La femme et la nature

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Autoportrait © Elina Brotherus

La femme, paraît-il, participe de la nature au point de ne parvenir à s’en distinguer. Inachevé de l’homme, encore trempée de la boue du monde dont elle a été tirée, elle reste immergée dans ses sens et ses sentiments. Elle a la grâce de l’enfance, l’inconscience de l’animal. S’ensuit l’équilibre féminin masculin, les deux termes s’opposant telles l’imagination à la réalité, la passion à la raison, la passivité à l’activité, la faiblesse à la force, la douceur à la dureté… D’où cela vient-il ? De ce sang du temps qui coule entre ses jambes et la tache irrémédiablement. De cet enfant réel ou imaginé qui la grève d’une vie à donner, à sacrifier – qui fait de sa vie un cri.
C’est une blessure identifiée bassesse qui lui interdit, corrompue qu’elle est par ce corps troué, l’entrée du temple, du parlement et de l’école, et, plus grave, l’entrée du Grand Dehors – le monde sauvage à explorer, qu’il soit celui des pays ou des pensées, tout ce qui nous est étranger, cimes, mers, étoiles et abstractions. Elle restera dans le familier du dedans, petit, fermé. Certains rétorquent : cette blessure est noble, cicatrice d’un don reçu des dieux, grâce qui l’accorde aux cycles des marées, des saisons et des astres, et la réconcilie avec la mort, la familiarise avec la douleur, pénètre sa chair d’une sagesse qui ne s’invente pas, intuition qu’à toute idée est préférable la vie, instinct de paix et de préservation pour que la joie bourgeonne sur les visages année après année.
Je viens d’exposer la conception la plus ancienne et coriace de la féminité – dans sa version négative puis positive. Positivée déjà dans la christianisme avec la figure de Marie, mais surtout dans le romantisme qui poursuit le christianisme, privilégiant la féminité au point que ses adeptes ont été systématiquement ridiculisés comme efféminés. Charme de ces hommes qui s’aventurent vers les marges, se penchent sur le fou, l’enfant, la femme et l’étranger pour les élever en modèles.
Je suis profondément romantique. À me lire, ici ou ailleurs, vous l’aurez vite remarqué. Mais… mais tout de même, cette conception me dérange, la même sous un autre masque, plus flatteur. Elle ne me semble pas honnête, privant par nature l’homme ou la femme d’une part du réel. Après tout, les hommes sont-ils moins terre à terre ? Eux ont une racine entre les jambes… 

81 commentaires sur “La femme et la nature

  1. Il y a tant à penser encore pour réinventer nos conceptions du féminin et du masculin, de l’homme et de la femme. Les deux conceptions que tu rappelles si précisément, si justement, se constituent communément de ce qu’ elles enlèvent à un l’un ou l’autre sexe, l’attribuant à l’un, sans partage. Enfin cette phrase « De cet enfant réel ou imaginé qui la grève d’une vie à donner, à sacrifier – qui fait de sa vie un cri. » m’atteint à un point si sensible en ce moment que je ne sais exactement qu’en dire, à part que cela me bouleverse. Ta formulation me pique au cœur comme un fer brûlant.

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    1. Je suis désolée de t’avoir blessée, parfois ces blessures-là déversent le trop-plein, nous libèrent à leur manière… Pour les hommes et les femmes, il y a tant à dire en effet, et je ne suis pas une grande penseuse de la question ! Je jette juste au hasard quelques réflexions nées des approches du paysage d’Aldor, Frog et Gracq.

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      1. Oh ne sois pas désolée car la brûlure est celle d’une vérité qui appuie quelque part! Comme tu le dis, c’est le trop plein qui se répare, en brûlant. Tu penses et tu parles avec une éloquence que j’admire et que je savoure en lisant. J’ai senti tout de suite la poursuite de cette réflexion sur les paysages, les rapports entre les corps, les âmes et la nature. Je suis tout cela de très près car c’est passionnant. Et à part jeter quelques idées en commentaire, je n’ai rien de construit à proposer (je m’essaye au portrait de mon drôle d’amoureux!), mais je me nourris de vos mots, et maintenant des tiens. Merci Joséphine.

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  2. Je relis ton texte. Sur la forme, pour autant qu’on puisse dissocier fond et forme, aisance et grâce comme toujours, éloquence des images. Inachevé de l’homme ! Sur le fond, tu soulèves un point passionnant…
    Voilà bien un commentaire inutile, comme dirait Carnets. Il sert au moins à dire le plaisir que j’ai à te lire.

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  3. Il y a d’autres descriptions de la femme, prodigieuses, riches et magnifiques, mais tout aussi hallucinée : la sorcière, de Michelet ; Eve, de Péguy. La femme y est α et ω, source et inspiration de toute chose, Michelet, d’ailleurs, plus que Péguy.

    Je suis fasciné par ces portraits mystiques – mais qui sont évidemment aussi.faux que ceux dont vous parlez…

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    1. Je ne connais pas l’oeuvre de Péguy, mais celle de Michelet si, et suis complètement d’accord avec vous. Il faut se laisser charmer et transporter à la lecture, sinon à quoi bon ? J’inclus d’ailleurs Michelet dans les romantiques, et pourquoi pas Péguy ? Les surréalistes sont aussi d’incurables romantiques. On pourrait avoir une conception très très large du romantisme jusqu’à aujourd’hui : le romantisme, c’est le geste de réenchanter un monde désenchanté…. et de chanter jusqu’au désenchantement. La femme y a un rôle clef parce qu’elle garderait un rapport au monde non dénaturé par la modernité… Désolée, quand je commence à parler de romantisme, je ne sais plus quand m’arrêter. 🙂

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      1.  » le romantisme, c’est le geste de réenchanter un monde désenchanté…. et de chanter jusqu’au désenchantement » Mais alors j’ajoute à ta liste Marcel Aymé et Raymond Queneau, et bien sûr Boris Vian…. mais alors, les romantiques ce sont tous les écrivains qu’on aime 🙂

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        1. Avec son rire qui déraille en moi.
          Je te suis. D’ailleurs c’est l’anti-romantique par excellence. L’esprit français qui croit que le lyrisme, l’émotion c’est sujet de dérision. On revient à Voltaire et Rousseau.

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        2. As-tu donc trouvé le secret de la femme pieuvre (alpha et oméga) pour pouvoir peler et clavioter en même temps ??? Eve et la Sorcière n’ont qu’à bien se tenir ! 🙂

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  4. Alors moi, j’arrive avec mes gros sabots pour dire que la femme alpha et oméga, ca me saoule. Pardon, j’oubliais qu’on parle de la Femme qui n’existe pas et n’a rien en commun avec nous autres – du moins avec moi.

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    1. Ahaha, c’est tout le propos de l’article. C’est un mythe. Je pense que c’est rassurant de penser à une femme cosmique, à un monde-mère, on se sent porté, transporté.
      Comment ça tu ne te sens pas Alpha et Omega quand tu fais la vaisselle ? J’en suis déçue 😉 Geste mystique s’il en est (en plus il l’est à sa façon modeste, mais c’est un autre sujet).

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      1. Quand j’aurais fini :

        1) de terminer mon retard d’un mois de repassage

        2) de faire la cuisine pour les deux grands bambins

        Je répondrai.

        Vous ne vous connaissez pas vous-mêmes, telle est la vérité 😢

        Et pourtant, je n’avais pas cité l’héroïne de lAtlantide, de Pierre Benoît, une autre alpha et oméga qui vous ferait tressaillir…
        😨

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  5. Quant aux histoires de féminisme, de femmalphaetomega et bienvenue en enfer les mains dans la vaisselle… de vous lire je pense à un mini texte écrit pour un sujet donné par une amie ce fameux 08mars qui me fait bondir. Je le trouve archaïque maintenant, simpliste, mais ce jour-là, il disait ma vérité instantanée… Pour prolonger le débat: féministes, romantiques, anti romantiques ou anti féministes: de quoi râler ou se récrier 🙂 http://wp.me/p8spnc-4N

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      1. fat comme un Homme, je poste aussi ici ma réponse à Narinesdescrayons :

        « Je suis un homme. Je tiens, hérité de la longue longue longue lignée de mes mâles aïeux, un petit bout du monde dans ma main. Et j’ai aussi, sous mes pieds, un petit bout du monde (hérité idem de la longue longue longue (glong glong glong fait l’écho) lignée de mes malzaïeux).
        Je ne veux pas me plaindre -pas mon genre- mais c’est fatiguant des fois : d’abord, ça en fait, des petits bouts de monde. Ensuite, si je veux me dégourdir les pieds, je dois faire attention à ne pas les reposer sur le petit bout du monde d’à côté du mien. Et puis c’est pas non plus super pratique, le bout de monde dans la main, quand je veux me gratter la tête. Je pourrais le confier à la Femme pour me reposer un peu. Oui, mais non : galant d’abord ! Et puis si elle me l’égare, mon petit bout de monde ? Ou si elle me rend le sien à la place ?
        Pas simple.
        Alors j’ai trouvé une combine (malin !) : je met le bout du monde dans ma poche. Cette poche là. ou celle là ? Ou alors dans le tiroir de gauche ? Ou alors où ?
        Ou où ?
        Houu…  »

        (faribole écrite sans moquerie ni ironie avec juste une ombre de sourire)

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        1. En effet, pas de moquerie, ni d’ironie… D’ailleurs je te prends bien plus au sérieux que tu ne le crois 😉 Petit poème pile dans le mille. Grave et léger à la fois, toute la finesse que je te connais. Je n’ai pas le féminisme bête et je ne pense pas qu’il soit facile d’être un homme – avec le nom, la norme, l’héritage, le rôle là encore à tenir, les critères à remplir, parfois jusqu’au territoire à défendre.
          Je retiens : « Et puis si elle me l’égare, mon petit bout de monde ? Ou si elle me rend le sien à la place ? » Cela me désarme.

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        2. Je re-réponds, j’adore! Et c’est toujours à point avec vous, et voilà le débat qui sautille comme une puce sur un gros caillou!
          Heureusement parce que moi qui était toute en colère, j’ai fait plouf avec mes émotions-clichés (qui étaient pourtant sincère ce jour-là) et que je ne sens plus et regarde à présent comme un bloc de ciment au fond de l’estomac. Sont-ce les clichés qui infusent les sentiments? Ou des sentiments naissent les clichés? L’histoire de la poule et de l’oeuf, en somme.
          On rejoint finalement la question de cette conception binaire: l’homme et la femme qui s’opposent dans un sens ou dans l’autre. Et on semble ne pouvoir faire l’éloge de l’un sans, en creux, blâmer l’autre, et même en plaisantant.
          M. Paresseux résume bien: tout le problème c’est la poche – introuvable!

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        3. mais oui mais non, les clichés, c’est pas le mal, au contraire, c’est la base parfaite de l’expression commune, quelque chose comme le plus petit commun dénominateur partagé par les interlocuteurs. C’est un magnifique point d’appui pour poser une histoire sur des bases communes, sans risque de contresens ou de quiproquos. Et le mieux, c’est que le plus on s’en sert, le plus il renforce sa nature de cliché.
          Ensuite, évidemment, si trop, il finit par s’user et perd de son moelleux. 😦

          Aimé par 1 personne

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