La connaissance de l’écrivain

Le postmodernisme a ruiné la fiction et l’imagination, ai-je dit. En effet, en réduisant toute production de l’esprit à une fiction et notre rapport au monde à l’imagination, non seulement ce mouvement discrédite la raison et les sciences, limite les facultés de notre esprit à une seule d’entre elles et nous interdit tout accès au réel, mais il vide la fiction et l’imagination de leur sens. Il les prend pour modèles, mais comme modèles de déréalisation, de relativisme et de subjectivisme. Autrement dit, l’une et l’autre ne concerneraient que la perception et les rêves d’un individu, elles ne nous diraient rien du monde, ne produiraient aucune connaissance et ne se soucieraient nullement de la vérité. L’étude formaliste des textes, en vogue dans les lettres, du moins à mon époque, favorise ce type de théories, puisqu’elle ne s’intéresse qu’à la forme au détriment du fond. La littérature est un texte renvoyant à d’autres textes, dans une perpétuelle intertextualité, ou bien un tissage de signes à la recherche de nouveaux motifs, de plus en plus élaborés et abstraits, sans référence à la réalité. Bref, la littérature n’a pour objet que la littérature. Nouvelle version de l’art pour l’art, oublieuse du monde, de la vie et des êtres.

Je crois, contrairement aux thèses formalistes et postmodernes, que la littérature nous raconte le monde et nous plonge dans la vie, qu’elle produit une connaissance spécifique et poursuit la vérité à sa manière, une manière multiple, éparpillée et subtile, plus semblable à l’essaim qu’à la flèche, mais qui sait tout de même atteindre son but. De quelle connaissance s’agit-il ? Pas celle de la science, du spécialiste, de l’expert, de l’universitaire. Jacques Bouveresse tente de la cerner dans un essai intitulé La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie. Avant même d’en venir aux réponses, il a l’art de bien poser les questions :

« Pourquoi avons-nous besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ? Et qu’est-ce qui fait exactement la spécificité de la littérature, considérée comme une voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité ? »

« Une fois que l’on a accepté l’idée que la littérature peut constituer, elle aussi, un secteur de la recherche de la vérité, le problème principal est qu’on est en droit de demander une explication concernant le genre de vérité qu’elle cherche à atteindre et les raisons pour lesquelles celle-ci ne peut être atteinte que par les moyens que la littérature utilise pour y parvenir. »

« Que signifie le fait que la connaissance d’une réalité comme celle de la vie ne puisse être exprimée adéquatement que dans la forme d’une œuvre d’art, en l’occurrence d’un roman, dans lequel le travail intellectuel effectué par l’auteur a pour but de nous conduire à une forme de connaissance qui n’est pas intellectuelle ? »

Le savoir que produit la littérature concerne avant tout la vie. Celle-ci n’est pas représentée par l’œuvre, elle en est la matière. « Quand on dit qu’un roman peut être plus ou moins vrai, ce peut être une autre façon de dire que la vie y entre plus ou moins ou qu’elle n’y entre que très peu ou pas du tout, qu’il reste presque entièrement extérieur à la vie, et donc à la réalité par laquelle le roman est censé être concerné. Ce avec quoi nous entrons en contact par la lecture n’est pas simplement une image plus ou moins réussie de la vie, mais bien la vie elle-même. »

La vie est littéraire avant toute littérature ; et c’est parce que la vie est littéraire que la littérature la révèle à elle-même. La parole nous spécifie en tant qu’humains et anime nos vies. Le style proprement littéraire reproduit les associations et les coïncidences qui donnent à l’existence un sens qui l’exhausse et la dépasse. Il peut discerner l’essence des choses (connaissance métaphysique) ou mettre en scène les relations humaines et leurs dilemmes (connaissance morale et pratique) et se montre fidèle à la vie en ce qu’il ne dissocie pas le corps de l’esprit. Les idées prennent la forme d’actions et de sensations. La pensée s’adresse à la volonté et au désir. La vérité est éprouvée, c’est-à-dire passée à l’épreuve du vécu et non simplement conçue et considérée en théorie. L’émotion produit alors la connaissance, au lieu de la réflexion.

Cette esthétique n’est pas un esthétisme. Elle constitue une méthode de recherche rigoureuse, fondée sur la conviction que la beauté révèle la vérité et que seule la vie ainsi révélée à elle-même vaut la peine d’être vécue. L’esthétisme, ce culte de la forme creuse, cette appétence superficielle pour le décoratif, peut concerner autant le joli que le laid. Aujourd’hui, je remarque davantage une préciosité de la laideur. Le goût pour le ratage, le bancal, le bafouillé est très répandu, les formes qui y répondent sont fort communes, par exemple une syntaxe malmenée ou un vocabulaire décalé. La beauté est soupçonnée de superficialité et d’artificialité, une tendance que dénonçait déjà Proust : il faudrait écrire mal pour écrire vrai. C’est se méprendre sur le sens de l’esthétique. La beauté se définit par une adéquation parfaite entre forme et fond. Lorsque la forme épouse ainsi le fond, elle le fait émerger de l’informe où il est pris ; et cette remontée des profondeurs à la surface, loin d’être superficielle, exige une grande maîtrise des profondeurs.

Cette esthétique est inséparable de l’éthique : le beau révèle le vrai et le vrai nous engage à ne pas le trahir. Bouveresse s’attarde plus longuement sur le cas du roman et la connaissance morale et pratique qu’il apporte. Il nous enseignerait comment vivre, sans faire la leçon, en élargissant notre expérience, à la fois en étendue et en profondeur, dans sa diversité et sa complexité. « C’est justement parce que la littérature est probablement le moyen le plus approprié pour exprimer, sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine. Pour reprendre à nouveau une expression de Wittgenstein, elle peut nous apprendre à regarder et à voir – et à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle – là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser. »

La connaissance de l’humain que fournit la littérature n’entre pas en rivalité avec celle que procure la science. L’une et l’autre impliquent des champs différents. « C’est là qu’intervient le concept de connaissance pratique, autrement dit, d’une connaissance qui n’est pas, comme celle de la science théorique, propositionnelle et qui a un rapport direct avec la question de savoir comment nous pouvons ou devons vivre. Ce qui confère ici une importance particulière à la littérature est le fait que, comme le dit Putnam, “ l’imagination et la sensibilité sont des instruments essentiels du raisonnement pratique ”. Nous avons besoin de la littérature pour étendre notre imagination et notre sensibilité morales et améliorer ainsi notre aptitude au raisonnement pratique. »

Les vérités subtiles, élusives et singulières de la nature humaine, où, comme le dit Musil, la vertu est aussi complexe et incompréhensible que le vice, ne peuvent être exposées dans un traité théorique. Seule la forme littéraire peut les expliciter sans les simplifier et donc les falsifier. Le roman en particulier préfère une conception aristotélicienne à une conception kantienne de la morale. Chez Kant, le sujet est confronté à une situation clairement définie, il l’évalue et prend une décision avec le recul nécessaire, en transcendant l’univers de la chance et du hasard, ce qui l’amène à surestimer sa maîtrise des événements. Chez Aristote, au contraire, le sujet ne saurait s’extraire de la situation qui le conditionne pour faire la part des choses et appliquer tranquillement ses maximes. Sa liberté de choix et sa possibilité d’action sont limitées par le monde qui l’entoure, il doit composer avec la contingence, le cours imprévisible des événements, la nature trouble des êtres, lui y compris. Pour s’en sortir, il improvise, fait appel à son inventivité, développe son goût pour l’aventure, mais laisse aussi place à l’indécision. Ainsi, la philosophie, à la suite de Kant, conçoit souvent la morale en termes de bien et mal, droit et devoir, vertu et vice, tandis que le roman se garde de porter un tel jugement et s’intéresse aux situations intermédiaires et indéterminées, où la distinction n’est pas si simple et dominent l’ambivalence et l’ambiguïté – le cauchemar d’un kantien.

La littérature acquiert enfin un pouvoir de subversion dans notre société normée et utilitariste, où l’imagination semble un gâchis et la sensibilité s’atrophie. Elle nous rappelle tous les possibles face à ce qui est donné comme le seul possible et présente la nature humaine avec plus de fidélité que la rationalité économique et politique qui nous réduit erronément à des nombres, identiques et sans relief. Plus réaliste, plus scientifique en quelque sorte, elle pourrait même être plus efficace dans la compréhension et l’organisation de la société, puisqu’elle pose une des questions qui se trouvent à son fondement : le mal vient-il de la nature humaine ou de l’environnement qui la conditionne ? Autrement dit, est-il une affaire politique ou morale ? La justice adviendra-t-elle par une moralisation des comportements, une éducation à une plus grande vertu ou par une réforme (ou une révolution) des institutions et des valeurs qui encouragent le pire en chacun de nous ? En vérité, il s’agit moins d’une alternative (ou bien ou bien) que d’un mélange : dans une certaine mesure, la nature humaine est en cause, dans une autre, complémentaire, la culture où elle s’inscrit. Cependant, aujourd’hui, la moralisation du discours (qui compte sur une amélioration exponentielle des individus) permet d’esquiver l’urgence politique (la nécessaire réforme du système qui broie les individus).

Difficile de résumer le propos de Bouveresse, toujours prudent et scrupuleux, ne se satisfaisant d’aucune affirmation, mais j’en aurai donné un aperçu. Il aborde également la frontière perméable et imprécise, mais tout à fait réelle, entre philosophie et littérature, l’une et l’autre engagées dans la recherche de la vérité, mais envers un type différent de vérité. Et la philosophie devient littéraire quand elle prête attention à ce qui échappe à la systématisation et accepte la nature élusive de la vérité, et la littérature devient philosophique quand elle s’arrête à la résistance du réel et se rappelle que la subjectivité ne fait sens qu’en relation avec l’objectivité. Ainsi, elles s’ouvrent l’une l’autre non pas en renonçant à la vérité mais en renouvelant leur amour pour elle.

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