La haine de l’art

© Antonio Olmos & Eyevine Guardian

Pourquoi s’en prendre à l’art ? Pourquoi jeter de la soupe, de la purée ou des tartes sur les tableaux de Botticelli, Van Gogh ou Monet ? « Pour sauver la planète, pour que les gens sachent qu’elle est en danger », « pour dénoncer tel pétrolier, pour interdire les énergies fossiles. » C’est sûr, les gens ne se doutent de rien et pas de meilleure idée pour protéger l’environnement que de se coller la main à un cadre. Ce gâchis d’aliments, de temps et d’attention, ce coût pour les musées et leurs visiteurs vont certainement nous aider à mettre fin à l’empire pétrolier et accélérer la transition énergétique.

Apparemment, aujourd’hui, il n’y a plus aucune honte à être bête.

La haine de l’art prend une autre forme parmi le même type de militants, ou dans une variante de la même tendance politique au sein des universités : la révision de son histoire, la destruction non plus physique, mais psychique de son contenu, qui serait classiste, raciste, sexiste et cis-hétéro-patriarcal. On vient nous raconter que toute l’histoire de l’art, plus précisément de l’art occidental, se résume à la domination (voir sur ce sujet les articles éclairants de La Tribune de l’art) : de l’homme par l’homme, de l’animal par l’homme, des femmes par les hommes. Sans doute qu’avant de se coller les mains aux cadres, ces gens se sont collé les paupières.

La palme de la bêtise revient, comme toujours, aux théoriciens du genre. Ainsi, Paul B. Preciado, femme qui s’identifie homme, se réjouit dans son dernier livre des flammes qui consument Notre-Dame : « Cette cathédrale pourrait s’appeler capitalisme, patriarcat, reproduction nationale, ordre économique mondial… » Et comment pourrait-on appeler l’auteur, d’après vous ? Je vous laisse imaginer. Franchement, je ne sais pas où ils vont les trouver, je n’ai jamais rencontré des gens aussi bêtes dans la réalité. Il semble que le processus de sélection se soit inversé : on ne choisit plus les auteurs pour leur intelligence et leurs connaissances, mais au contraire pour leur idiotie et leur ignorance.

Ces mouvements qui semblent épars participent ensemble d’une véritable révolution culturelle. Mais celle-ci ne met pas en avant la nature, les cultures non européennes ou les femmes, comme l’avancent ses promoteurs. Cette révolution renverse les valeurs dans une tout autre mesure : elle remplace la beauté, la vertu et la connaissance par la laideur, la paresse et l’ignorance. Et elle a lieu depuis longtemps.

Leur idée que la culture européenne ne s’intéresse qu’à elle-même et qu’elle méprise, plus que toute autre culture, les femmes, les étrangers et la nature reste à prouver : bien que située, centrée sur elle-même (et quoi de plus naturel pour une culture ? pourquoi la culture européenne devrait-elle être plus universelle qu’une autre ?), elle se distingue par sa révérence envers les femmes (les droits des femmes n’ont pas été formalisés ici par hasard, regardons le christianisme, le rôle de Marie et des Saintes, la place des femmes dans la maison, l’artisanat, l’agriculture ou le commerce, des rives méridionales aux terres scandinaves), par sa curiosité envers les autres cultures (curiosité qui n’échappe pas aux appropriations et aux projections, comme la culture européenne est elle-même déformée par d’autres cultures qui l’intègrent à leur patrimoine) et enfin par son retour incessant à la nature (de la philosophie grecque à la Renaissance italienne, ce qui donne lieu à la science moderne, certaines cultures européennes étant plus sensibles que d’autres à la nature : l’anglo-saxonne ou l’allemande plus que la française, encore que le désintérêt français pour la nature soit récent et circonscrit : je dirais à partir de l’exode rural des années 1930 et de la vie citadine qui devient la norme, lisons les descriptions des romanciers du XIXe pour voir que personne n’ignorait le nom, le visage et les mœurs des arbres, des oiseaux et de tout animal des environs, élevé ou sauvage).

Mais revenons à notre sujet. Pourquoi cet acharnement est-il adressé en particulier à l’art ? Pas la peine de chercher bien loin. Ces militants veulent faire du mal, ils veulent faire souffrir la communauté à laquelle ils appartiennent et contre laquelle ils nourrissent une profonde rancœur, ils s’attaquent donc à l’un de ses points les plus sensibles : l’art, tout ce qu’il reste de sacré en commun dans nos sociétés séculières. Je parle de l’art véritable, qui ne méprise pas la beauté. Celle-ci est une manifestation du sacré : l’apparition ou la révélation d’un ordre transcendant, d’une harmonie immanente, la figuration d’un idéal, la transmission de l’immatériel entre les générations, le passage de main en main des clefs de l’existence, qui comptent plus que son sens. L’art qui présente cette beauté est le summum de la valeur. Ce pourquoi il atteint des prix hors de proportion, il est littéralement hors de prix, une valeur au-dessus de toutes les autres, aussi précieuse que fragile.

Eux ne croient plus à rien, rien n’a plus de valeur, si ce n’est eux-mêmes et leur survie. Mais pourquoi rester en vie ou protéger celle des autres espèces si on méprise l’essence de la vie, sa force créatrice ? Et comment croire qu’ils souhaitent préserver quoi que ce soit quand on ne les voit que détruire ?

Ils ne détruisent pas vraiment, me direz-vous. C’est vrai, ils risquent de détruire. C’est plus amusant. La torture tire son plaisir de sa sophistication. Certains jettent des aliments sur des vitres, d’autres se réjouissent d’une destruction accidentelle et, dans le cas des universitaires et commissaires, ils font mentir les œuvres en falsifiant des documents que, de toute façon, seuls les archivistes vont lire – et une histoire n’en vaut-elle pas une autre ? Toute histoire n’est-elle pas une fiction ? Imposée par le dominant, bien entendu, dont la voix porte plus fort, plus loin… Alors laissons place aux nouveaux dominants et leurs charmantes idéologies. La vérité n’était que la plus grande illusion de l’humanité – non, pardon, de l’Occident. Dans l’approche postmoderne de l’histoire de l’art, haine de l’art et haine de la science se rencontrent. Art et science, ce qui est spécifique à l’homme, à sa pensée, son activité, haine dans le fond de l’humanité, de tout ce qui la distingue.

Et ceci au nom de la justice, disent-ils, par moralité. Mais de quelle moralité s’agit-il ? Faire souffrir son adversaire est de bonne guerre, mais ayons la décence de ne pas faire passer l’agression pour un geste de bonté. De plus, la vertu qui se donne en spectacle et non en actes n’est qu’une manière de se donner le beau rôle sans rien changer à la réalité. Peut-être sont-ils arrivés à un tel point de déréalisation que, pour eux, le spectacle est un acte. Ils nous montrent que nihilisme et narcissisme font bon ménage : quand on ne croit plus en rien, on ne croit plus qu’en soi. Il suffirait qu’on arrête de les regarder pour qu’ils arrêtent d’agir.

La vertu est verticalité. Elle commence par l’humilité, par la prise de conscience de notre insuffisance pour pouvoir s’élever. Elle exige des efforts renouvelés, un apprentissage continu, bien éloigné de cette paresse dissimulée en révolte, du confort d’une pensée prêt-à-porter. Elle ne consiste pas à entacher le génie pour le ramener à son niveau, mais à l’admirer pour cultiver son génie propre – qu’il soit artistique ou autre. Alors, humains et animaux, hommes et femmes, société et environnement en tireraient bénéfice, mais le veulent-ils vraiment ?

On qualifie ces militants de radicaux, je n’y vois que des déracinés. Comme on ne peut vivre sans avenir, on ne peut vivre sans passé. Ils condamnent l’un pour l’autre et ils perdent les deux.

8 commentaires sur “La haine de l’art

  1. Bonjour Joséphine,
    Je suis assez d’accord avec toi sur de nombreux points, mais j’ai une approche un peu différente sur d’autres.
    Comme toi, je rejette la réécriture de l’histoire par le mouvement woke, ton dernier billet sur le sujet était d’ailleurs excellent. Cependant, concernant les actions dans les musées de militants de la cause climatique, j’avoue avoir de la sympathie pour eux et je voudrais essayer de te dire pourquoi.
    Est-ce qu’ils haïssent l’art ? Je n’en suis pas sûr. Pour moi, ils s’adressent à la société en recherchant un maximum d’efficacité, l’art par son universalité est un vecteur idéal.
    Tu précises à un moment que ces militants ne détruisent rien du tout mais ne font que salir des vitres, malgré cela, ton argumentaire est construit comme s’ils les détruisaient réellement.
    Pour moi, leur action ressemble plutôt à de la résistance pacifique, un peu comme Gandhi le faisait.
    Sont-ils légitimes à le faire ? La plupart des gens pensent que non, pas moi. Imagine que tu sois dans une voiture lancée à toute allure sur l’autoroute et qu’il y ait un mur qui barre cette autoroute. Si le conducteur ne l’a pas vu, te sentirais-tu légitime pour actionner le frein à main et freiner toi-même ? Ce qui serait une violence envers le conducteur.
    Pour moi nous sommes dans cette situation.
    La plupart des gens disent que l’action de ces militants ne sert à rien parce qu’ils sont déjà au courant. Mais cela ne sert à rien d’être au courant, si l’on ne fait rien. Les conséquences du réchauffement climatiques sont connues depuis 50 ans, mais ni la COP 26, ni les conventions sur le climat, encore moins la COP27 n’ont fait avancer les choses. Le pouvoir politique est strictement immobile (à part quelques actions de greenwashing) alors que la catastrophe est déjà là.
    Donc l’action de ces militant n’est pas égoïste, elle est au contraire humaniste. Ces militants acceptent de payer des amendes et d’aller en prison pour essayer de sauvegarder l’humanité.
    Que penses-tu de ces arguments ?

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    1. Bonjour John,

      Je comprends ta sympathie, je la partage pour certains d’entre eux, les premiers, qui ne jetaient pas des aliments, par exemple ce couple qui a collé une autre représentation au cadre d’un tableau paysagiste anglais, ils semblaient avoir réfléchi (leur choix de tableau et son remplacement), leur acte ne comprenait aucune agressivité envers l’œuvre et ils allaient vraiment mal, ayant les larmes aux yeux.

      Pour le reste :

      Il y a un risque, objectif, de destruction, tous les conservateurs le disent, les vitres ne sont pas toujours une garantie, et le cadre n’est pas lui-même sans valeur, même si tout le monde semble s’en désintéresser. Leur geste mime la destruction. C’est évident dans l’image qui en résulte : ce jet de produits qui semble couvrir la peinture. C’est elle qui est le fond du message. L’agressivité est éclatante.

      Et pourquoi ne pense-t-on jamais aux visiteurs ? En ces temps de pouvoir d’achat réduit, voyager, aller visiter un musée, cela a un coût non négligeable, on choisit une exposition aux dépends d’une autre, on cherche là un peu de sens et de hauteur, une lumière, c’est aussi cette expérience, peut-être unique dans une vie, qu’ils détruisent.

      Je dois dire que ta comparaison ne fonctionne pas pour moi : sont-ils en train de saboter une industrie polluante et prospère ? Non. Comme nous sommes déjà au courant, sont-ils en train d’expliquer et d’informer, d’affiner notre connaissance et notre jugement ? Non. Sont-ils en train de mener des recherches pour trouver une nouvelle source d’énergie, exploiter mieux celles qui existent ou pour préserver des écosystèmes ou des espèces ? Nullement. C’est bien plus facile de se donner ainsi en spectacle que de travailler. C’est ça le sens du travail : sacrifier le présent à l’avenir, préférer l’endurance au coup d’éclat, ils me semblent affectés de présentisme malgré leur souci de l’avenir, ils appartiennent en cela à leur époque et ne se distinguent en rien des générations précédentes qu’ils critiquent.

      Si je file ta métaphore, ils n’appuient pas sur le frein, ils collent des affiches sur les vitres du bus pour dire « on va dans le mur », ou ils hurlent dans l’oreille des passagers pour dire qu’on doit s’arrêter. Ceux qui travaillent à freiner, ce ne sont pas eux. Et ils ne les aident pas, ils leur font au contraire une très mauvaise publicité, nourrissant l’hostilité et la méfiance envers l’écologie. D’ailleurs, le fait même que ce militantisme déplaise à la plupart des gens et qu’ils le poursuivent tout de même montre bien qu’ils cherchent à choquer et blesser bien plus qu’à alerter et sensibiliser.

      Je suis parfaitement d’accord : ça ne sert à rien d’être au courant si on ne fait rien. Mais font-ils quelque chose ? Non. Ils sont au niveau des COP successives et du greenwashing. Tout ça, c’est du spectacle. Ce n’est pas de l’action. Ils ne changent rien. Mais ils peuvent se raconter qu’ils font quelque chose. Ils peuvent se donner le rôle de martyr et héros de la cause, bien plus facilement que les travailleurs plus humbles et plus efficaces. On est loin aussi d’un enseignement d’austérité et de rudesse, nécessaire à la transition énergétique, quand on joue autant avec le régime médiatique du capitalisme.

      Peut-être ai-je aussi le malheur d’en avoir rencontré (pas les auteurs de cette action précisément) et d’avoir mesuré le peu de profondeur de ce type de militantisme. Certains sont sincères, sans aucun doute, moins narcissiques que d’autres, mais s’ils croient qu’ils gagnent ainsi qui que ce soit à leur cause ou qu’ils aident la vie d’une quelconque manière, alors ils sont égarés par la panique ou l’ignorance. Et ce ne sont en rien des humanistes, ils dénigrent sans cesse l’humanité. Beaucoup aimeraient voir l’espèce drastiquement réduite, voire éteinte. C’est l’utilité du moustique, me faisait remarque l’une d’entre eux….

      Pour finir sur une note plus positive, j’aime bien Bjørn Lomborg, un chercheur danois, qui cherche de véritables solutions, afin de préserver l’environnement, prévenir le réchauffement climatique et sauver l’humanité sans en sacrifier une partie, en continuant à lutter contre la pauvreté.

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  2. Coucou Joséphine !

    Je note que la protestation (d’une manière générale) n’est – il est vrai – pas toujours de « bon goût », loin s’en faut. Mais a-t-elle seulement vocation à l’être ?

    J’ajouterais que l’indignation de ces protestataires qui sont l’objet de ton grief ici (dirigé, si j’ai bien compris, contre l’action très passionnée, mais inoffensive, de quelques olibrius de l’écologie-à-la sauce-tomate), si leur manière d’indignation ne vaut probablement pas – je te l’accorde volontiers – d’élever leur geste vers de célestes sphères créatives susceptibles d’en rendre dès aujourd’hui perceptible l’aloi, voire d’en rendre convertibles un jour en or le prestige et la valeur cachés, tels qu’ils furent eux-mêmes différés et refusés en leur temps aux toiles du pauvre Van Gogh avant que l’obscène délicatesse de nos collectionneurs et mécènes s’en émeuvent et s’en emparent sans la moindre gêne à peine un siècle plus tard (sans doute parce que le geste de ces indignés n’est pas, en tout cas aux yeux de la fine fleur du public averti qu’elle choque, une protestation aussi élégante et chic que notre curieuse et potache époque exigerait qu’elle fût, à la faveur de son raffinement artiste), ne crois-tu pas, néanmoins, chère Joséphine, qu’au train où nous allons, nous en arrivions assez vite à la situation déréglée et ubuesque où l’on exige des comptes et des sanctions au « méchant messager » – pauvre oiseau de triste augure venu gauchement donner l’alerte et gâcher la fête -, au lieu de tourner son regard outré, pour une fois, vers les (vrais) décideurs et (vrais) profiteurs du (vrai) dérèglement ?

    Et incidemment, si on ne préfèrerait pas, tout bien considéré, ne pas savoir du tout ce qui se passe ; avec, en prime, le soin de donner des leçons de savoir-vivre, d’élégance et de « détachement-résilient » à ceux qui s’agitent ainsi comme des fous – autour des musées, des statues, des stades, etc. -, parce que, voyant venir ainsi devant eux une catastrophe – peut-être LA catastrophe -, ces pauvres malheureux ont pris le parti d’en annoncer la pénible nouvelle aux esthètes atterrés, et d’affronter – pendards – les huée de gens bien élevés…

    Oh, je constate que j’en deviendrais à mon tour tout confus et maladroit ; mais je compte ici sur ton indulgence Joséphine :-)…

    Connais-tu (les chroniques de) l’humoriste Thomas VDB ?

    Elles me font souvent rire. Celle sur le sujet abordé (que je mets en lien) surpasse, me semble-t-il, bien des choses « intelligentes » qu’on serait tenté de dire avec l' »esprit de sérieux » – et que, du reste, je n’ignore pas qu’il m’a manqué ici la légèreté de ne pas commencer à dire trop sérieusement…

    Je soupçonne ici toute la supériorité de l’humour… Et c’est pourquoi, souvent, j’ai regretté de ne pas savoir raison garder – pour en rire -, ce que, justement, le lien ci-dessous s’est, pour une fois, chargé de libérer chez moi :

    https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-chronique-de-thomas-vdb/la-chronique-de-thomas-vdb-du-lundi-17-octobre-2022-1795331

    😉

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    1. Bonjour David,
      je crois que j’ai répondu à la plupart de tes remarques dans mon précédent commentaire, en réponse à John 🙂
      Je pense que vous avez de l’indulgence ou de la sympathie pour ces activistes parce que vous en partagez le combat. S’ils militaient pour l’interdiction de l’avortement en aspergeant de sang des Vierge Marie, la réaction de la gauche ne serait pas la même. Quant à moi, je préfère juger le comportement plutôt que l’intention. Je peux me reconnaître dans l’écologie sans souscrire à toutes ses manifestations, surtout celles qui la desservent.
      Le commentaire radio rejoint ma conclusion : ce type d’action alimente l’hostilité envers l’écologie, j’ajoute seulement : elle est donc contre-productive.
      Je dois dire que je ne l’ai pas trouvé drôle, mais les humoristes ne me font presque jamais rire, ils m’ennuient. J’ai l’humour du geste et de l’absurde, des scénettes à la Charlot, ou l’humour de l’intelligence, des remarques si vraies, imprévues et impertinentes qu’elles me font éclater de rire comme une libération.
      Je remarque dans ton message une opposition entre bon et mauvais goût, entre esthètes érudits et gens simples, une opposition presque de classes.
      Les militants écologistes sont pourtant souvent très favorisés, citadins et bourgeois, et ce sont les plus défavorisés, aux métiers les plus éprouvants et isolés dans les campagnes, qui peinent à les comprendre. Faut-il rappeler le mouvement des gilets jaunes ?
      Certes, ils sont ignorants, je ne leur en fais pas particulièrement grief, ils sont jeunes et c’est le propre de la jeunesse d’être ignorante (mais aussi son devoir d’apprendre). Cependant, rien n’indique qu’ils auraient pour autant les vertus de la simplicité.
      Rien ne dit non plus que les classes dites supérieures aient un meilleur goût ou de meilleures manières. Cela fait longtemps que Bourdieu est dépassé et que ces classes se passent de culture. Un diplôme de grande école, un métier haut placé ne garantit pas une culture approfondie, rien qu’un vernis, et encore est-il de plus en plus mince et factice. (Une autre dimension qu’a ratée Bourdieu : le modèle d’intégration et de réussite a changé au cours du XXe siècle, la culture populaire est devenu le modèle au lieu de la culture élitiste, les codes viennent d’en bas, la culture qu’on souhaite imiter est celle des marges et des opprimés, pour être valorisé et accepté il vaut mieux écouter du rap que des concertos pour violoncelle, porter jeans et baskets que costume et cravate, et il est plus facile de s’intégrer à une conversation, quel que soit le milieu, en lisant et débattant d’Annie Ernaux que de l’Enéide.)
      Quand je suis allée voir ces tableaux, les salles étaient remplies de gens de tous les continents, de toute origine sociale. Je me rappelle le Printemps de Botticelli, l’émerveillement sur les visages tournés vers lui, certains très éprouvés par la vie. Aller à Florence, c’est presque un pèlerinage. Mais ce sont des esthètes, n’est-ce pas, des bourgeois ? Des gens ridiculement attachés à des objets ridiculement précieux. Comme il faut ignorer la nature humaine pour dire ça…
      Tu sais, la politesse, l’éducation ne se réduisent pas à des règles de bonnes manières et des raffinements en la matière, c’est au contraire une forme de simplicité, de sobriété : l’effacement de soi, l’attention à l’autre, savoir qu’on n’est pas seul dans la société, une manière de se décentrer, et, ça va peut-être t’étonner, mais je l’ai trouvée bien davantage chez des gens d’origine modeste, et qui avaient aussi un très bon goût, du moins le même que le mien 😉
      Tout ceci dit sans aucune hostilité, je crois qu’on ne partage pas du tout la même grille d’interprétation de ces phénomènes.

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      1. Je n’y ai perçu aucune hostilité, Joséphine, et je t’en suis reconnaissant.
        Je me dois maintenant de tenir compte au mieux de ce que tu pris le temps de bien vouloir exposer.
        Á ce stade, je dirais probablement que tu es plus « sage » que nous.
        En tout cas, tu sembles donner moins prise à la surdité et l’immobilité de l’ordre établi, à cette forme d’exaspération et d’aigreur qui vous prend à votre insu « par les tripes ».
        Tu n’imagines pas à quel point je peux être fâché avec le monde tel qu’il est.
        Très tôt, en ouvrant déjà le premier œil sur lui, il me semble avoir éprouvé toute la déception de ses serments et de ses déclarations, Voilà, que je porte désormais au quotidien cette amertume et cette noirceur comme un fardeau douloureux et indomptable.
        Mais je garde à l’esprit qu’il n’est pas impossible que ce ne soit que mes propres ombres qui viennent ici obscurcir le tableau. Car, après tout, pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? Pourquoi cette obscurité en moi ne contaminerait pas tout ce que je vois et perçois en dehors de moi ?
        Toujours est-il que, de toute ma vie, je n’ai fais, peut-être, que lutter incessamment contre des réactions très naturelles et noires que l’on ne domine plus que par l’humour, l’ironie, la satire, etc., sentis comme les seuls moyens pour ne pas se commettre davantage…
        Il en a résulté une solidarité instinctive et abusive sans doute avec la dissonance, la désobéissance et la dissidence.
        J’ajouterais, mais peut-être me trompé-je, que tu entretiens avec l’art, avec la beauté artistique et les œuvres d’art une relation si étroite, si pure et élevée qu’elle me semble tenir du « sacré » (une affaire « de vie ou de mort ») et relever du sentiment de l’amour lui-même (comme je pourrais, je crois, en ressentir pour « l’amour de la vérité »), de sorte qu’il serait très désobligeant et injurieux de ma part de passer outre cette tacite prière qui implore l’absolu respect des œuvres et l’impérieux devoir de ne pas « cracher » vulgairement sur elles.
        Bref, je vois moins dans ce désaccord une affaire d’arguments que d’estime.
        Non seulement, je m’en voudrais de les contrer indûment, mais – à le faire – j’aurais le sentiment de blesser vainement une sensibilité, pour ne par dire une âme. Á quoi rien me répugnerait davantage 😉

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        1. Merci David de ce très beau message. J’entretiens en effet ce rapport sacré avec l’art, plus précisément avec la beauté – que je trouve autant dans les oeuvres des hommes que dans celles de la nature ; et je perçois une continuité entre beauté et vérité, comme une continuité entre elles et la justice (le beau, le vrai et le bien de Platon).
          Je comprends parfaitement ta reaction envers notre société. C’est peut-être parce que j’y vois tant de laideur, au sens propre et figuré, que je voudrais préserver ce qu’il y reste de beauté (y compris la beauté du geste, de la parole et de la pensée).
          Quant au sacré, je suis très sensible au soin que tu prends de ne pas me blesser. Je pense qu’un des problèmes de notre société, c’est qu’elle ne montre plus ce respect. Bien sûr, je défends entièrement la liberté de pensée et d’expression. Cependant, ne rien respecter comme sacré et ne pas respecter ce que les autres considèrent ainsi, ne pas placer au centre de sa pensée plus que sa pensée, ne pas fonder sa parole sur l’ineffable, je pense que cela alimente une forme de barbarie matérialiste, où rien n’a de valeur que la valeur marchande.
          Au sujet de la révolte, en effet je suis sage, au sens d’enfant sage, j’ai été une enfant, une adolescente très sage, manière aussi d’être très secrète.
          J’aime l’atypique, l’extrême, l’original, le marginal. Je ne me considère pas comme adaptée à la société où nous vivons et souvent je réprouve ses normes. Cependant, je n’aime pas, je n’ai jamais aimé, même ado, la désobéissance en soi et pour soi. Je crois que ce qui me dérange en elle, c’est le manque de discrétion, une forme d’égocentrisme, et je me rends compte que ce jugement peut être injuste. Cela rejoint ce que je disais de l’impolitesse : l’incapacité à se décentrer, à comprendre qu’on n’est pas seul dans la société, qu’elle n’a pas été faite pour nous et qu’elle nous accueille, que ses règles, si elles nous déplaisent, ont un sens et qu’on ferait mieux de le connaître avant de les briser, leur premier sens étant celui de nous réunir.
          Plus qu’une enfant sage, je crois que j’ai été une enfant inquiète, inquiète de résoudre les problèmes plus que de les compliquer davantage, en désobéissant. Mais l’inquiétude ne doit pas nous rendre peureux, et l’on doit bien sûr se révolter quand nécessaire.
          Ce qui me sauve de l’aigreur, de l’exaspération dont tu parles, ce sont quelques modèles. Des personnes si lumineuses, si généreuses que le sens de la vie m’est ainsi délivré : je dois les imiter. C’est là où l’expression sauveur prend son sens ! On est sauvé de notre part d’ombre. Ces personnes sont rares et pourtant il suffit d’une seule pour être sauvé.

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  3. Bonjour Joséphine, mon commentaire ne sera pas très long : Je suis d’accord avec vous !
    Ca ne fait pas avancer la cause écologiste de faire du scandale dans des musées, d’autant que l’art est une des activités les moins polluantes, donc du point de vue signification ou symbole, c’est nul et non avenu.
    Peut-être que ces tableaux représentent aux yeux de ces activistes le pouvoir de l’argent, (Van Gogh et ses Tournesols, l’un des tableaux les plus chers du monde) mais ça prouve surtout qu’ils ne comprennent rien à la valeur artistique, sensible et humaine des oeuvres : pour eux, c’est juste une valeur marchande, un objet de spéculation, un symbole capitaliste.
    Bonne journée à vous !

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