Rouge

Juillet

Rouge surgit des profondeurs. Il attend son heure dans la fibre du bois, le revers de la chair ou les failles de la terre. On le trouve dans les grottes sur nos mains tachées d’ocre, dans l’éclat des torches reflété dans nos yeux ou dans l’obscurité de notre propre corps, de notre propre cœur. Sa pulsation donne le rythme et se perd en écho. Rouge représente la vie qui cherche à se perpétuer, feu et sang se relayant, se confondant, devenant une même matière qui se résume à la chaleur.

Il appartient à l’été, au sud, à ce mois de juillet. Tout grésille, vibre et crisse, l’incendie menace à la moindre étincelle et le soleil gonfle les fruits à son image – gorgés de promesses dans l’innocence de l’arbre, interdit qui nous attire, danger qui nous appelle, goût du risque et de l’aventure. En hiver, dans le nord, rouge préserve des parcelles d’été. Par ses fenêtres ardentes dans le bleu et vert du paysage, ou sous le blanc et gris des jours de neige, il nous appelle : ici il fait chaud, dit-il, ici il y a des hommes. Plus que toute autre couleur, rouge est humain, jusque dans son inhumanité.

Rien qu’à le voir, notre sang bat plus fort et désire se battre. On ne peut faire plus intense. Cime avant rechute et disparation. Il rend brave, intrépide, parfois fanfaron, souvent arrogant. Sa violence vise juste, mais elle nous aveugle. Qui voit rouge ne distingue plus l’ami de l’ennemi. Autrefois, un drapeau rouge annonçait qu’on ne ferait pas de prisonniers, qu’on se battrait jusqu’au dernier ; et le rouge reste aujourd’hui la couleur la plus répandue sur les drapeaux, affichant la fierté et la férocité des peuples, déclinant toutes les identités de l’humanité. Uniforme garance des soldats, guirlande d’amarante des héros, champs de coquelicots honorant les tombés au combat. La révolution a repris ce symbole : sang de la défaite et du triomphe, sang des massacres et de la résistance aux massacres, souffrance résolue en vengeance.

Rouge est violent mais, en égale mesure, vulnérable. Dans son étreinte, on sent la caresse ou le coup, toujours le corps à corps. Couleur des intérieurs, de la tendresse, du sexe. De nouveau, humain, trop humain. Il marque nos points les plus sensibles et l’émotion la plus sincère. On ne peut feindre de rougir, c’est la rougeur qui nous trahit. Réaction encore plus incontrôlable que les larmes ou le rire. Rouge ne raconte pas la passion naissante (rose), ni la passion mourante (violette), mais la passion qui dure, comme un bon feu qui a pris pour toute la nuit. Et du feu, il fait un foyer, devenant brique et tuile. Ses figures fabuleuses viennent visiter nos rêves. Dragon, phénix, Mercure. Dans l’ombre de notre conscience, elles préparent notre renaissance. Toutes les métamorphoses reposent, latentes, dans la variation de ses nuances. Son feu transforme les métaux autant que les aliments, il fascine le regard jusqu’à donner la pensée.

Enfin, en alliant le feu au sang, rouge sert d’emblème aux sacrifices et aux serments, donc aux rites et aux religions, devenus dans leur version laïque fête et célébration. En lui, nous honorons l’obscurité de notre nature qui identifie malgré notre morale désir et agression, sexe et combat, amour et mort. Rouge nous avertit de cette ambivalence, il nous prévient que la fusion mène en enfer, mais que sans flamme nous resterons sans force.

2 commentaires sur “Rouge

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