Le risque d’un désastre

Il y a cette idée selon laquelle notre culture se distinguerait, surtout à partir des temps modernes, mais déjà dans l’antiquité grecque, par la raison, la pensée claire et distincte d’un Descartes, l’interrogation logique d’un Socrate.

Comme si les autres cultures, passées ou présentes, qui ignorent la modernité, étaient dépourvues de cette capacité et que nous devrions y renoncer pour faire amende honorable, parce que cette mise en pensée de la réalité l’a également mise à profit, la rationalisation du monde a amené à son exploitation par l’invention des sciences et des techniques actuelles.

Je m’étonne du mépris et de la suffisance d’une telle idée. Non seulement ces cultures ont une pleine maîtrise de ces facultés de logique, d’abstraction et de généralisation, tout en ayant une application différente de leurs potentialités, mais dans nos contrées, on ne peut pas dire que la raison est si bien partagée, y compris sous sa forme la plus basique : le bon sens. Elle est loin de caractériser la majorité, seuls quelques-uns nous ont menés si avant dans ce qu’on appelle à tort et à raison le progrès ; et il est facile de remarquer que, souvent, ceux qui invitent ainsi à renoncer à la raison n’en font déjà pas grand usage et que leur retour aveugle et univoque à l’irrationnel n’est qu’un refus obstiné de réfléchir, un refuge de pensée rassurante, une insurmontable paresse face à la complexité du monde.

S’il fallait vraiment caractériser notre culture, sans doute serait-ce par cette distinction qu’elle établit entre raison et déraison, entre pensée et passion, distinction qui peut être remise en question, jusqu’à amener à une refonte de la raison, ce que font de nombreux penseurs, la psychologie de Jung ou l’ontologie de Descola par exemple. Mais cette refonte n’est pas un renoncement, je le répète – et il semble que beaucoup lisent Jung en fermant un œil, celui qui regarde la rationalité, pour ne voir que l’irrationalité et justifier leurs élucubrations.

Ce malentendu est déjà arrivé, il a été tragique. Le romantisme qui souhaitait réconcilier les deux domaines, résoudre la césure a été instrumentalisé par le nationalisme comme une revanche de l’irrationalité allemande contre la rationalité française, la mythification tournant à la mystification et pour faire bref : cela a alimenté le nazisme, qui a dénaturé tout le romantisme allemand, son imaginaire du peuple, des racines, de l’âme. Les tableaux d’Anselm Kiefer donnent à voir ce désastre : le sublime du paysage romantique s’achève dans la démesure d’un massacre, son horizon n’ouvre à aucun infini céleste, il verrouille le regard sur une terre sillonnée par le sang. Voici où mène la barbarie du réenchantement dont je parlais l’autre jour.

Paysage d’hiver, Anselm Kiefer, 1970 (aquarelle sur papier, 43 x 36 cm)

Mais le cas n’est pas seulement allemand. À cette époque, bien des intellectuels ont haï l’intellect et l’ont jeté, littéralement, aux flammes. Que cette haine vienne d’un trop grand amour, que l’esprit tourné exclusivement vers la raison se sente dépérir et s’offre soudain, entièrement, en sacrifice à la déraison, le diagnostic est fort probable, mais alors faisons attention à notre passion pour la raison comme pour de la déraison, retrouvons leur union – qui n’est pas leur fusion, leur confusion – ne répétons pas le massacre.

Revenant à cette distinction, je suis frappée par son manque de subtilité. Distinction grossière, elle opère d’autres distinctions grossières (entre sujet et objet, moi et monde, humain et animal, etc.), surtout quand elle amène à traiter avec l’esprit de géométrie ce qui appelle l’esprit de finesse. Avez-vous entendu le désir être expliqué par la science ? Ou Kant parler du mariage ? Il y a plus de Dieu dans une ligne de Bobin que dans tous les débats de théologiens et Pessoa décrit une conscience dont les Méditations n’offrent que la caricature. Cette distinction n’est pas moins primitive que les cosmologies des peuples soi-disant primitifs, elle a sa vérité comme sa naïveté, son intensité qui touche à l’essentiel et ses maladresses qui prêtent à sourire. Elle est une primitivité parmi d’autres. À nous de la travailler.

Cette refonte de la raison est d’ailleurs entreprise par bien des essayistes actuels, avec plus ou moins de maladresse, par exemple dans La vie des plantes où Emanuele Coccia ébauche une métaphysique du mélange contre la catégorisation typique de la philosophie, sa parole mariant logique et poétique. Mais elle est déjà accomplie à toute époque chez les penseurs les plus subtils, comme Pascal que j’évoquais récemment ; et la philosophie, quand elle se raffine ainsi, devient littérature.

Article qui poursuit, au risque de la répéter, ma réflexion dans Fille des Lumières sous le signe des Chimères et voudrait nuancer ma lecture de l’orphisme à travers Carchia dans Orphée fut notre prophète.

7 commentaires sur “Le risque d’un désastre

  1. Bon jour,
    Je n’ai pas tout compris (normal), n’empêche, pour moi, le désastre est à portée main et cela à tout instant … et « … le bon sens…  » n’est pas une vertu comme la culture n’est pas moderne … et le science n’a rien inventé si ce n’est découvert ce qui était déjà présent … l’homme a usurpé d’identité de l’humain et l’humanité n’est plus que l’ombre d’elle même …
    (je me demande si je ne suis pas hors sujet) 🙂
    Max-Louis

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  2. Pour reprendre le début de ton billet sur notre culture asservie à la Raison, ne retrouve-t-on pas cette même suffisance dans le domaine de la médecine, qui ignore superbement tout ce qui ne s’explique pas rationnellement, faisant fi des (ignorant les) réussites des médecines asiatiques, qui travaillent sur les échanges d’énergie, là où la médecine de notre civilisation travaille sur des systèmes élémentaires.
    Bonne journée, Joséphine.

    Aimé par 1 personne

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