L’art de la légèreté

Dans un cycle de conférences destinées à l’université d’Harvard et publiées sous le titre de Leçons américaines, Italo Calvino déclare sa confiance en l’avenir de la littérature à l’approche du nouveau millénaire. D’après lui, elle détient des qualités et des spécificités que rien ne saurait remplacer. Il se fait le défenseur de certaines de ses valeurs, qui ne caractérisent pas toute la littérature, mais celle qu’il admire, à laquelle il aspire : légèreté, rapidité, multiplicité, concision, précision, imagination.

Légèreté du réel réduit à sa quintessence dans l’alambic de l’expérience, légèreté du récit à la structure épurée jusqu’à la linéarité et légèreté des mots dont se dissolvent les aspérités dans la fluidité du rythme et des sonorités. Si une littérature cherche à donner au langage le poids, l’épaisseur, la concrétude des choses et du corps, une autre cherche à le priver du moindre poids, à faire des lettres un nuage dérivant, une vive pluie intérieure, un champ d’impulsions magnétiques. Celle-ci trouve ses motifs dans le minuscule (Lucrèce), le mouvant (Ovide), le fragile (Montale) et ne peut se dissocier de la rapidité.

Économie du récit qui même dans ses zigzags ne connaît que la ligne droite, agilité de la parole qui bondit de sujet en sujet aussi curieuse et empressée que le moineau ou l’écureuil, pensée lancée à pleine puissance dans l’espoir de trouver l’inconnu au bout de sa trajectoire. Discourir est courir. La vitesse n’assure pas d’atteindre la vérité, mais elle donne l’ivresse de son vertige. L’accélération nous transmet son énergie, dans la simultanéité des images réside la poésie. Mais la rapidité décrit surtout ici la concision et la densité du style, de haute intensité. Elle sait jouer sur la temporalité, dilater autant que contracter la durée. L’art narratif consiste à faire rimer les évènements comme l’art poétique à faire rimer les formules. La logique des contes et des fables est rythmique.

La précision sert la rapidité : la flèche exige de viser juste. Le mot doit toucher ce qu’il désigne. Le chasseur de réel, armé de mots, montrera les qualités de ses ancêtres : attention et discrétion. La peste du langage : son à peu près, dont la littérature est le seul remède. Le langage perd sens, il ne se frotte plus au réel pour faire des étincelles, alimenter nos flammes, il devient vague, abstrait, général, vide, anonyme, sans force. Cette maladie gagne la vie, elle se signale par une perte de forme que nous devons contrer en cherchant et conférant la forme, c’est-à-dire des limites et des mesures. D’où le goût de Calvino pour la série, les symétries, les formes géométriques, contre l’infini, qu’il soit l’infiniment grand ou l’infiniment petit. Autrement dit, face à l’entropie, l’harmonie. Certes, l’entropie l’emportera, mais au cours de son déploiement, elle donne lieu à des zones de sens, à des formes finies et la littérature compte parmi elles. « La poésie est l’ennemie du hasard, bien qu’elle aussi fille du hasard et sachant qu’en fin de compte le hasard remportera la partie. » Face au néant, deux élans créateurs, dérivés des deux modèles du vivant : le cristal ou la flamme. Calvino est porté par le premier. La précision qu’il loue a également deux applications possibles : elle s’attache aux structures du réel (abstraction) ou à ses détails (sensibilité), c’est-à-dire : soit elle rationalise le réel par des systèmes, soit elle le traduit littéralement, chose à mot. Mallarmé d’un côté, Ponge de l’autre, Calvino entre les deux. Le langage se situe justement entre l’abstrait et le sensible, il trahit l’un et l’autre tout en reliant l’un à l’autre. Il ne sera jamais pure abstraction. Grésille en lui le monde sensible dont il fait lui-même partie. Mais il ne sera jamais non plus pure sensibilité, substitut de la chose. Dans le premier cas, il est en trop, en surplus et dans le second pas assez, en défaut.

L’imagination résout-elle ce dilemme ? Est-elle participation à l’âme du monde (Jung) ou plongée dans notre intériorité la plus singulière (Freud), méthode d’investigation de l’univers ou occasion de se laisser traverser par lui ? L’art d’écrire consiste à réunir la génération spontanée d’images avec l’intentionnalité de la pensée discursive. La littérature se fonde sur une imagination sans images, c’est-à-dire qui ne fournit pas les images mais les suscite par ses formules, et cette imagination-là tire sa force de ne pas distinguer intériorité et extériorité, référant et référé : le mot n’est pas la chose, mais il en est l’amorce, ou la morsure. Affiliée aux rêves et aux visions, elle ne saurait dans ses récits oublier l’importance de la visibilité : la nécessité de proposer des images neuves, nettes et vives qui impressionnent celui qui lit ou écoute.

De nouveau, deux manières de faire face au monde, à sa multiplicité : ou le roman encyclopédique, dialogique, informe et multiforme ou la forme brève, dans sa finition de miniature, se ramifiant en d’autres formes brèves, croissant comme le cristal, par symétries et inversions, ou se consumant comme la flamme par élans successifs. Dans les deux cas, la littérature se désintéresse du moi et se tourne vers le monde, mais celui-ci s’offre aujourd’hui dans son éparpillement et sa pluralité, il se montre trop divers et incertain pour rien affirmer de définitif ou prétendre à l’exhaustivité et donne lieu à ces deux figures littéraires : une œuvre qui tente d’être l’équivalent du monde par son ampleur, son hybridité, sa force centrifuge ou une œuvre qui, renonçant à rendre compte de cette totalité, ne contient pas la multiplicité mais la représente par sa multiplication : une à une, les formes brèves renvoient au tout par métonymie, composant un archipel ou une constellation. Dans le cas du roman, il faut savoir proposer un équivalent du monde, complet et autonome, et croire suffisamment à cet univers pour y séjourner longtemps, ouvrage tout de continuité, tandis que, dans le cas de la forme brève, l’auteur, maître en ruptures (en débuts et en fins), rompt la continuité du monde, soustrayant un élément de l’ensemble qui reste le fond et la référence. Il sait ainsi évoquer toute la nuit du mythe autour de la flamme d’un conte, ou tout l’éclat d’un pays ou d’une époque dans le miroir mince d’une nouvelle. Le poème n’est pas loin.

Les qualités dont Calvino se fait le chantre se trouvent en effet de préférence et sauf exception dans la forme brève. La légèreté exige de travailler la matière jusqu’à lui conférer la qualité de l’esprit, son agilité, sa souplesse, alchimie subtile qui ne peut traiter que peu de matière à la fois. La rapidité arrive soudain après la patience d’une longue méditation, ou bien elle s’atteint par une recherche ardue du mot juste, du rythme parfait. En tout cas, la pointe de vitesse s’achève en quelques pages, elle n’a pas l’endurance d’atteindre les centaines. De même, la précision s’oppose à la digression, préférant toujours le moins au plus, et la visibilité, telle que l’entend Calvino, se détache comme une silhouette, efficace, immédiate, sans s’égarer dans la richesse du détail. Bref, il s’agit ici d’une littérature de la fulguration, dont les effets peuvent durer, mais qui s’accomplit dans l’instantanéité.

Ajoutons que ces qualités ne sont authentiques que dans la mesure où elles intègrent leurs contraires. La légèreté doit s’arracher à la pesanteur, la rapidité vriller à travers l’inertie, la visibilité percer l’opacité. Calvino évoque Persée aux pieds légers qui garde dans sa sacoche, comme arme secrète, la tête de Méduse au regard pétrifiant, ou bien les frères complémentaires Mercure et Vulcain : la concentration et la persévérance de l’artisan boiteux face à la prestance du messager qui relie tous les points de l’espace et du temps en un instant ; et la grâce de l’un vient du labeur de l’autre et donne sens à ce labeur. D’autre part, plus la privation est grande, plus la légèreté est nécessaire et naturelle. Calvino rappelle les femmes qui supportaient le plus pénible, borné, obtus de l’existence : elles s’imaginaient sorcières, s’envolant loin sur des balais ou même des épingles, des aiguilles, le plus léger de leurs outils. La légèreté n’a donc rien de superficiel. Sans doute émerge-t-elle d’une profonde mélancolie.

Comment dire ma joie en découvrant ces conférences, qui prennent la défense de tout ce que je considérais comme mes défauts et qui sont en fait mes qualités, que je devrais cultiver plutôt que contrer. Il faut dire que j’ai été très mal conseillée. On m’a dit de développer, d’enrichir, d’approfondir, alors qu’il fallait continuer sur ma lancée : densifier, espacer, consteller. On n’a cessé de me parler de romans : quand j’en écrirai un, pourquoi je n’en écris pas, etc. au point que je suis obligée à en rédiger un. On m’a fait croire que toute forme brève était fragmentaire, c’est-à-dire insuffisante, inaboutie, la pierre d’un monument à venir ou la ruine de ce qui aurait pu être, tandis que rien n’est plus abouti et autosuffisant que le texte devenu île ou archipel. Faites attention à qui vous donne des conseils. J’ai vu des auteurs que j’appréciais appauvrir terriblement leur style et leur univers par souci de bien faire, de se conformer aux attentes.

Par exemple, je trouve ce conseil répété partout : écrivez beaucoup, tous les jours, tant de mots, ou tant de temps. Pas de pratique plus contre-productive et même contre nature pour nous, les écrivains de la légèreté, qui considérons la parole comme le fil du funambule ou la source dans le désert. Non, qu’importe l’insistance de bavards, nous refusons de la disperser ou d’en faire des broderies. Calvino raconte l’histoire bien plus instructive du peintre Chuang-Tzu. Le roi lui demande de dessiner un crabe, le peintre répond qu’il a besoin de cinq ans et d’une maison avec douze serviteurs. Après cinq ans, encore aucun dessin : « J’ai besoin de cinq autres années, dit-il. » Le roi les lui accorde. Les dix ans écoulés, Chuang-Tzu prend le pinceau et en un instant, en un seul geste, dessine le crabe le plus parfait qu’on ait jamais vu.

Sans aller jusqu’à la perfection, quantité d’auteurs écrivent ainsi, dont je fais partie. Mon conseil à ceux qui me ressemblent : le texte est un champ de safran, rien ne sert de le précipiter, le supplier, le forcer, un jour il fleurira de lui-même, recueille-le au plus vite, demain, après-demain, ou même dès ce soir, il sera trop tard, ensuite attends le prochain. Une certaine frustration accompagne ce tempérament : on pense à écrire plus qu’on écrit. Mais se contraindre à écrire à contretemps n’améliorera pas l’affaire. Se présente alors le problème, complètement artificiel, de la panne : nous n’avons rien à dire, le texte en croissance se refuse ou n’offre que sa caricature. Or, la page blanche n’en est pas une. Elle est une terre au travail, au silence bruissant. Attends, sois attentif : tu entendras la graine, la racine, la pousse. Tout au plus engraisse-la de tes recherches, et surtout irrigue-la de tes rêves.

La légèreté de l’écriture vient-elle d’une légèreté du caractère ? Connaissant des romancières, je remarque leur humeur posée, leur pensée établie et solide, quelque chose de plus ancré et assuré que moi. Calvino suppose une certaine mélancolie aux écrivains de la légèreté, je crois que les caractérise surtout une mobilité qui va jusqu’à l’instabilité, comme s’ils étaient en perpétuelle métamorphose. Et si mélancolie il y a, elle vient du décalage entre leur impermanence et la permanence des autres, de leur résistance à l’enlisement dans le même ou l’immobile et de leur situation impossible : comme être si léger dans un monde si lourd ?

Bien sûr, la littérature du poids, de la lenteur, de l’ampleur jouit de plus de prestige que celle de la légèreté, de la rapidité et de la concision. Elle en impose, rien que par son volume ; et mon pays en particulier ne semble pas apprécier les formes brèves, comme je l’exposais tantôt. Nous appartenons à une littérature mineure et marginale. Cela changera-t-il ? Peut-être que le roman s’éteindra comme la peinture d’histoire, à laquelle nous préférerons bientôt l’expressivité de l’esquisse. Mais je crois que la littérature de la légèreté manquera toujours de reconnaissance, elle restera aux yeux de la majorité le caprice de drôles d’oiseaux, d’oiseaux rares. Qui prête attention au colibri quand l’aigle déploie ses ailes ? Les Icare ne courent pas les rues et si on les aperçoit, leurs ambitions sublimes paraissent des songes creux.

Chute d’Icare, Henri Matisse, 1945

7 commentaires sur “L’art de la légèreté

    1. Merci ! Je le présente comme mon art poétique, mais je suis loin d’être à la hauteur de l’idéal ! Mais avoir un idéal, c’est déjà pas mal.
      J’aime aussi l’épaisseur et l’ampleur, le côté croustillant et riche d’une écriture verbeuse, j’en ai besoin comme nourriture à la légèreté, les petits oiseaux consomment une énergie considérable 😉

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s