’un ange vienne nous présenter un PowerPoint sur les gamètes mâles et femelles. Mais voici que Derrida doute de la binarité des sexes, la différence morphologique est finalement bien superficielle, remarque-t-il, et même l’orientation sexuelle, renchérit Butler, comme il est normatif d’être attiré par un sexe et non par l’autre, abolissons toutes les binarités, homo et hétéro, homme et femme, remplaçons-les par… euh… cis et trans, rien de binaire là-dedans, et voici notre changement de paradigme. Un vertige me prend devant ce monceau de sottises. Je préfère reculer.

Une telle conception, où il n’y a pas de monde en dehors de soi (pas de réalité, d’altérité, d’objectivité, ni donc de connaissance possible) se révèle, sans surprise, férocement individualiste et anthropocentrique. Il est plutôt comique de la voir adoptée par Bruno Latour (cité parmi les exemples d’imposture par Bouveresse) et d’autres amoureux inopinés de la nature, tout fiers de détester Descartes et Galilée, parce que bouh, la science c’est méchant, l’animal n’est pas une machine, la terre souffre et j’ai des sentiments. Comme si la science en était restée à Descartes et Galilée (et quel est le tort de Galilée, là faudra m’expliquer, nous dire que nous ne sommes pas le centre de l’univers peut-être), comme si la littérature permettait de mieux préserver la terre que la science (toujours si sûre de sa vertu, la littérature, moi je commence à en douter) et enfin comme si on avait attendu Latour et compagnie pour savoir que les animaux ont une âme, que la nature est belle et intelligente, qu’elle mérite notre attention et peut être un modèle. On se demande comment Jean Giono a pu écrire Que ma joie demeure ou Maurice Genevoix La Dernière Harde, sans rien savoir de ce mouvement posthumaniste. On se demande comment Redouté a pu passer toutes ces heures à peindre la moindre nuance de toutes les roses du jardin de Joséphine alors qu’il vivait encore dans le paradigme cartésien. Ou peut-être que les humains prêtent attention aux non humains depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit et sans avoir besoin de recourir aux théories fumeuses des postmodernes, qui dressent un écran au lieu d’ouvrir un seuil entre eux et nous.

Comme les théoriciens queers, les posthumanistes se distinguent par leur refus obstiné de prendre en compte la réalité et l’altérité, d’accepter la différence : il faut à tout prix confondre humain et non humain, fermer les yeux sur leurs dissemblances, ne retenir que les ressemblances, et pourquoi ? pour généraliser sa personne à toute la planète ? Il ne s’agit pas de la nature ici, mais de ce qu’on imagine être la nature et donc, encore et toujours, de soi-même. Ces fanatiques de l’identité qu’a donnés le postmodernisme sont tout à fait incapables de sortir d’eux-mêmes – et se montrent assez proches, en cela, des identitaires de droite qu’ils exècrent. Ils conjuguent, sans aucun souci de la cohérence, la réduction identitaire aux catégories de genre/race/classe à l’identification libre d’une chose à son contraire, ou peut-être que la cohérence ici tient à ce que, ne pouvant sortir de leur identité, la connaissance ne peut se faire que par identification, en ramenant l’autre à soi-même au lieu d’aller vers lui. S’ils refusent si obstinément de connaître, c’est pour mieux créer, paraît-il, mais on se demande quelle création viendra de ce moi étriqué à la politique de terre brûlée, qui s’entoure soigneusement d’ignorance. Leur haine de Descartes est révélatrice : ce philosophe compte moins pour ses idées que pour sa liberté de pensée. Descartes, c’est le contraire de la pensée grégaire, et le postmodernisme n’est rien que de la pensée grégaire, profondément mimétique et obscurantiste. Sa référence n’est pas la vérité, mais l’avis du voisin. Et comme ils sont contents de tous penser pareil ensemble dans le consensus du non-sens. Ajoutons que, d’après Descartes, la pensée doit se plier à des exigences de clarté et de distinction pour atteindre la vérité, tandis que les postmodernes ne pratiquent et ne revendiquent que l’obscurité et la confusion.

Les impostures sont sans doute aussi courantes dans les sciences que dans les lettres, mais dans les sciences elles sont reconnues lorsqu’elles sont démasquées, tandis que dans les lettres, elles perdurent et gagnent même en puissance avec le temps. Malgré les preuves qui s’accumulent, rien n’entame leur autorité. Leur succès d’un jour est un capital pour toujours.

Mais quels sont donc ces charmes irrésistibles des postmodernes ? Déjà, ils profitent de l’inculture philosophique du profane : tout ce qu’il y a d’intéressant chez eux vient d’autres philosophes qui les ont précédés, mais qui sont moins médiatisés ; et là aussi, ils brouillent les notions qu’ils s’approprient au lieu de les transmettre en toute clarté. Aucun de mes camarades en philosophie n’avait d’ailleurs la moindre curiosité à leur égard, plutôt un rejet légitime, puisque l’on étudie souvent la philosophie par amour de la vérité et qu’ils professent au contraire le mépris de la vérité. Bouveresse explique aussi leur succès par le plaisir esthétique qu’ils donnent, un art de la belle formule. Vraiment ? Parle-t-on des mêmes gens ? Foucault, Lacan, Derrida, Badiou, artistes de la formule ? donnant un plaisir esthétique ? Française, qui plus est parisienne, ayant subi une psychanalyse lacanienne, j’étais la proie idéale pour le postmodernisme. Ce qui m’en a sauvée, c’est l’instinct qui flaire le mal plus vite que la pensée, un amour ardent de la vérité, mais aussi cette laideur repoussante de leur style. Mon dieu, ce qu’ils écrivent mal. Ce qui signifie qu’ils pensent mal. Ou peut-être, comme l’affirme Bouveresse, qu’ils ne pensent pas du tout. Ceci dit, j’ai senti l’emprise de ce mouvement et je comprends qu’on puisse y sombrer, mais il est temps d’arracher le mal à la racine, même si c’est déchirant.

Il est difficile de comprendre les postmodernistes convaincus. Ils ne sont pas idiots ni ignorants, pas méchants ni mal intentionnés, bien que sans grande moralité. Il leur manque une case : celle de la réalité et de l’altérité, disais-je, l’attention aux choses comme aux personnes, l’ouverture à tout ce qui existe hors de soi et de ses semblables, ainsi qu’un ancrage dans leur corps. D’où le son creux que rendent leurs écrits si prolixes. Ils parlent, parlent, parlent, mais il n’y a rien. Jonglerie de mots sans substance et par là d’autant plus aisée. Bouveresse avance qu’ils sont animés par un désir de pouvoir et de prestige, une volonté de succès auprès du plus grand nombre, ce qui expliquerait leur manque de sérieux et de rigueur. Certes, ils manquent de sérieux, mais je ne les trouve pas gais pour autant. Ils parviennent (nouveau tour de force) à être frivoles et superficiels tout en étant tristes et disgracieux. La joie vient de la découverte, en se confrontant au réel, non en brassant du vide. Seule la rigueur de l’étude donne à terme la légèreté de l’esprit qui a compris. Les postmodernes me laissent le cœur lourd et l’esprit embué, ils ne m’apprennent rien et ne discourent que par amour de leur propre voix. La raison de la fascination qu’ils exercent serait à trouver du côté de la religion et des débats interminables de la théologie, ou bien de la rhétorique et de sa manipulation savante des émotions. Leurs théories constituent une mythologie, non une philosophie (où est le savoir ici ? et l’amour du savoir ?), mais une mythologie délétère, parce qu’elle se fonde sur le refus de la réalité et qu’en conséquence elle la détruit, par toutes sortes d’injustices, de violences et de maltraitances, dès qu’elle y est appliquée.

Je laisse Bouveresse conclure.

« Une des convictions les plus répandues chez nos philosophes semble être que la philosophie peut se prévaloir du rapport intime et indéfinissable qu’elle entretient avec ce qu’on appelle la “ pensée ” pour écarter toute demande de justification venue d’ailleurs. La pensée, au sens dont il s’agit, ne peut, en particulier, être restreinte ni par logique, ni par des faits de nature quelconque. En ce qui concerne la logique, on sait le peu de cas qu’en fait, de façon générale, la philosophie française. Et, pour ce qui est des faits, il n’y en a pas ou, s’il y en a, ils ne peuvent intéresser que les empiristes. Mais si la philosophie ne peut accepter d’être contrôlée ni par la logique elle-même, ni par les exigences de l’analyse conceptuelle, ni par une forme quelconque de confrontation avec les faits, on se demande bien par quoi elle pourrait l’être et de quel droit on pourrait encore oser lui demander des comptes sur ce qu’elle fait. On est donc obligé d’admettre que, comme le disait Lacan de la psychanalyse, la philosophie ne s’autorise que d’elle-même et des principes d’une méthodologie et d’une déontologie qu’elle est la seule à connaître et qu’on ne doit surtout pas lui demander de formuler. Il suffit que les vrais philosophes sachent à quoi s’en tenir et se reconnaissent clairement entre eux. Ceux qui formulent des questions et des objections comme celles de Sokal et Bricmont montrent surtout qu’ils n’appartiennent pas et n’ont aucune chance d’appartenir un jour à cette catégorie. On aimerait pourtant voir ouvrir une bonne fois cette boîte de Pandore de la différence qualitative non précisée qui est censée exister entre la philosophie et tout le reste, et avoir une idée de ce qu’elle contient. Mais personne ne tient réellement à ce qu’elle le soit. »

« Il est clair, en tout cas, que, comme le constatait déjà Musil à propos de Spengler, ce ne sont pas de simples bévues occasionnelles et pardonnables qui sont en cause dans l’affaire Sokal, mais bel et bien un mode de pensée et un style de pensée, qui plaisent à notre époque et passent même pour spécialement profonds. Si l’époque contemporaine aime à ce point les penseurs comme ceux qui sont critiqués par Sokal et Bricmont et n’aime pas (c’est le moins qu’on puisse dire) qu’on les critique, c’est justement parce que leurs fautes sont aussi les siennes. C’est là que réside, en fait, le véritable problème que soulève cette affaire et c’est aussi, je dois le dire, ce qui me rend pessimiste sur les effets positifs qu’elle pourrait avoir à court ou à long terme. On aimerait croire qu’elle suscitera une prise de conscience et un examen de conscience salutaires chez les intéressés et ceux qui auraient envie de les imiter. Mais je ne vois personnellement pas beaucoup de raisons pour que cela soit effectivement le cas. Combattre des erreurs est une chose, combattre un style de pensée qui a réussi à ce point à s’imposer comme exemplaire et même à s’identifier à la pensée elle-même, en est une autre. Et il ne faut pas oublier que la communauté des intellectuels, en France probablement encore plus qu’ailleurs, est, quoiqu’on en pense, unifiée bien davantage par une forme de piété envers les héros qu’elle se choisit que par le libre examen et l’usage critique de la raison. Une bonne partie des réactions, parfois consternantes, qui ont été déclenchées par l’affaire Sokal relève précisément d’une forme de piété qui a quelque chose de proprement infantile. »

« Je crois […], comme David Stove, que la pensée rationnelle, ce que Hume appelait “ the calm sunshine of the mind ”, “ est un phénomène historiquement rare, local et éphémère ”. Mais je crois aussi, comme lui, qu’elle a le droit d’exister et que c’est plutôt son droit à l’existence qui a besoin aujourd’hui d’être défendu. C’est, en tout cas, une nécessité vitale pour certaines personnes, qui n’ont pas besoin d’une autre raison pour la défendre, même si ça ne l’est pas forcément pour la société elle-même et si, d’une façon qui pourrait sembler à première vue surprenante, ça ne l’est sûrement pas pour une bonne partie du monde intellectuel (cela semble même être plutôt un environnement létal). »

5 commentaires sur “L’antidote au postmodernisme

  1. Bonjour Joséphine,
    Peut-être suis-je irrémédiablement gangrené par ce postmodernisme que tu dénonces, mais cela ne me paraît pas très nuancé.
    Y a-t-il vraiment lieu de parler de quelque chose qui s’appellerait le postmodernisme ? Et tout y est-il à rejeter ?

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Aldor,

      Oui, je n’ai pas fait ici dans la nuance ! Malgré ses préciosités, le postmodernisme n’est pas non plus très nuancé. Mais je t’accorde que j’épanche ici mon impatience.

      Quant au nom, il s’applique à des caractéristiques stylistiques et une conception du monde qui trouve son origine dans des théoriciens français de la même époque – et c’est précisément contre ce style et cette conception que je prends position. En ce sens, il est justifié, que les auteurs s’y reconnaissent ou pas (et d’ailleurs nous pouvons tous être coupables de postmodernisme, je deviens quant à moi plus vigilante à ma manière de penser). J’ai fait des articles plus poussés et sérieux sur le sujet, ce qui m’autorise à aller un peu vite ici : Les temps obscurs et Causes et conséquences du postmodernisme.

      Je pense qu’il est important de donner un nom commun pour désigner un mal, savoir l’identifier. Mais il vient de plus loin, du mépris des intellectuels littéraires pour la vérité objective que décrivait déjà Orwell et qui faisait d’eux selon lui une menace potentielle pour la démocratie. Cela te semblera sans doute exagéré, mais qu’un homme aussi clairvoyant qu’Orwell le dise oblige à prêter attention.

      Tout à rejeter ? Honnêtement, il y aurait un long travail à faire chez chacun pour séparer le bon grain du mauvais dans leurs écrits embrouillés ; et il y a mieux à lire, on n’a qu’une vie.

      Cependant, j’en ai déjà lu beaucoup (Lacan surtout mais aussi Derrida et Foucault) ; et de ce que j’ai lu, vraiment pas grand chose, surtout parce qu’ils jonglent avec les idées des autres, ce qu’il y a d’intéressant chez eux, ils l’ont pris ailleurs. Il y a par contre chez eux et qui sont vraiment à eux des idées qui ont fait beaucoup de mal et je ferai bientôt un article sur le biopouvoir de Foucault. Toujours à cause de ce refus de la réalité, de la vérité, de l’objectivité, qui leur est caractéristique.

      Franchement, ils corrompent tout ce qui m’est le plus cher, la philosophie, l’imagination, la fiction, le langage, la démocratie, etc. Je n’ai plus de patience pour ça.

      Mais si quelqu’un veut prendre la défense du postmodernisme, je suis prête à débattre. Seulement c’est à eux de présenter leur défense, fondée sur des faits éprouvés et des notions claires, pas avec leurs écrans de fumée ou des arguments d’autorité (du type ce sont des grands philosophes etc.). Je les attends et comme tu le sais j’aime la polémique 🙂

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