Rose des vents # 9

Homme soufflant, vu en buste, les bras ouverts, Charles Le Brun, vers 1679-1684

Borée souffle sur l’œil d’Euros, le genou de Zéphyr, les côtes de Notos, puis sur ses propres poings. Il refroidit leur chair rougie et boursoufflée sous les coups. La bataille a brouillé les tatouages d’Euros, ils se recomposent lentement, reprennent leurs arabesques sur ses bras et ses épaules.

« Pourquoi nous provoquer ? demande Zéphyr.
– Vous voulez plaire. Moi, je préfère déplaire.
– Tu es vraiment fait à l’envers, commente Zéphyr.
– Mais je te promets d’achever ma prochaine histoire.
– C’est ta seule chance, c’est la dernière.
– Je tiendrai ma promesse dès la première phrase, parce que je vais commencer par la fin.
Zéphyr lève les yeux au ciel, Notos éclate de rire :
« Je te l’accorde, tu es le plus malin d’entre nous, puis il se tourne vers Borée : Arrête de nous souffler dessus, on va se changer en verre.
– Ce sera plus facile de vous briser, rétorque celui-ci.
– Assez, les garçons, intervient Crépuscule, il ne s’agit pas de savoir qui frappe le mieux, mais qui raconte le mieux. Euros, nous t’écoutons. »

« Là-bas, à l’Est, il y a de vastes plaines, où vivent des nomades éleveurs de chevaux. Je les ai traversées pour arriver jusqu’ici. Vite, très vite. J’étais en retard, comme vous le savez. Je pliais l’herbe comme si je saisissais la crinière de la terre, je secouais les arbres comme si je fouettais ses flancs, je retroussais les rivières comme si je la faisais courir à perdre haleine, et voici que j’aperçois un immense troupeau de chevaux mené par un homme seul. Je le rattrape, curieux de connaître le maître d’un si bel équipage. Il était sans visage. Plus précisément, son visage était si couturé de cicatrices qu’on ne pouvait discerner aucune expression. Voulant percer son secret, j’ai soufflé, soufflé contre lui. Il ne baissait pas la tête, il se contentait de plisser les yeux et remonter son col, et j’ai continué à souffler, tant et tant que les larmes ont perlé et roulé sur ses joues. Alors j’ai su.

Quand il était adolescent, son père, le chef du clan, lui demanda d’aller garder un troupeau seul, sans aide ni supervision. C’était la première fois. Il lui confia trois chevaux. L’un était roux, l’autre gris et le dernier noir. Le garçon partit. Il n’avait que ses armes. Il galopa longtemps, il était loin du clan. Il s’établit dans une nouvelle région pour quelque temps. Un jour, un serpent se faufila dans l’herbe haute, s’apprêta à mordre le cheval roux, quand le garçon dégaina son épée et le trancha net. Aussitôt, l’herbe de la plaine roussit, et les chevaux refusèrent d’y toucher, comme si elle était en feu. Il repartit et s’installa dans une autre région. Un jour, un aigle, dissimulé par des nuages sombres, fondit sur le cheval gris, quand le garçon tendit son arc et le transperça d’une flèche. Aussitôt, l’herbe de la plaine tourna au gris, et les chevaux refusèrent d’y toucher, comme si elle était en cendres.

Le garçon repartit et s’installa loin, si loin que la plaine touchait au désert. Un lion se présenta sur sa route. Jamais le garçon n’avait vu un animal aussi splendide. Il descendit de sa monture et s’approcha. Les chevaux s’inquiétèrent, ils tentèrent de s’échapper, mais le garçon les lia entre eux et à lui d’une corde, il les contraignit à le suivre : « Croyez-moi, cet animal est trop beau pour nous faire du mal. » Devant le lion, il déposa ses armes et s’agenouilla, voulant gagner sa confiance, ou lui prêter allégeance. Lui venait le désir de le suivre jusqu’au bout du monde, dût-il y sacrifier ses chevaux. Il ne voulait plus de la liberté de la plaine, si âpre et solitaire, il voulait suivre ce soleil, la route qu’il ouvrait, et devenir aussi ferme et flamboyant. Mais le lion se détourna de lui et se jeta sur le cheval roux, lacérant son flanc. Le garçon, étonné, le supplia d’arrêter. Sans écouter, le lion passa au cheval gris, lui brisant les jambes. Le garçon chercha ses armes, elles avaient disparu, alors il enfourcha le cheval noir et s’enfuit au galop. Le lion les rattrapa, le garçon sauta à terre et libéra le cheval, lui criant de fuir, tandis qu’il s’interposait entre lui et le lion.

Il lutta à mains nues avec la bête. C’est elle qui emporta son visage, mais c’est lui qui parvint à la vaincre. À la mort du lion, l’herbe se changea en or. Le garçon rit amèrement : « Quel cheval peut brouter une herbe d’or ? Cette plaine ne vaut plus rien, comme les précédentes. » La nuit tomba et le cheval, plus noir que la nuit, revint vers son maître. Il l’aida à monter et, avant de partir, faucha une brassée d’or entre ses dents. C’est l’or qui éclaira leur chemin dans les plaines toutes également noires de cette nuit plus longue que toutes les nuits. Le garçon aurait préféré ne jamais revenir au clan, il avait honte d’avoir perdu deux chevaux et de son visage ravagé, mais il n’avait plus la force de guider sa monture qui l’y ramena malgré lui.

À sa grande surprise, son père l’accueillit en le félicitant et, quand il fut guéri, il lui remit la brassée d’or que le cheval avait apportée, fondue en un anneau. « Tu peux devenir chef à ma place, lui dit-il, tu as appris à gouverner. Maintenant, tu sais qui tu dois protéger et qui tu dois combattre. » Le garçon pleure et son visage le brûle, comme ce jour-là dans la plaine, des années plus tard, quand le vent d’est souffle contre lui. »

« Pas mal… commente Zéphyr.
– Ce genre de commentaires gâche toute l’histoire.
– C’est pour ça que je l’ai fait.
– Je vais devoir en raconter une autre…
– Ah non, c’est mon tour, interrompt Borée, regarde le soleil, il est arrivé au zénith. »

Sous le grand soleil brille le paysage couvert de neige.

8 commentaires sur “Rose des vents # 9

  1. Je viens de les relire, tous les neuf à la suite, j’ai la tête pleine d’images mouvantes et colorées comme si je venais de survoler la terre entière sur les ailes d’un oiseau, et je me sens légère…merci Joséphine !

    Aimé par 1 personne

    1. C’est exactement l’effet que je rêvais de faire ! Merci Barbara 🥰 Je ne les ai pas encore tous relus à la suite et retravaillés en conséquence, je suis soulagée s’ils s’enchaînent harmonieusement et ne comprennent pas trop d’incohérences.
      Désolée enfin de vous répondre si tard, je découvre l’Emilia Romagna ces jours-ci et Ravenne aujourd’hui même, j’en suis tout éblouie 🥲

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