La disparition de la beauté

La beauté n’a pas échappé à la déconstruction postmoderne. Comme le bien et le mal, le vrai et le faux ou le mâle et la femelle, le beau et le laid devraient eux aussi renvoyer à des critères culturels, des décisions collectives ou individuelles, qui ne seraient guidées par aucune règle de la nature. Il est maintenant courant de dire que l’art est ce qu’on dit être de l’art. La beauté n’est plus recherchée. On la soupçonne même d’être réactionnaire, comme la différence des sexes, la vérité objective et l’exercice de la vertu (dont on préfère faire étalage). De la diversité des critères de beauté à travers le temps ou entre les pays, on conclut la relativité et la subjectivité de tout jugement en la matière. Des goûts, on ne discute pas. Plus encore que dans les domaines de la morale et du savoir, en esthétique rien ne saurait être inné, naturel ou universel.

On retrouve les deux solipsismes, individuel et collectif : la beauté est ce que chacun perçoit comme tel, ou ce qu’une civilisation décrète tel, ce qui amène à conclure que la beauté n’existe pas objectivement, c’est-à-dire dans l’objet, en dehors de notre jugement. Idée résumée par Oscar Wilde : « la beauté est dans l’œil de celui qui regarde ». Cependant, on est ravi, charmé, envoûté, transporté par la beauté ; et la force d’attraction qu’elle exerce laisse penser qu’elle n’est pas seulement le fruit du caprice et de la convention, du conditionnement social ou de la perception personnelle, que certaines choses sont vraiment belles, indépendamment de nous, d’où notre aspiration à l’assentiment des autres, auxquels nous demandons de confirmer que ce que nous trouvons beau est beau, et cet assentiment arrive, mais sans jamais être complet au point de se dire universel. Toutefois, l’accord complet n’est pas nécessaire pour que la beauté soit une propriété de l’objet. De même, 2 +2=4 reste vrai même si tout le monde ne le pense pas et même si personne ne le pense.

On peut dire que la beauté n’existe pas et faire comme si elle n’existait pas : elle existe tout de même, sans se soucier de nos discours et de nos faux semblants. On n’arrive pas à prouver la vérité de la vérité, mais il y a du vrai et du faux. De même, on n’arrive pas à prouver la beauté de la beauté, mais il y a du beau et du laid. Elles n’ont pas besoin d’être expliquées par des systèmes et justifiées en théorie pour s’imposer à nous. Que notre esprit comprenne ou non pourquoi et comment elles existent ne change rien au fait qu’elles existent. La vérité désigne l’accord entre la pensée et le réel et la beauté un autre type d’accord, plus mystérieux, insituable, ineffable, un accord dans le réel qui nous accorde à lui, mais aussi à nous-mêmes ; et ces deux types d’accord se répondent, s’assurent l’un de l’autre, se prolongent et s’enrichissent.

Ainsi, les autorités du goût ou de la pensée peuvent décréter que la beauté est caduque, tout le monde ne cesse pas de la ressentir et de la rechercher pour autant. Mais la crise postmoderne a tout de même l’intérêt de poser quelques questions. Dans quelle mesure la beauté est-elle naturelle ou culturelle ? La beauté est-elle la finalité de l’art ? La beauté est-elle intrinsèquement liée à d’autres valeurs, comme la vérité, la vertu ou le bonheur ?

Je ne pense pas que la beauté soit seulement culturelle. Le sentiment esthétique se retrouve chez les animaux, dans leurs parures, leurs chants, leurs danses, leurs compositions. Il ne m’étonnerait pas que les plantes le connaissent. La beauté attire, étroitement liée en cela au désir et à la séduction ; et elle attire par des moyens propres et récurrents, qui forment sa définition pratique : un sens du rythme, de l’ordonnance, mais aussi une abondance, une générosité de couleurs et de sons. Harmonie qui nous harmonise, nous confère sa souplesse et sa fluidité, elle est aussi une rupture soudaine dans la monotonie sensible, un bouleversement, une révélation. À la fois, ou tour à tour, cristalline et flamboyante, coruscation de météore. Si elle attire qui la perçoit, elle exprime qui la produit et les deux polarités de cet échange participent à une nature qui les dépasse. L’oiseau chante autant son désir que le printemps.

C’est en esthétique que l’opposition entre nature et culture a le moins de sens et de pertinence, tant l’une prolonge l’autre. Les artistes eux-mêmes répètent qu’ils imitent la nature, non dans le sens où ils répliquent ses créations, recopiant à l’identique ses motifs, mais où ils reprennent son geste créateur, poursuivant l’instinct qui a donné naissance à ces motifs. De même, notre sentiment du beau ne diffère pas grandement selon que nous nous trouvons devant une œuvre de la nature ou de la culture.

La phrase de Wilde pourrait être comprise autrement : non pas que la beauté réside dans le sujet au lieu de l’objet, mais qu’elle requiert une perception juste de l’objet par le sujet. Wilde ne nous renvoie pas à nos subjectivités respectives, confinant chacun à son regard, il nous invite à apprendre à voir, à ajuster notre regard. La beauté existe en dehors de nous, mais pour la saisir, ou plutôt être saisi par elle, il faut de l’attention et de la sensibilité. Les artistes ont cette capacité à capter la beauté qui leur permet ensuite de la susciter. Ils sont des créateurs dans la mesure où ils sont des spectateurs. Leur affinité avec la nature amène certains à rivaliser avec elle d’adresse et de talent, à rehausser ses splendeurs en tentant de la surpasser, tandis que d’autres lui rendent hommage avec plus d’humilité, soulignant sa grandeur par notre petitesse.

Ce n’est pas la beauté qui est réactionnaire, mais l’académisme, qu’il soit ancien ou contemporain. Il est heureux que l’art ne se complaise pas dans la beauté, ne se réduise pas à de l’art pour l’art, qu’il ait d’autres finalités. Mais la beauté est-elle complaisante ? N’a-t-elle qu’elle-même pour fin ? Rien n’est moins sûr. La beauté est si difficile à dire et à décrire parce qu’elle dépasse largement le plaisir des formes, par lequel elle formule une haute vitalité, un désir irrésistible, une promesse de bonheur, ou le noyau ardent des choses, le cœur battant de l’être. Proche au point d’être indissociable des expériences amoureuse ou mystique, elle s’est presque toujours mise au service de la passion comme de la religion, et ce n’est pas un hasard. De même, bien que sans contenu moral, elle concerne la morale : la beauté nous rend meilleurs, ou bien elle exprime le meilleur de nous-mêmes, ou encore elle est le meilleur que nous puissions ajouter au monde, ou donner à l’autre. Elle nous procure un sentiment d’élévation, d’enthousiasme, de lévitation. Sa vitalité si exigeante donne une idée de la vertu. Mais ce prestige de la beauté représente aussi un danger, le pouvoir la convoite et la corrompt, en la prenant à son service. L’art n’a jamais eu pour seule finalité la beauté, même avant l’époque contemporaine, mais cela ne l’a jamais amené à mépriser la beauté parce la beauté non plus n’a pas qu’elle-même pour finalité : la beauté qui n’est que beauté n’est plus beauté.

Aujourd’hui, l’académisme est celui de la révolution et de la destruction. On s’empresse de tout repenser et réinventer, alors que penser et inventer, ce serait déjà pas mal. On est tout fier de fermer la porte au nez de la beauté, alors qu’elle n’est même pas à notre porte, elle a fui depuis longtemps et loin et je préfère suivre ses traces.

La beauté de grandir

13 commentaires sur “La disparition de la beauté

  1. Bel article. Je ne sais pas pourquoi on critique la notion d' »art pour l’art » ou la recherche de la beauté pour elle-même car pour ma part je n’y trouve rien à redire. Mais, avec l’art contemporain, même la notion d’oeuvre est remise en cause, en plus de la beauté, de l’émotion, du talent, etc. Il ne reste que la figure de l' »Artiste ».

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    1. Je suis d’accord. Si on dit que tout ce qui fait l’art c’est l’artiste, on se retrouve avec l’art le plus égotiste qu’on puisse imaginer.
      Par contre, je ne suis pas spécialement attachée à l’oeuvre, l’ouvrage, l’art peut être désoeuvrement, événement, environnement, comme dans les arts du spectacle.
      Mais comme vous, je crois avant tout au talent et au travail – le meilleur rempart contre l’égotisme.
      Et je n’ai rien contre l’art pour l’art, je me suis mal exprimée. En fait, je voudrais mettre fin à la rivalité entre l’art pour l’art et l’art engagé. Les deux me plaisent tant qu’ils sont sincères. Oui à l’art politique si c’est l’engagement qui anime la pratique artistique, mais non si la pratique artistique doit se couvrir de ce vernis pour se donner bonne conscience ou attirer les suffrages du jour.
      De même, concernant l’art pour l’art, je l’apprécie tant qu’il ne tourne pas à la posture d’esthète, détaché des basses réalités de ce monde, quand il exprime un véritable amour de la beauté et non une préciosité qui cherche à tout prix à se distinguer.

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  2. Je n’y connais pas grand chose mais pour moi le beau et le beau dans l’art est effectivement ce qui élève, qui me connecte à quelque chose de plus grand. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’on célèbre des egos et les représentations de leurs failles et/de leur colère/négativité… Merci pour votre merveilleuse écriture.

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    1. Oui, c’est vrai mais ce n’est que du spectacle de surface. En dessous plein de belles choses prospèrent, en art comme en littérature.
      Je ne sais pas si vous connaissez le site la boîte verte (https://www.laboiteverte.fr/) qui reprend souvent les découvertes de colossal (https://www.thisiscolossal.com/). On y voit bien la vitalité de la création contemporaine et je la vois aussi autour de moi, mais la qualité et le désintéressement sont rarement reconnus et mis en valeur.
      Plus généralement (attention cliché), je pense que nous sommes dans une société qui encourage et récompense le narcissisme, et le narcissisme est inépuisable, comme le raconte justement le mythe de Narcisse et d’Écho. C’est triste, mais j’ai l’impression que ça va changer, qu’on en a tous assez.

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      1. Ce n’est pas ce que je mettais en doute, Joséphine. Je voulais dire qu’il ny a rien en soi de mal, et il est même honorable, de vouloir aller plus loin que l’évidence de la beauté,

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        1. Je crois que tu ne m’as pas comprise. Je dis explicitement qu’il n’y a pas rien de mal à aller au-delà et que cette évidence même va bien au-delà qu’on ne croit.
          Par ailleurs, toute réflexion est inachevée, je ne prétends pas avoir le mot de la fin, et si tu as des arguments, ils m’intéressent, mais là on en reste aux sous-entendus et en fait je ne comprends pas ce qu’ils sous-entendent.

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          1. Peut-être me trompè-je mais j’avais le sentiment que tu avais une dent non pas seulement contre le postmodernisme et ses théories mais encore contre le principe même d’essayer aller au-delà des évidences et bipartitions traditionnelles : hommes/femmes, laid/beau, etc., pour chercher à voir ce que, aussi fondees en nature et évidentes qu’elles soient, elles pouvaient intégrer de constructions culturelles, sociales susceptibles de s’y surimposer.

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            1. Je me suis souvent exprimée sur ce que je pensais du rapport nature/culture et de leur interaction, sans favoriser l’un des pôles. Ici aussi je ne nie nullement l’importance du culturel, mais je me penche sur le naturel parce que je réponds au tout culturel du postmodernisme.
              Le postmodernisme a beaucoup de dents. Contre la vérité, la beauté, les droits des femmes et des enfants, la civilisation occidentale (mais aussi les autres qu’il s’approprie), la nature. C’est une sorte de théorisation du ressentiment. Alors faut bien se défendre. Pas envie de finir rongée jusqu’à l’os.

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            2. Tu dois sentir, Joséphine, qu’on ne reproche jamais aux autres que ce qu’on se reproche d’abord à soi-même.

              C’était bien au mouvement de balancier que tu évoques que je réagissais, et j’y réagissais parce que je sais y céder moi-même trop souvent.

              Et oui, le postmodernisme a plein de dents et de défauts et il a connu, comme beaucoup de mouvements, le maniérisme et la sclérose.

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