La collectionneuse

Lucia se rend une dernière fois à la crique, vertige précipité brusquement suspendu de soi à soi, calme plat de la pensée sous le zénith grésillant des sens, azur blanchi le temps de sa chute entre ciel et mer, fulgurance dédoublant l’âme en deux vérités sœurs dont le dialogue s’entend dans le fracas incessant du ressac, fente d’une inquiétude réjouissante dans le miroitement aveuglant de la magnificence, déchirant fièrement la langueur des baies et la douceur des anses, leur facilité sensuelle à céder, concéder, concilier, s’élançant droite avec la force sauvage de la joie, la silencieuse, dit-on dans la région, silencieuse de voix et de pas d’hommes car personne ne l’approche si ce n’est Lucia, avec ses cheveux de soie marine, ses yeux d’onyx, sa parole fauve, s’aventurant sur la nuit éboulée en rochers sous les aiguilles de midi et les iris enflammés des fées qui surveillent, sait-on jamais, on pourrait la choper celle-là, elle ferait un bon maléfice, escaladant sa peur qui est son seul sentiment du sacré et lui inspire en conséquence autant de révérence que de révolte, afin d’arriver au rivage où se déposent les coquillages dont elle fait la collection, vulnérables, révulsifs, ravissants, offrant leurs ors et leurs argents pastel, aux teintes de sa ville aux dix-huit églises où ne vivent presque que des frères et sœurs, fils de Saint François et filles de Sainte Claire, habillés par la grâce d’un tissu lâche retenu par une corde de salut, éclatant d’un rire qui a la clarté de la pierre où ils sont reclus, annonçant que l’au-delà n’est qu’un jardin, sans hiérarchie ni ascension, sans revanche ni résignation, leurs oreilles semblables aux coquillages que recueille Lucia, la même délicatesse sinueuse au mal, poignante de justesse et désarmante d’adversité, déversés par centaines par la tempête de la veille, intacts et éclatants, alliant en un frisson la fraîcheur du vivant à la minéralité de la mort sur le sable d’un rose qui la touche au plus rose d’elle-même, dans la pâleur de ses aurores, tandis qu’elle marche, précautionneuse, sur la pointe des pieds, pour ne pas en briser un seul, car elle doit achever sa collection avant de partir pour un autre pays, sans mer, ni crique, ni coquillages, ni rose même, et procède ce soir-là au massacre méticuleux du nettoyage : ébouillanter, crocheter, empaler, dissoudre dans l’alcool ou dessécher à l’air pour ne garder que les coques friables et fabuleuses auxquelles elle confie un à un ses souvenirs, chuchotant souffle contre souffle, les pétales de la chair effleurant ceux de la nacre, puis elle les scelle de liège, enveloppe de feutre, empaquète de bulles et les dépose entre des chiffons dans des cartons où elle note, ainsi que dans son carnet, la référence : titre, date et lieu, afin de ne pas oublier l’oubli, puisque tout enregistrement est oubli, ce qui s’inscrit sur le papier, la pellicule, la bande s’effaçant en même temps de l’esprit – lutter contre l’oubli c’est répandre sa nuit, pense-t-elle lorsque sa mère la rappelle parce qu’elle a oublié sa montre à la rondeur satisfaite de qui n’a rien compris, se répliquant aussitôt que sa collection réussit où l’enregistrement échoue en ce qu’elle conserve par enchantement, sans mécanique ni système, le plus mortel du mortel, le presque rien d’un événement, l’évanescence qui est son essence, interrompue par la plainte de ses collines qui la poursuivent à perdre haleine à la fenêtre du train, la perdent dans un trébuchement de lumière et s’éloignent irrémédiablement, leur tendre pelage blond creusé par la caresse brutale du vent, mais elle se nettoie de cette douleur-là comme plus tôt les coquillages de leur chair, restant coquille vide bringuebalée dans le wagon comme eux dans les cartons… jusqu’à entrer en gare du pays gris plus grise que lui : elle y descend dans la saleté des cernes et des soucis, croise la gentillesse étrange qu’on appelle politesse, sourires ménageant la distance, s’arrête aux croassements qui peuplent les nuages et se rappelle le filet rose des flamants jeté sur le ciel noir d’été, la palpitation de la pêche aux étoiles – l’a-t-elle confiée à un coquillage, elle ne sait plus, est-il encore temps, se souvient-elle assez, que reste-t-il si ce n’est le pointillé, le braille d’une mémoire aveugle, songe-t-elle dans son nouvel appartement au sommet d’une tour en ciment, donnant sur une cour d’arbres en poussière où un homme saute à la corde pendant une deux bien vingt minutes en fait, dans la majesté de ses muscles lisses et luisants, immobiles même en mouvement, un effort minime de leur part suffisant à un maximum de puissance, répétition abrutissante figurant si bien son vide qui brasse et entasse du vide qu’elle s’en détourne soudain tenaillée par la faim pour chercher un en-cas dans son sac : des beignets de fleurs de courgette et des petits pains modelés en Saint François et Sainte Claire, encore gorgés du soleil de là-bas, refroidi cependant, légèrement fade déjà, au vague goût de larmes puisqu’ils sont l’ouvrage de sa mère malade, portant un cancer en son sein comme le rocher ses coquillages, et détacher l’un de l’autre, c’est détruire l’un et l’autre, arrête, arrête de penser, se morigène-t-elle en ouvrant violemment un carton comme si elle trépanait son cerveau, projetant par accident un coquillage contre le mur, que faisait-il à côté de la cafetière, faute à sa mère, non, faute à toi, toujours à toi, rien qu’à toi, si elle meurt c’est toi, toi le coquillage qui la gangrène de regrets, arrête, enrage-t-elle en le déballant pour le découvrir en morceaux, se reportant à la référence dans son carnet qui ne lui évoque rien, souvenir évaporé, elle a perdu sans savoir ce qu’elle a perdu, ce qui redouble la perte de jamais plus en jamais été, l’anéantit d’un souffle aussi léger que rien – ah s’il existait un grain d’éternité, rien qu’un grain, il suffirait à enrayer l’irréversible, à défaut elle recueille les éclats dans ses mains et les presse, incrustant la nacre dans ses paumes et ses doigts, la brisant encore et encore, pendant qu’elle se recroqueville au sol, en coquillage, en oreille, en cancer, en lèvres, en sein, en sexe, en plaie, pour pleurer aussi silencieusement que sa crique, prenant conscience pour la première fois, elle en a froid, qu’il faudra un jour accepter de mourir.


Réponse à la consigne de l’agenda ironique de juillet : La perte en une phrase.

13 commentaires sur “La collectionneuse

  1. Je n’ai rien lu d’aussi beau car d’aussi vrai, d’aussi reconnaissable pour moi, d’aussi polyphonique en échos ramenés d’en-deça et d’au-delà des brumes, d’aussi lumineux et doux-amer et poignant depuis longtemps. Les observations sur l’oubli, sur le sacré, sur l’au-delà, sur l’exil (ces collines qui finissent par trébucher de lumière) sont fascinantes. La langue est d’une grande beauté, quel tourbillon d’images ! Et c’est toi, ces couleurs, ces scintillements, cette interpénétration des sens et du sens. Je suis absolument conquise, emportée, en joie. You made my day.

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  2. Et pour moi qui voulais être fille de François ou de Claire, quelle joie de les voir virevolter sur ces collines où chaque heure du jour a une qualité impossible ailleurs, riche et profonde comme Giotto et comme l’olivier dans le soir de l’été, relâchant dans l’approche de la nuit le feu du jour en murmure d’argent. Tu rends si bien leur joie.

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  3. Je suis parfaitement subjuguée par cette phrase qui m’emporte, tourbillonnante, au plus près de Lucia. Ce qui est très beau, notamment, c’est que la perte se fait multiple et monte petit à petit jusqu’à serrer le coeur de sa vérité douloureuse.
    Pour le reste, je dis comme Quyên – qui dit si bien – (l’oubli, l’exil,’le souvenir… la langue sublime). C’est magnifique, vraiment, magnifique.

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  4. Quelle aisance ! la fluidité, la délicatesse dans le fond et dans la forme, la richesse des métaphores, la puissance évocatrice des sentiments donnent à cette phrase une dimension extraordinaire. C’est très beau Joséphine. Vraiment.

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  5. Quyên m’a dit, va lire, c’est magnifique, et elle a raison. Le temps est dilaté (un grain d’éternité), je ne sais plus si ton histoire dure un jour ou une vie. La « faute » à cette unique phrase certainement qui agrandit l’unité de temps de manière presque infinie. Bravo et merci.

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