Pourquoi ne lit-on plus de nouvelles ?

La nouvelle n’est pas à l’honneur. En France, elle trouve peu de lecteurs et donc peu d’éditeurs, surtout si elle est francophone. Les Anglo-Saxons, fortement identifiés au genre, rencontrent plus de succès. Pourquoi ce manque de curiosité, d’intérêt ? Sans doute cela vient-il de l’éducation. L’école nous prépare à une certaine pratique de la lecture : le roman et l’essai, qui immergent le lecteur dans un monde ou une pensée, l’enveloppent dans une totalité, l’emportent dans une continuité, en dévidant un même fil tout du long, aussi embrouillé soit-il.
Le recueil, qu’il soit de poésies, d’aphorismes ou de nouvelles, désoriente alors par son éclatement incertain, aussi mobile qu’immobile. Comment le lire ? Dans l’ordre ou le désordre ? Un texte après l’autre, ou en se ménageant des pauses ? Ne faut-il pas relire pour lire ? Revenir en arrière pour avancer ? Le recueil ne prend pas son lecteur par la main. Relief escarpé et accidenté, il ne trace aucun chemin et jette sur les épaules une langue trouée par ses silences, battue d’un rude vent de blancheur. Ici, il faut inventer sa lecture, son rythme, sa manière. On est libre et la liberté n’est pas chose aisée. On peut se sentir abandonné.
Tous les recueils n’appellent pas à la même lecture. Fleurs qu’on butine à loisir, bondissements d’un oiseau rire, cailloux conservés comme des talismans, erres d’une bête qui échappe à la chasse, fulgurances dans notre nuit qu’on croyait jusqu’alors être un jour. Le recueil éveille l’inquiétude par ses déplacements incessants, son irrésolution fondamentale, son inachèvement songeur. Rien n’apaise la pensée, ne satisfait l’identité. Ici, pas de synthèse ni de système. Pas d’unité ni de totalité, ces grands refuges de l’esprit et du cœur : quand le sens est enfin décidé, fixé. Je sais bien qu’un bon roman, un bon essai laissent le sens ouvert, mais moins ouvertement. D’autant qu’ici la responsabilité du sens incombe au lecteur : à lui de décider d’en faire ou non, et lequel donner.
J’entends souvent reprocher au recueil sa répétition : c’est du même présenté différemment, les variations infinies et infimes d’un dire unique, un concert d’échos qui finissent par se confondre. Pourquoi alors ne pas écrire un seul texte, cohérent, avec un début et une fin, qu’on puisse aller au fond des choses et comprendre où l’auteur veut en venir ? Le recueil tourne en rond sans jamais toucher à son centre. Ah, ce désir de clôture, d’unité, de totalité qui revient… Certes, si on lit un recueil comme on lit un roman, d’une traite, linéairement, on tourne en rond. Et si je lisais un roman ou un essai comme un recueil ? Comme je trouverais lourds et maladroits ces remplissages obligés de la narration ou du raisonnement, ou ces passages où l’on dit en trois pages ce que l’on pourrait dire en trois phrases, et comme je jugerais hâtives et suffisantes ces conclusions sur le nature des êtres, et diluée la pensée, et éventé le sentiment. Et j’aurais tort, et je ne saurais pas les lire.
Le recueil invite à affiner ses sens, à sentir la nuance, en trouvant la différence dans la ressemblance. Il ne touche pas au centre, il le cerne, et peut-être indique son absence. Par son éclatement, il préfère les choses à la raison des choses. Son attention de surface pressent la profondeur, entrevoit le mystère, préserve l’ambivalence. Sa forme problématique se retrouve dans les fragments qui le composent. Poésies, aphorismes ou nouvelles explorent les paradoxes. Au lieu de réduire ou résoudre les contradictions de l’existence, elles en font le cœur battant de l’écriture.
Pour revenir au cas particulier de la nouvelle, elle ne jouit pas du prestige de la poésie ou de l’aphorisme. Considérée comme un exercice préparatoire au roman, dont elle serait la miniature ou l’esquisse, elle est rarement prise pour elle-même, comme un art en soi, sans autre finalité que sa propre forme. Pourtant le style peut y atteindre une rare exigence où la prose et la poésie s’hybrident parfaitement. Non seulement elle constitue un art en soi, mais un art ardu. Loin d’être un brouillon, sa brièveté n’autorise aucun laisser-aller. D’ailleurs, elle précède le roman dans notre rapport à la littérature : le conte lu ou raconté, l’histoire pour enfants partagent sa brièveté et son intensité comme sa prose poétique et son univers étrange, aussi cruel que tendre. Sans doute l’enfant n’esquive-t-il pas l’inquiétude du sens, comme le fait l’adulte. Un monde de questions ressemble plus à celui qu’il vit qu’un monde de réponses. Proche de l’âge où il a appris cette magie qu’est la modulation du sens par le son, il se réjouit aussi de la matérialité de la langue, donc d’une parole très littéraire, quitte à ne plus rien comprendre, comme dans les comptines.
C’est à se demander si notre époque qui ne lit plus de nouvelles (ni tellement de poésie et encore moins d’aphorismes) n’a pas un besoin exclusif de réponses, d’assurances, de sens balisés. Il ne faudrait rien laisser en suspens ; et ce refus de l’inquiétude révèle une grande inquiétude.

6 commentaires sur “Pourquoi ne lit-on plus de nouvelles ?

  1. Tu as raison de mettre à l’honneur les nouvelles (c’est un peu comme les courts-métrages à la télé) Je suis abonnée à Short Editions et je me régale de leurs nouvelles.Merci de ce partage 😉

    J'aime

  2. Oui, refuser l’inquiétude de ce qui est suggérer, de ce qui laisse vraiment la place de penser, de voir les nuances, la complexité, le caractère irrésolu du monde, c’est sans doute souffrir d’une profonde angoisse. Je partage ton analyse et te remercie de l’exprimer avec la perspicacité et la finesse qui te caractérisent.

    Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.