Variations en blanc

« Cristina Campo avait un visage de statue toscane du quinzième siècle : un visage comme on en voit aux bustes et aux sculptures de Desiderio da Settignano ou de Mino da Fiesole, ou à ceux de Laurana. Elle promenait toujours avec elle cet air de Florence, glacé, mordant, baigné d’une lumière perpétuellement blanche. Elle avait aimé le trésor des contes où elle retrouvait la somme de toute poésie, de toute religion ; la délicatesse des anges orientaux de Rilke ; les épices, les déserts, les dromadaires, les fantaisies, les richesses, les couleurs flamboyantes, les villes abandonnées des Mille et une nuits ; la Thébaïde et ses anachorètes ; l’opulence rituelle de Byzance ; les vagabonds mystiques de la Russie de Tolstoï et de Leskov ; la tristesse métaphysique de Donne ; et surtout, vers la fin, l’Espagne de la Contre-Réforme, le Greco, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix – ce sombre catholicisme et cette ardeur ténébreuse et surabondante du coeur. Mais elle était la Toscane discrète et sévère de toujours. » Voici comment Pietro Citati présente Cristina Campo (1923-1977), essayiste, poétesse, traductrice italienne, elle-même traduite en France par Monique Baccelli. Je retranscris ici trois de ses poèmes et tente de les traduire.

Amore, oggi il tuo nome
al mio labbro è sfuggito
come al piede l’ultimo gradino…
ora è sparsa l’acqua della vita
e tutta la lunga scala
è da ricominciare.
T’ho barattato, amore, con parole.
Buio miele che odori
dentro diafani vasi
sotto mille e seicento anni di lava –
ti riconoscerò dall’immortale
silenzio.

Amour, aujourd’hui ton nom
échappe à mes lèvres
comme la dernière marche à mon pied…
voici répandue l’eau de la vie
et le long escalier
qu’il faut remonter en entier.
Je t’ai troqué, amour, contre des mots.
Sombre miel qui embaume
dans des vases translucides
sous mille six cent années de lave –
je te reconnaitrai à ton immortel
silence.

*

Devota come un ramo
curvato da molte nevi
allegra come falò
per colline d’oblio,
su acutissime lamine
in bianca maglia di ortiche,
ti insegnerò, mia anima,
questo passo d’addio…

Dévote comme une branche
ployant sous de nombreuses neiges,
légère comme un feu de joie
au flanc des collines de l’oubli,
sur des lames tranchantes
vêtue d’une laine blanche d’orties,
Je t’enseignerai, mon âme,
Ce pas d’adieu…

*

Ora rivoglio bianche tutte le mie lettere,
inaudito il mio nome, la mia grazia richiusa;
ch’io mi distenda sul quadrante dei giorni,
riconduca la vita a mezzanotte.
E la mia valle rosata dagli uliveti
e la città intricata dei miei amori
siano richiuse come breve palmo,
il mio palmo segnato da tutte le mie morti.
O Anatolia disteso dalla sua voce,
voglio destarmi sulla via di Damasco –
né mai lo sguardo aver levato a un cielo
altro dal suo, da tanta gioia in croce.

Je veux, de nouveau, toutes mes lettres blanches,
mon nom imprononcé, ma grâce refermée,
m’étendre sur le quadrant des jours
et reconduire la vie à minuit.
Et ma vallée que rosissent les oliveraies
et la ville enchevêtrée de mes amours
qu’elles se referment comme une petite paume,
ma paume marquée de toutes mes morts.
Ou, rouverte par l’appel de l’Anatolie,
Je veux me réveiller sur le chemin de Damas –
Et n’avoir jamais levé le regard vers un autre ciel
que le sien, de tant de joie en croix.

2 commentaires sur “Variations en blanc


  1. Merci pour cette belle découverte ! Et j'aime te voir traduire de nouveau ici !
    Etrange coïncidence, je suis en bataille avec un poème où il est aussi question de chemin de Damas…

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    1. 🙂 Ma traduction est très maladroite mais elle donne une idée. Je ne suis pas profondément touchée par sa poésie, mais je la trouve intéressante et exigeante. Comme tu l’as dit un jour : elle a quelque chose à dire et ce n’est pas si courant !

      Aimé par 1 personne

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