Rose des vents # 7

Euros, l’est et l’automne

Esquisse pour East Cowes Castle, the Regatta Beating to Windward, J. M. W. Turner, 1828

La nuit pâlit.
Aurore a tiré les rideaux du ciel et nettoyé ses vitres, elle aère toute la surface terrestre sous sa juridiction, d’est en ouest, du nord au sud, faisant le tour de l’horizon, retirant du moindre recoin toute poussière de tristesse.
Crépuscule prépare les boissons sombres du réveil, thé et café, puis il amène des paniers débordant de couleurs du couchant, fruits jaunes, orange ou rouges. Zéphyr l’aide à mettre la table. Il chante avec les oiseaux du matin et choisit la nappe la plus fleurie.
Borée est allé chercher le pain et les viennoiseries dans les villages des montagnes. Il en revient le nez rouge, de froid mais surtout à cause de la gorgée d’eau de vie que le boulanger lui a proposée « pour bien commencer la journée ».
Euros s’est endormi pendant la dernière histoire et personne n’a eu l’idée de le réveiller. Allongé sur un banc de la terrasse, son ronflement fait frissonner la forêt et chatouille le pelage des mères, ourses, biches ou écureuils, qui se mettent à bousculer leurs petits.
Notos est parti courir le long de la plage, il a besoin de se dépenser, d’oublier toutes les paroles prononcées. Il voudrait partir, être loin déjà, toujours plus loin d’eux mais surtout de lui-même, hurler à l’infini dans la nuit désertique, sous le poudroiement des étoiles.

Autour de la table du petit-déjeuner, il revient à Euros, le vent de l’est, d’où se lève le soleil, de raconter ce qu’il a vu et entendu. Il se fait désirer. Il a besoin d’abord de boire son café, de manger un croissant, puis un pain aux raisins, de se laver le visage à la source, d’aller uriner contre un arbre, de boire un autre café et peut-être un pain au chocolat.
« Bon, si tu n’es pas d’humeur, on saute ton tour et je commence, remarque Borée. 
– Mais pourquoi êtes-vous si pressés ? On n’est pas bien là, en famille ? Il faut en profiter, on ne se voit pas si souvent. 
– Tu n’as rien à raconter, c’est ça ? demande Notos.
– Ah si, si, plein de choses se passent à l’Est.
– Comme quoi ? demande Zéphyr.
– Par exemple, à l’automne, ils organisent une compétition de voiles. La dernière a eu lieu il y a quelques semaines.
– Raconte. 
– Attendez… »
Il se redresse, arrange ses cheveux et son col : « Il faut que je commence dans l’ordre, hein, avec les bonnes formules… » Et s’étant éclairci la gorge :

« Là-bas, à l’Est, il y a chaque automne une compétition de voiles. Les marins m’honorent avec des présents et des prières. Ils comptent sur moi pour gonfler leur voile et orienter les vagues. Ils croient que je favorise le plus généreux d’entre eux, celui qui m’offre le trésor le plus précieux ou le plus prestigieux. Les jours précédant la compétition, je trouve devant ma grotte des merveilles insoupçonnées. Buissons ardents, oiseaux de feu, arbres d’or. Pas que ça me serve à grand-chose. Je les entasse contre les parois, les tas s’écroulent, les présents couvrent le sol, je marche dessus par mégarde. Certains se cassent et, en se cassant, ils se multiplient, c’est le problème de la magie. Bref, vous imaginez le bazar. Quand j’en ai marre, je repousse tout ça vers le fond, les trésors tombent dans les précipices et finissent au centre de la terre. Quelle meilleure cachette pour un trésor, n’est-ce pas ?

Cette année, l’un d’entre eux m’a offert sa fille. Je dormais paisiblement lorsque les cris suraigus de la petite m’ont réveillé. « Entrez », ai-je soufflé, plutôt de mauvais poil. Le père s’est aventuré dans la grotte en tremblant, tenant sa fille par les épaules, qui se débattait et essayait de le mordre. « Calme-toi, petite », ai-je dit, mais elle se débattait de plus belle. Alors j’ai tonné de tous mes poumons : « TIENS-TOI TRANQUILLE ». Je n’aurais pas dû. Le « tiens » a déraciné les arbres dans un rayon de dix kilomètres, le « toi » a brisé un pont et le « tran » trois barrages, le « quille » a fait s’écouler tout un village, sans parler des tourbillons au large. Vous me connaissez, je suis maladroit. 

Mais la petite a obéi, elle s’est tenue tranquille et j’ai pu parler avec son père.
« Ami marin, je ne doute pas que ta fille soit le plus précieux trésor en ta possession, mais il ne sert à rien de la sacrifier à tes ambitions. Pour te dire la vérité, je ne favorise pas les plus généreux ni les plus riches d’entre vous.
– Ah bon ? Et qui favorises-tu ?
– La veille de la compétition, je vais dans les maisons et je pèse les cœurs. Je les prends dans ma main, ce qui oppresse la poitrine qui se retrouve vide, vous appelez ça l’angoisse ou plus récemment le stress. Le cœur bat de plus en plus vite, il se fait tout petit sur ma paume, pris de panique. Je le replace avant qu’il n’éclate. Après comparaison, je favorise le cœur le plus léger. Pas le plus brave, le plus généreux, le plus lucide. Non, le plus léger. On manque dans ce monde de légèreté. Je ne parle pas de fausse légèreté, de vide et de superficialité, mais de vraie légèreté, d’émerveillement, de bonne humeur et surtout d’humour.
– Mais alors, pourquoi acceptes-tu tous ces présents ? Tu n’as même pas l’air de les apprécier.
– Les hommes vivent d’illusions. Je n’ai pas la cruauté de les en priver. Et par leurs dons, ils apprennent à devenir plus légers.
– Puisque tu es si franc, maître vent, je le serai aussi. Je ne te donne pas ma fille pour gagner tes faveurs. Je te la confie parce que ma femme et moi ne savons plus quoi en faire.
– Comment ça ?
– Elle est tout simplement ingérable. Ma femme a eu l’idée de vous l’amener, elle a dit : seul le vent pourra éduquer la tempête.
– C’est-à-dire ingérable ?
– Elle ne s’arrête jamais, ne peut se concentrer sur rien, elle court sans cesse, casse tout sur son passage. Une vraie tornade, impétueuse et impatiente. Même dans son sommeil, elle ne tient pas en place, elle s’étrangle dans les draps ou brise les lattes du sommier.
– Ça me rappelle mes frères.
– Le vent a des frères ?
– C’est une autre histoire. Je la prends volontiers. Je te la rendrai à vingt ans, mieux éduquée que la Lune. »
Mais le marin regarda le désordre autour de lui.
« Excuse mon insolence, maître vent, mais tu ne sais même pas ranger ta grotte.
– Oh ne t’inquiète pas, ce n’est pas moi qui l’éduquerai, mais celle qui m’a éduqué, moi et tous les vents sur terre.
– Qui a un tel pouvoir ?
– L’Aurore. » »

À ce stade de son histoire, Euros plonge la main dans sa poche, en ressort un fuseau garni de fil d’or et le pose sur la table, où il tient tout seul à la verticale. Le vent en tire alors la ficelle et le fuseau se dévide à toute vitesse, libérant une petite fille qui était ficelée par la pelote contre la baguette de bois. Minuscule en comparaison des dieux, de la taille de leurs doigts, elle dévaste en tourbillonnant la table de leur repas, tornade miniature qui brise les tasses et broie les fruits. Tous se lèvent et s’écartent.
« Tu es fou. Amener un humain ici ! s’exclame Borée.
– Elle ne m’a pas l’air très humaine, remarque Notos. »
Seule Aurore est restée assise à table. Elle attend que Tempête soit à sa portée et d’un geste posé et précis l’attrape d’une main et de l’autre saupoudre du sel sur sa tête. La fillette se calme immédiatement.
« Bonjour, lui dit-elle.
Bonjour madame, répond l’enfant. Vous avez une belle robe. »
Aurore découpe dans l’ourlet à son poignet une petite robe semblable à la sienne, rose comme l’aube, perlée comme la rosée et Tempête rougit de contentement.
« Merci, Euros, j’ai toujours voulu une fille. Celle-ci n’a besoin que d’un peu de discipline pour savoir resplendir. »

Les frères se rassoient, de mauvaise grâce, honteux de leur frayeur et troublés par cette nouvelle : leur mère n’avait jamais dit qu’elle aurait voulu une fille. Pourquoi aurait-elle voulu une fille ? Qu’est-ce qu’une fille a qu’ils n’ont pas ? Zéphyr, le plus dépité d’entre eux, se tourne vers son frère :
« Et la fin de l’histoire ?
– Elle est finie.
– Et la compétition ?
– Splendide, comme toujours, ces voiliers comme des oiseaux géants, flottant tour à tour sur l’eau et l’air, vers plus et plus de lumière. Quoi de plus réjouissant pour un cœur qui rêve de légèreté ?
– Et qui a gagné ?
– Ah j’ai oublié.
– Comment ça tu as oublié ? Tu n’as pas récompensé le père ? Et qui avait le cœur le plus léger ?
– Oh je ne tiens pas chronique de tous ces menus faits. Ce qui compte, c’est que tu aies une nièce, moi une fille et Aurore une petite-fille.
– Ça ne compte pas, ce n’est pas une histoire.
– Bien sûr que si, c’est une histoire, c’est quelque chose qui m’est arrivé.
– Tu ne sais te plier à aucune règle, Euros, même pas celle de la narration.
– Et quelle serait la règle de la narration ?
– Une histoire a un début, un milieu et une fin.
– Très bien, le début c’est quand je commence à parler, le milieu quand je fais une pause pour boire mon café et la fin quand je m’arrête de parler.
– Ce n’est pas sérieux.
– Mais rien de tout ça n’est sérieux, Zéphyr, ce ne sont que des contes. 
– Moi, je prends les contes au sérieux. »
Tempête grimpe le long du bras de Zéphyr, jusqu’à son épaule, où elle s’assoit en disposant fièrement sa robe nouvelle autour d’elle. Il est tenté de l’écraser comme un moustique, mais se retient sous le regard de sa mère.
« Il a raison, Euros. Raconte-leur une histoire, je sais que tu le sais faire, tu m’en racontes tous les soirs. »
Zéphyr ressent une pointe d’attendrissement mais il y résiste avec brusquerie, prend la petite par la tête et la dépose dans l’assiette de Notos, baignant sa jolie robe de beurre et de confiture.
« Toi qui as l’habitude des moustiques, occupe-toi de celui-là », lance-t-il en quittant la table, et Notos de soupirer : « Ah la famille… »

9 commentaires sur “Rose des vents # 7

    1. Merci ❤
      Elles seront un jour réunies, si Zeus le veut ! Je devrais les relire, développer certains passages, Frog et CarnetsParesseux ont promis d'être les relecteurs de l'ouvrage fini.
      Entre-temps, un vote des lecteurs décidera du conte vainqueur. Je me décharge sur vous de la responsabilité de choisir le meilleur conteur parmi les quatre vents 🙂

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