Rose des vents # 8

Euros, l’est et l’automne

Les amateurs de tempête, Piotr Savitch Outkine, 1904

Aurore trempe Tempête dans un verre d’eau bleue, puis dans un verre d’eau verte, enfin dans un verre d’eau blanche, la laissant toute transparente. Elle l’essore, l’étire, l’agite et s’adresse à Euros : « souffle dessus pour qu’elle sèche plus vite », puis elle l’assied sur la broche sertie de pierreries qui retient en chignon ses cheveux d’or. Tandis qu’elle débarrasse, Tempête lui parle de ses parents, ses frères et sœurs, et l’école, et la mer, et le vent, d’une voix haut perchée, précipitée, effrénée. Elle parle tant et tellement qu’Aurore pense : mais personne n’a jamais écouté cette enfant, et l’enfant se calme en parlant, le tremblement de la tempête quitte peu à peu sa voix et ses gestes.

Crépuscule rattrape Zéphyr sur la terrasse, il le prend par les épaules et emprunte avec lui un sentier : « Allons voir les troupeaux. » Il aurait voulu trouver des paroles plus sages, mais il ne sait jamais quoi dire et ne comprend pas la nécessité de parler. Lui préfère agir ou regarder. Ses pensées, il les exprime par des couleurs, pas des mots, les peignant le soir à qui prend le temps de les voir. Zéphyr s’apaise en sa présence. Il apprécie le silence de son père comme un paysage solitaire.

Borée et Notos se sont aussi levés de table. Le cadet lance un défi à l’aîné : le plus vite arrivé à l’autre rive et tous deux traversent la mer d’une traite, luttant côte à côte, l’un brûlant, l’autre glacé. Notos gagne pour la vitesse, mais l’aîné réplique avec un autre défi : soulever un volcan qui se trouve au fond la mer et c’est lui qui l’emporte en force, massif et musculeux face à son frère mince et souple. Il parvient à le soulever si haut que le volcan émerge et une nouvelle île se profile, escarpée et ardente. On sent que Nord et Sud ont envie d’en venir aux mains pour départager entre eux.

Euros regarde leurs prouesses en bâillant et son bâillement fait valser doucement les feuilles d’or et d’ocre sur le seuil.
« Je comprends pourquoi tu voulais une fille, dit-il à sa mère. Nous, on manque, comme dire, de finesse.
– Tu peux sécher la vaisselle ? réplique-t-elle. »

Notos et Borée lavent leur sueur à la source et rencontrent là Crépuscule et Zéphyr, ainsi que leurs chèvres qui se désaltèrent. Ils rentrent à la maison ensemble. Le froid commence, Aurore lance des étincelles dans le foyer, Euros souffle sur elles, Tempête fixe le feu.
« Il est temps de raconter ta prochaine histoire, propose Zéphyr en signe de réconciliation.
– J’en ai plein, mais je ne m’en souviens pas très bien.
– Dis-nous celle dont tu te souviens le mieux. »
Euros sourit largement.

« Il y a un noisetier, là-bas, à l’Est, dont les noisettes contiennent des petits garçons. À l’automne, une centaine d’enfants descend de l’arbre. Ils ont le cheveu brun, l’œil espiègle et le pied coriace. Un jour, ils croisent le carrosse d’une jeune fille qui traverse la forêt. Ils l’arrêtent, elle n’a pas de mains, parce qu’elle les a lavées jusqu’à ce qu’elles disparaissent. Dans le palais d’où elle vient, une souris aimait se réfugier dans la fissure d’un puits, un puits plein d’histoires, comme tous les puits d’ailleurs. Celui-ci en contenait plus que vous et moi, mes chers frères, et ses souterrains menaient à d’autres puits. Il n’avait pas que ses histoires de petit puits individuel en tête, mais toutes les histoires de tous les puits sur terre, reliés entre nappes, lacs, sources et rivières, et ils n’entraient pas en compétition entre eux, les puits, non, ils avaient compris qu’il fallait vivre en étant reliés, vivre dans le partage et la coopération, comme les racines des arbres, ce que mes chers frères, vous n’avez jamais compris, mais je ne vous en veux pas, je n’aimerais pas tellement être relié à vous pour être honnête, rien que l’idée me donne l’impression d’être à la fois écartelé dans quatre directions et ficelé comme un saucisson, il vaut mieux qu’on aille chacun de notre côté et sans trop se croiser, sinon gare à la tempête, non, je ne parle pas de toi petite, d’ailleurs tu n’avais pas un nom, un vrai nom avant de croiser ma route, bref, je ne perds pas le fil, non pas du tout, arrête de t’étrangler Zéphyr, je disais donc que le puits contenait pleins d’histoires, reliées à toutes les autres histoires, et le problème, c’est qu’en commençant une histoire, forcément on devait aborder toutes les autres histoires, ce qui fait que le puits restait très silencieux, parce que s’il avait commencé à raconter, il ne se serait jamais arrêté, il aurait dû épuiser toutes les sources, toutes les nappes, toutes les rivières, tous les lacs, et étant un puits il ne voulait pas être épuisé, sans parler du fait qu’il avait un travail, un travail de puits, c’est-à-dire servir de robinet et de miroir pour le gens du palais et des environs, et donc raconter des histoires, c’était un plus, un loisir si vous voulez, mais un loisir assez exigeant tout de même, et dangereux, comme je le disais, s’il avait commencé, il n’aurait pas pu s’arrêter, mais il s’est laissé tenter par cette jeune fille qui se lavait les mains et qui était quand même très, très jolie, alors pour la retenir, il raconte une histoire, et puis une autre histoire, et encore une autre, et je dis qu’il raconte plusieurs histoires, mais en vérité il n’en achève aucune, il en commence une, qui en amorce une autre, qui débouche sur une autre, et la jeune fille l’écoute en se lavant les mains et elle l’écoute tant et tant qu’elle s’est trop lavé les mains, qui ont disparu et elle ne le sait même pas jusqu’à ce que le puits épuisé commence à se vider et alors voyant ses moignons elle a hurlé, il faut un remède, qui comme tous les remèdes se trouve dans la forêt, où les garçons-noisettes la rencontrent sans mains, mais ils ne peuvent pas le lui reprocher, étant eux-mêmes nés d’un arbre, et vous ne vous êtes pas demandé qui a planté un arbre comme ça ? Un noisetier qui donne de petits garçons ? Voyons, mes chers frères, vous si amoureux de la compétition, si fiers d’être le plus fort, n’est-ce pas, Borée ? Le plus rapide, n’est-ce pas, Notos ? Le plus beau, n’est-ce pas, Zéphyr ? Vous ne voudriez pas aussi être le plus malin ? Non, je crois que ça, c’est moi, mais je ne m’en vante pas, parce que, voyez-vous, vous êtes si sots… »

Ses frères se ruent sur lui. Tous les quatre roulent à la renverse et déboulent sur la terrasse, où leurs coups crèvent le ciel, répandant pluie, grêle et neige. À l’abri dans la grotte, Crépuscule serre Aurore contre lui, elle pose sa tête sur son épaule et tient Tempête sur son cœur.
« Ça leur arrive souvent ? demande la fillette.
– Oh tout le temps, répond Aurore. Ensemble, ils sont intenables. C’est pourquoi on ne se réunit qu’un jour par an. »


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Commentaires

3 réponses à « Rose des vents # 8 »

  1. Avatar de toutloperaoupresque655890715

    Je ne savais pas que Schéhérazade avait des origines venteuses !
    Bonne soirée, Joséphine (et bravo pour tes merveilleuses histoires.)

    Aimé par 2 personnes

    1. Avatar de Joséphine Lanesem

      Tout vient du vent et tout y retourne !
      Bonne soirée à toi aussi et à bientôt pour de nouvelles aventures venteuses 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Avatar de carnetsparesseux

    curieuses, cette manie chez les vents de faire des phrases à perdre haleine !
    raconte encore, Joséphine, raconte encore !

    Aimé par 2 personnes

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