La double source de la littérature

En moi, la littérature, entendue comme la lecture et l’écriture, prend sa source dès l’origine, dès l’enfance. Elle a une double source : la magie du langage et l’imagination sans images.

Par magie du langage, j’entends le plaisir du bruit de la langue, de ses sonorités déliées du sens. Toute petite, avant de m’endormir, je tentais de former des bruits neufs, des syllabes inédites, voyelles et consonnes impossibles, et j’énumérais leurs mélodies inouïes sur mes doigts, ne parvenant jamais à dépasser deux ou trois. Je voulais devenir, une fois grande, inventrice de langues, estimant que, forcément, quelqu’un quelque part assumait cette fonction. La langue inintelligible est notre langue natale. Elle charme d’au-delà des sens. Qu’il s’agisse de langues étrangères ou de sa propre langue qui devient étrangère. Autre souvenir, un poème de Ronsard que me lisait ma mère : « Je serai sous la terre, et, fantôme sans os, Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ». Je n’y comprenais rien, mais j’étais enchantée par son bruit, je le trouvais magique. Ce goût n’est pas seulement formel. La langue est réellement magique. Elle délie, invoque, suscite, vivifie, et elle tue aussi, fige, crispe, cisaille. Elle a un pouvoir impressionnant sur notre âme, comme si l’une et l’autre étaient tissées dans la même impalpable matière ; et par l’âme, la langue a une prise directe, heureuse ou malheureuse, sur notre corps. Mais usée par tant de jours et de bouches, et de mensonges, et d’approximations, elle perd de son pouvoir. On doit le réactiver. C’est tout le sens du style, qui ne signifie pas artifice mais savoir-faire : connaître assez sa langue, ou plutôt l’aimer assez, pour lui redonner son pouvoir, retrouver la façon dont sa magie opère, dont le mot fera touche. La langue trouve son pouvoir dans la justesse, l’accord de ses sonorités. Comme une formule magique, pour métamorphoser, elle doit être bien formulée. Je préfère le terme de bruit à celui de musique. Le bruit ne se distingue pas du bruissement du monde, moitié silence, moitié crissement. Sa qualité tient à la résonance et au rythme. Il frissonne à l’intérieur.

Quant à l’imagination sans images, elle date d’avant même la naissance. Sans doute rêver fut-il notre premier état, dans le ventre maternel, ou les limbes de l’incréé. Sa puissance, qui submerge entièrement la conscience, je la retrouve dans le récit, quand le lecteur, au lieu de recevoir les images, les crée depuis son propre fonds sous l’attraction des mots. Quel que soit son cours, le récit met en forme de profondes forces passionnelles dans un drame mental qui fait appel à tous les sens et même à plus qu’aux sens, au volume, au poids, au vécu obscur et obstiné du corps. Exactement comme dans le rêve. En ce sens, la littérature, comme simple fait de raconter et d’écouter des histoires, vient d’une nécessité de la psyché, celle d’imaginer. Imaginer au sens large, et non strictement visuel, car l’aveugle imagine tout autant que le voyant et les arts sans images, comme la musique, font preuve d’imagination. La psyché a besoin de rêves autant que le corps a besoin de sommeil, aussi mystérieuse que soit cette constatation ; et la littérature répond à ce besoin. Dans la littérature de l’imaginaire – les contes, les mythes, les fables, le fantastique, la fantasy et plus généralement tout ce qui appartient à la fiction –, les histoires sont réelles en ce qu’elles sont imaginaires, plus réelles que tout réalisme, elles rendent compte d’une réalité intérieure et sans doute – c’est aussi certain qu’indécidable – elles résolvent ses contradictions, libèrent ses tensions, équilibrent ses tendances. Cette littérature est souvent considérée comme secondaire alors qu’au contraire, elle assume la première fonction de la littérature. Quel dommage de la réserver aux enfants ! Existe-t-il un temps où on cesse de rêver ? un âge où on perd son âme ? Le corps s’en défait-il en grandissant ? Aussi longtemps qu’on imagine, on a besoin d’imaginaire. Je n’émettrai qu’une réserve envers ce type de littérature : lorsque le merveilleux ne provient pas d’une nécessité intérieure, il ne sert plus à révéler le réel, mais à le voiler, l’enjoliver, la pailleter. Le rêve véritable n’a rien à voir avec les paillettes. Il bouleverse par sa vérité, trouble par son amoralité, touche précisément où ça blesse.

Voici donc ce que je cherche en littérature. Bien entendu, quantité de textes me plaisent et m’intéressent qui ne sont ni magiques ni imaginatifs. Mais plaire, intéresser, ça ne prend pas au sang, ça reste au niveau de l’intellect, et surtout, quand le plaisir et l’intérêt pour toutes choses se meurent, de tels textes ne peuvent me redonner vie. Les autres, les magiques, les imaginatifs, si. Ils sont des sources en ce qu’ils m’irriguent, me redressent, me font éclore. Ce jugement ne concerne que moi. Je le formule ici, car il m’aide à m’orienter et avancer. Comme lorsque dans la vie on choisit ses amis, je choisis pour écrire mes confrères littéraires. Cela ne veut pas dire que les autres n’ont pas le droit d’exister, cela me permet seulement à moi d’exister, avec ma différence. Et si la littérature représente pour vous tout autre chose, je serai curieuse de le savoir…

4 commentaires sur “La double source de la littérature

  1. La réflexion proposée et les pistes ouvertes sont si vastes ! J’espère réussir à rassembler qqs pensées pour venir les partager ici, mais je veux d’abord te remercier – vraiment – de lancer ces feux d’artifices qui illuminent mon brouillard. Tu es l’étincelle à ma pauvre mèche.

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  2. Il me semble que nommer c’est comme mettre au musée, toujours en référence au passé.
    Sans nostalgie il n’y a pas de récit. La littérature c’est une conjuration de la mort qui vient, qui est advenu déjà par l’idée qu’on en a.
    Enfin non, pas tout à fait, la broderie sur le voile pudique de notre peur de la mort, voila la littérature, l’ornement en dentelle d’un squelette qui danse au bord d’un gouffre.

    Cela dit il y a pire comme diversion. On m’a parlé d’un assassin professionnel qui tuait, par métier donc, afin de se désangoisser de son propre décès inéluctable, mais lointain ; « rien de personnel, c’est jute professionnel » qu’il disait, parait-il. On devait se moquer de moi.

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    1. Oui, c’est vrai que l’écriture garde une trace, qu’elle conjure la disparition, face à la mort mais aussi seulement au passage du temps, à notre oubli abyssal, au renouvellement incessant du vivant. La mort, d’autrui ou de moi-même, je dois dire qu’elle ne guide pas mon geste de lecture ni d’écriture, elle le presse seulement, car on n’a pas toute la vie devant soi. Je retrouve chez Philippe Jaccottet ou Pierre Michon cette littérature hantée par la conscience de la mort propre dont vous parlez. Sûrement y en a-t-il bien d’autres…

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