Des chemins qui mènent quelque part

Quand je vois tellement de gens instruits et intelligents partager les élucubrations d’Agamben, de Butler ou de Latour, et d’autres les écouter, interdits, inquiets, sans plus savoir qui croire, je me dis que nous manquons de repères, que nous sommes perdus dans la multiplicité et l’éparpillement de notre monde. Le postmodernisme a voulu imiter cet éparpillement et cette multiplicité : ne s’assurer de rien, rester mouvant, relatif, surprenant, se complaire dans le brouillage de pistes.

C’est assez. Il faut bien aller quelque part pour aller autre part. L’errance a son charme, mais elle fait vite du sur place. En lisant les théories des uns et des autres, j’ai l’impression de jouer à colin-maillard dans une cour d’école. Je me suis lassée de leurs tours de passe-passe et de la narration qu’ils répètent comme on raconte aux enfants la même histoire chaque soir : il n’y a pas de faits (une nature), mais seulement une interprétation des faits (une culture), constituée à des fins de volonté de puissance et qu’il faut déconstruire pour s’affranchir. Mais la déconstruction ne rencontrant la résistance d’aucune réalité, elle se poursuit sans fin et la liberté échappe à notre prise.

L’aliénation, ils nous l’imposent et je m’affranchis d’eux. Je veux partir à l’aventure, découvrir le Grand Dehors, dont ils sont terrifiés, et je les comprends, mais je ne sais pas comment les consoler de cette vérité : le monde existe et ne se soucie pas d’eux. Chercher, c’est aussi trouver. Ils craignent de toucher à quoi que ce soit. Ce qui s’émancipe de leur discours, ce qui résiste à l’autorité de leur langage, comme ils en ont peur.

Mon premier repère, ils me le donnent : je vais être contre eux. Je vais m’éloigner autant que possible de leur cour d’école et de ses échos. Je serai sans doute seule, puisque tout le monde semble s’y plaire. Malgré leurs appels, je ne me retournerai pas. Je n’essayerai pas de comprendre en quoi ils pourraient avoir raison, je sais trop en quoi ils ont tort. Je préfère l’avenir, il est temps de partir.

Nous avons tous une boussole. C’est la nature humaine que nous partageons. Dans tous les domaines, de la politique à la morale, elle nous guide. Mieux nous la connaîtrons, mieux nous saurons agir. Et il y a les cartes : les valeurs qu’on se choisit, celles-ci ne seront pas les mêmes, mais nous pouvons nous rencontrer au gré de nos trajets, nous mettre d’accord sur la croisée des chemins. Et il y a les chemins : les choses, sans lesquelles les mots n’ont aucune consistance, la matérialité, toutes les crêtes de l’être. Et il y a nos pas qui ne peuvent pas faire n’importe quoi, on ne marche pas de tant de façons, mais d’une manière aussi universelle que le raisonnement logique. Il y a donc bien un sens, du sens.

Nous serons en bonne compagnie. Bouveresse contre Derrida. Orwell contre Foucault. Chomsky contre Lacan. Beauvoir contre Butler. Toute la science contre Latour. Les écoliers vous diront : on peut être des deux côtés. Encore une embrouille postmoderne. Ces auteurs sont contraires. Il faut choisir son camp. La philosophie n’est pas une fiction, manier les idées n’est pas un jeu, c’est très sérieux : on décide ce qu’il en sera de la vie des gens.

Nous ne chasserons pas pour autant le mystère et l’oblique. Mais nous aurons le désir d’avancer, de prendre appui, d’avoir de l’élan. Quand on arpente ainsi le pays de la vérité, on apprend à se tromper. On se perd, on revient en arrière, on trébuche, on se relève. Cela reste bien plus intéressant que de tourner en rond, un bandeau sur les yeux, en croyant d’avoir toujours raison. Et peut-être qu’ils se souviendront de notre départ, qu’ils se demanderont où nous sommes allés et qu’un jour eux aussi auront envie d’ouvrir les yeux.

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