Ce que mourir veut dire

La mort semble contredire la dynamique de l’individuation, en posant une fin abrupte et sans recours à ce processus harmonieux et complexe. Cependant, en tant que spiritualiste, Jung n’y voit pas une fin, mais un achèvement, un parachèvement. Pour le comprendre, nous devons revenir à ce mystère qu’est la vie : l’animation de la matière inerte. Quelle est sa fin, sa finalité ? L’une et l’autre sont-elles superposables ? La psychanalyse n’a cessé de chercher une réponse, car elle établit une équivalence entre vie et psyché, et donc entre orientation de la vie et orientation de la psyché, qu’on la nomme énergie psychique (Jung), libido (Freud) ou désir (Lacan). Pour résumé, Lacan définit le sens de la vie comme un désir déterminé par le manque à être, Freud comme un organisme qui vise à la fois sa perpétuation et sa disparition dans la recherche de son plaisir et Jung comme une animation de la matière qui souhaite l’actualisation maximale de ses potentialités.

Pour Freud, le vivant aime la vie, mais il aime aussi la mort, car celle-ci est son origine et sa fin et il vise toujours à retrouver son calme premier, l’harmonie complète du non-être. Tandis que la pulsion de vie s’oriente vers l’avenir, la conservation et la perpétuation, la pulsion de mort s’exprime par un désir de régression, de retour à l’état originel de matière inanimée par l’autodestruction. D’un côté, la mobilité, la nouveauté, l’évolution ; de l’autre, le statisme, la répétition, la régression. Mais l’une et l’autre tendance ne se réduisent pas à cette opposition. Elles ont plus en commun qu’il ne semble. Sans être contraires, ces pulsions se contrarient, puisque l’une cherche à conserver la vie, éviter les dangers et réaliser l’inertie souhaitée par une fusion avec l’objet désiré, tandis que l’autre tente de mettre la vie en péril de l’intérieur et de réaliser l’inertie par une déperdition complète et irrémédiable.

Physicaliste, Freud assimile l’esprit à la matière et la fin à la finalité. L’animation est une émanation de la matière, sans au-delà. La mort étant la fin de la vie, elle est aussi sa finalité. Sa métapsychologie se fond donc sur un a priori métaphysique, qui ne prête pas à débat, puisqu’il est impossible de déterminer la nature dernière de la matière. Je ne reprendrai pas ici les querelles antiques ou médiévales sur le sujet, mais il est important de souligner la partialité d’un tel positionnement. Jung, tout aussi partial et conscient de l’être, cautionne l’a priori contraire, en se réclamant de ce qu’il appelle la donnée religieuse de l’âme : la conviction intime qu’on se survivra, qu’on est immortel, que ce qui nous anime nous précède et nous succède et que notre vie se perpétuera au-delà de l’enveloppe psychophysique du moi.

En cela, l’individuation est une préparation à la mort. En retrouvant le Soi, cette totalité de la psyché qui est en même temps son centre, cette enveloppe-noyau par laquelle il est partie du tout, microcosme du macrocosme, le sujet accède à une paix intérieure, quels que soient ses tourments à venir. Il accepte sa propre finitude tout en sachant se survivre. La fin-finalité qui oriente la vie n’est donc pas la mort entendue comme le retour à la matière inerte, mais l’élévation vers, jusqu’à une réalité transcendantale – le ciel où l’arbre déploie sa frondaison. Je crois qu’ici il est difficile de prendre position par de simples arguments logiques et rationnels. Kant a montré que ces sujets échappaient à notre entendement et appartenaient non seulement à l’inconnu mais à l’inconnaissable. Seules comptent l’expérience intérieure, la conviction intime et sans doute aussi l’idiosyncrasie de chacun, son type jungien.

Une telle vision de la mort scandalise notre esprit formaté par l’époque. L’interprétation matérialiste de la réalité fait autorité. Qui ne résume pas la mort à l’abîme se complairait dans ses fantasmes. Comme on désire ne pas mourir, on imagine une vie post-mortem. Ainsi parle le conscient, mais l’inconscient dit l’inverse. Les rêves ne présentent pas la mort comme une déchéance ou une absence à soi, mais comme une transformation. Lors d’un entretien donné à la BBC, Jung précise :

« Voyez-vous, j’ai traité de nombreuses personnes âgées et il est très intéressant d’observer comment l’inconscient réagit au fait qu’il est apparemment menacé d’une extinction complète : il ne s’en soucie pas. La vie se comporte comme si elle allait se poursuivre. C’est pourquoi je pense qu’il vaut mieux, pour une personne âgée, vivre, attendre le lendemain, comme si elle avait des siècles devant elle ; alors elle vit sainement. Mais si elle a peur, et si, ne regardant pas vers le futur, elle se tourne vers le passé, elle se pétrifie, se raidit et meurt avant son temps. Mais quand elle vit dirigée au-devant, vers la grande aventure qui l’attend, alors elle vit vraiment, et c’est à peu près ce que l’inconscient cherche à faire. »

Selon l’interprétation junguienne, les rêves ne réalisent pas un désir, mais indiquent une réalité de l’âme. L’inconscient ne recueille pas simplement le refoulé de la conscience, il exprime notre nature profonde et inchangée, il contient une sagesse atemporelle. La transformation figurée dans les rêves offre donc un indice à ne pas négliger. Elle se présente souvent sous le motif d’une rencontre avec un époux du sexe opposé pour célébrer des noces sacrées ou avec un ami du même sexe qui sert de guide dans un dédale (Virgile dans l’enfer de Dante). Dans les légendes de nombre de sociétés traditionnelles, au moment de la mort, l’âme retrouve ainsi la moitié d’elle-même restée dans l’au-delà et atteint sa complétude. Franz cite un rêve de ce type :

« Un Italien âgé de quarante-neuf ans qui commençait une analyse eut le songe initial suivant en arrivant chez moi : Il avait levé les yeux vers le ciel couvert de nuages et vit un rayon de soleil déchirer les nuages. À travers la brèche azur ainsi formée se penchait vers lui la figure souriante d’un adolescent d’une beauté extrême. Il s’éveilla, étrangement ébranlé et comme effleuré par quelque chose de surnaturel. (Il n’était pas le moins du monde homosexuel, soit dit en passant.) Je m’effrayai de ce songe, car je pensais à Hermès, guide des âmes, qui les conduit vers l’au-delà. En effet, il apparut bientôt que l’analysé n’était pas en bonne santé. Il mourut six ans après ce rêve, et son analyse se déroula pour l’essentiel comme un accompagnement vers la mort. Car aider quelqu’un à mourir de « la façon juste » est une tâche thérapeutique tout aussi grande et pleine de sens que celle d’aider à trouver la « juste » vie. » (Mort, renaissance et régression selon la psychologie jungienne de l’au-delà)

L’analyse consiste alors à encourager ces retrouvailles, à acheminer le moi vers le Soi et parachever la totalité de la personnalité. Jung s’est beaucoup intéressé à la seconde période de la vie, quand la personnalité s’inverse pour se compléter : qu’elle ressent le besoin de s’introvertir si elle est extavertie, de s’extravertir si elle est introvertie, qu’elle pousse à développer et intégrer les fonctions inférieures et qu’elle amène, après l’adaptation à la société, à se poser la question du sens de la vie. En effet, il juge que la première période est consacrée à quitter le cercle familial, réussir dans nos activités, s’intégrer à la communauté, se libérer des déterminismes pour inventer une vie qui nous convienne, constituer le moi dans son unicité, sa singularité, tandis que la deuxième est dédiée à des réflexions sur le sens, la portée et la valeur de la vie, à une aspiration plus contemplative et spirituelle qui vise la rencontre avec le Soi.

Cependant, d’après mon expérience, les questions mondaines et extramondaines se croisent et s’entrecroisent à des âges très divers. D’autre part, la mort ne surgit pas forcément à un âge avancé. Franz remarque que :

« Chez les jeunes gens, le Soi porte souvent des aspects du vieux sage (chez l’homme) ou de la sage vieille femme (chez les femmes), alors qu’auprès des personnes avancées en âge le Soi arbore souvent des traits juvéniles. Cela signifie qu’il y a compensation (c’est-à-dire rétablissement d’un meilleur équilibre) afin d’empêcher un « vieillissement intérieur » et de garantir aussi à la personne âgée la spontanéité naïve, la joie de vivre et le romanesque de la jeunesse – en d’autres termes : une façon de vivre tournée vers l’avenir, vers la grande aventure de la mort. » (Idem)

L’approche de la mort ne réduit pas les possibilités jusqu’à l’angoisse. Elle représente une confrontation à l’impossible, à laquelle il faut, comme ce fut le cas pendant des siècles et même des millénaires, se préparer. Préparation qui consiste à rencontrer le Soi et donc à décentrer le moi. Il ne faut pas détruire celui-ci, ni le fondre, l’identifier au Soi, ce qui mènerait à la folie. Cependant, s’il reste au centre, il souffrira de sa disparition imminente, il se crispera en regrets et récriminations, idéalisant le passé et alimentant sa rancœur envers l’avenir et ceux qui le vivront, c’est-à-dire les générations suivantes. Alors la personnalité, au lieu de s’amplifier et de figurer la sagesse, régressera jusqu’aux manifestations les plus infantiles d’impuissance et d’insatisfaction.

Clarifions pour finir le rapport entre Soi et moi. Le moi est la conscience caractérisée par la différenciation et la singularité, tandis que le Soi désigne la conscience et l’inconscient, dans leur indifférenciation, l’inconscient étant à la fois l’origine et l’aboutissement de la conscience, et il est transpersonnel ou impersonnel, autrement dit collectif. Le moi revient au Soi après avoir intégré de plus en plus d’éléments inconscients, jusqu’à arriver à l’ultime prise de conscience qui signifie également sa faillite : il accepte d’être décentré, de n’être qu’un satellite du Soi, concept limite, disait Jung, exprimant une réalité sans limites. Selon son interprétation, si le moi refuse l’intégration progressive de l’inconscient, il développera des symptômes névrotiques et s’il s’identifie directement au Soi, il connaîtra l’inflation de la psychose.

Bien que le Soi se découvre à la fin de l’individuation, il l’a toujours régulée et dirigée. Il encourage la différenciation de la conscience et en même temps apporte une compensation inconsciente à l’attitude consciente, en contrebalançant ses tendances. L’émergence du moi depuis le Soi marque la première étape de l’individuation et la dernière renvoie, non pas à la réintégration du moi dans le Soi, mais à la reconnaissance de la prédominance et tout simplement de l’existence du Soi. Il serait facile d’opposer le moi personnel et le Soi impersonnel comme l’égoïsme à l’altruisme, l’individualisme à l’esprit universel, etc. Cependant le Soi réunit tous les aspects de la psyché, y compris les plus dépréciés et préjudiciables, toutes nos déclinaisons du mal ; et le moi est, ma foi, comme une main, une part vivante de notre psyché, qu’il serait absurde et cruel de vouloir éradiquer, comme si s’amputer de la main nous apprendrait à en faire meilleur usage… La comparaison n’est pas fortuite : le moi est très occupé, aussi affairé que nos mains à faire marcher les choses, aussi usé qu’elles aussi par le passage de la vie. Il faut certes le décentrer, il n’est pas l’essentiel, mais il n’est pas rien non plus ; et un moi fragilisé, voire effondré ne parviendra pas à faire face au Soi.

Le Soi appartient davantage au domaine de l’image que de l’idée, mais si d’image il s’agit, elle reste essentielle. « Je reste conscient du fait qu’il est fort possible que, formulant cette hypothèse, nous restions encore prisonniers d’une image (…) tout bien pesé, je ne doute pas qu’il s’agisse encore d’une image, mais d’une image telle et si essentielle qu’elle nous englobe et nous contient, conclut Jung. » Pour le formuler, il s’inspire du taoïsme, de l’hindouisme et du bouddhisme, notamment de la notion d’atman : ce qui au plus profond de soi n’est plus soi, intériorité qui, à la racine, est en continuité avec l’extériorité, essence de tout un chacun et du monde, objectivité de notre subjectivité.

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