Nouvelle typologie de la personnalité

Une introduction à la pensée de Jordan B. Peterson

Une des typologies de la personnalité les plus citées référence cinq traits principaux, qui se divisent chacun en deux traits mineurs. Héritière de la première typologie en la matière, celle de Carl Gustav Jung, qui a découvert par exemple la différence entre extraversion et introversion, elle a été établie à partir de recherches linguistiques dans de multiples cultures, en se fondant sur les défauts et les qualités énumérés par les gens lorsqu’ils décrivent les caractères, le leur ou celui des autres. Cinq traits se dégagent de la multiplicité des descriptions, constitués par la récurrence de certains adjectifs. Je me fonderai sur les analyses de Jordan B. Peterson pour les présenter, qui a l’originalité de les croiser avec d’autres données (âge, sexe, métier, revenus, orientation politique) et de montrer comment ils interagissent entre eux. Il n’a pas créé cette typologie, mais l’a enrichie de ses propres recherches. L’intérêt des typologies n’est pas de classer les gens ni de catégoriser les qualités, mais d’adopter le point de vue de l’autre et de situer le sien comme un point de vue parmi d’autres.

Voici les cinq traits (surnommés Big Five). L’amabilité est composée par la politesse et la compassion, le sérieux par l’industrie et le sens de l’ordre, l’extraversion par l’enthousiasme et l’assurance, le névrotisme (ou neurotisme, neuroticisme) par le repli sur soi et l’instabilité et l’ouverture à l’expérience par la curiosité et la créativité.

L’amabilité caractérise les gens gentils, en d’autres termes : flexibles, patients, empathiques, attentifs, coopératifs et égalitaires, mais aussi, s’ils sont trop gentils, naïfs et lâches. Ils évitent le conflit, s’adaptent et dissimulent ce qu’ils pensent. Ceux qui manquent d’amabilité se montrent au contraire francs, rigides, durs, rebelles et compétitifs, mais s’ils manquent de toute amabilité, ils abusent des autres et les exploitent sans scrupule.

Les aimables voient le meilleur chez chacun et sont particulièrement tolérants. Ils se soucient des sentiments des autres, parfois trop, et cherchent la paix et l’harmonie, avec une tendance à la soumission plus qu’à la domination. Ils gagnent moins que les autres et se font parfois exploiter. En évitant le conflit sur le court terme, ils mettent aussi en danger la paix sur le long terme, parce qu’ils ne veulent pas affronter le problème quand il est encore mineur. Ils occupent des positions dans l’enseignement et le soin, tandis que les moins aimables préféreront des métiers associés à la technologie, à la construction et aux machines.

Les femmes sont en moyenne plus aimables (en politesse autant qu’en compassion) que les hommes et dominent les métiers qui favorisent ce caractère. Surtout, l’extrême positif (trop aimable) est occupé presque exclusivement par des femmes et l’extrême négatif (pas du tout aimable) par des hommes. Cet extrême négatif explique les taux bien plus élevés de criminalité et d’emprisonnement chez les hommes, il contient en outre les personnalités sociopathes.

Les progressistes (entité plus ou moins superposable à notre gauche) sont plus compassionnels et la compassion incite au politiquement correct, tandis que les conservateurs (plus ou moins la droite) sont plus polis. Les deux sous-traits veulent éviter le conflit, mais pas pour la même raison, la compassion pour ne pas susciter de sentiments négatifs chez l’autre et la politesse pour ne pas susciter de sentiments négatifs en soi.

La compassion porte à s’occuper des autres, en particulier les plus vulnérables, en allant jusqu’à sacrifier ses propres désirs ou son bien-être. La politesse amène à respecter l’autorité et les règles, à ne bousculer ni les gens ni leurs manières de faire. Que ce caractère soit à dominante féminine s’explique par le rôle de la femme dans l’histoire de l’humanité et même du vivant : elle s’occupait d’êtres vulnérables, en étant elle-même vulnérable, et devait à cette fin éviter les conflits ; elle devait également être réceptive aux moindres signes de l’émotion, puisque la parole manque aux tout petits. En général, les femmes perdent toute amabilité quand on s’en prend aux enfants, leur plus grande tolérance trouve ici sa limite.

Le sérieux mesure le sens du devoir, du travail et du détail, il décrit la persistance, la rigueur, l’efficacité, la capacité de décision et de concentration. Les sérieux suivent les plans qu’ils se donnent et maintiennent l’ordre. Ils sacrifient le présent en vue de l’avenir et l’on peut compter sur eux en toute circonstance. En général, ils sont bons à l’école et dans leur métier et donnent une grande importance à leur carrière. D’ailleurs, ce caractère prédit en grande partie la réussite sociale et le chômage est une expérience traumatique dans leur cas. L’armée recrute beaucoup parmi les extrêmes de ce profil.

Ils ne peuvent supporter l’inactivité et l’inutilité dans le cas de l’industrie, le désordre, la saleté et le laisser-aller dans le cas du sens de l’ordre. Eux-mêmes se sentent aussitôt coupables ou honteux s’ils en sont responsables. De même, cherchant la réussite, ils sont particulièrement sensibles à l’échec. S’ils sont trop sérieux, ils deviennent hyperactifs et perfectionnistes. Leur équilibre dépend aussi de leurs autres traits de caractère. S’ils manquent d’amabilité, ils ont tendance à juger les autres aussi durement qu’eux-mêmes, en leur donnant la responsabilité de leurs erreurs, sans leur trouver d’excuse et s’ils manquent de créativité, ils risquent de se montrer trop routiniers et d’être bloqués dans leur avancée malgré leurs efforts. Très agréables au travail, ils ne sont pas toujours la meilleure compagnie pour les moments festifs. Mais en amitié comme en amour, ils se montrent fidèles et offrent un soutien fiable lors des épreuves et des grands événements.

Progressistes et conservateurs sont à peu près égaux en termes d’industrie (capacité à se concentrer, endurance dans l’effort), mais l’une des différences majeures entre eux se situe dans le sens de l’ordre : les conservateurs y sont très sensibles au contraire des progressistes. Quant aux sexes, les hommes sont un peu plus industrieux que les femmes, mais les femmes sont plus sensibles à l’ordre que les hommes.

L’industrie n’est pas que positive. Un peu de paresse permet de gagner en efficacité, afin de trouver le moyen d’arriver au but le plus vite possible avec le moins d’effort et de ressources, tandis que trop d’industrie implique une certaine lenteur, on risque de se perdre dans des détails et d’y consacrer plus d’efforts que nécessaire. Le sens de l’ordre amène à remarquer tout ce qui n’est pas à sa place ou dans le bon état et à gérer le quotidien par l’intermédiaire de programmes, listes et routines, pour écarter toute surprise ou imprévu, en appréciant aussi tous les modes de rangements (tiroirs, dossiers, paniers, cartons, étagères, etc.). Plus généralement, il porte à respecter les frontières et les limites et à formuler des jugements plus catégoriques que la moyenne, avec moins de nuance et d’indulgence.

Le sens de l’ordre maintient la qualité de vie, chez soi et dans la société, mais il peut être un obstacle à la créativité, au surgissement de la nouveauté, à l’exploration de l’inconnu. L’état de chaos intérieur propre à la pensée divergente paraît insupportable. Trop poussé, le sens de l’ordre comporte des désordres de la perception de soi et l’environnement : troubles obsessionnels compulsifs ou anorexie.

L’extraversion mesure la sensibilité aux émotions positives, comme l’espoir et la joie, qui renvoient aux mécanismes de la satisfaction et de la récompense (action qui arrive à son but). Elle prend donc un sens différent de celui que lui donnait Jung. D’après ce dernier, extraversion et introversion désignaient des orientations dans le monde : vers l’intériorité ou vers l’extériorité. Ce glissement se justifie sans doute par la dimension expansive des émotions positives qui portent à s’épancher et chercher la compagnie des autres.

Les extravertis sont enthousiastes, impulsifs, chaleureux, bavards, drôles, assertifs et grégaires. Ils se ressourcent dans la sociabilité, participant à toutes sortes d’activités de groupe. Leur confiance en soi est plus haute que la moyenne, leurs souvenirs plus positifs et leur vue de l’avenir plus optimiste. S’ils ont du talent, ils peuvent être captivants et mener le groupe dont ils font partie. Cependant, si ce trait est excessif et n’est pas équilibré par celui de l’amabilité, il donne des personnalités narcissiques, très centrées sur soi, tendance qui empire quand s’y ajoute le manque de sérieux.

L’enthousiasme décrit la recherche de l’excitation et du risque, la tendance à partager ses pensées et ses sentiments avec les autres, la propension à dire tout ce qui passe par la tête. Ceux qui en ont peu choisiront leurs interlocuteurs et sélectionneront ce qui mérite d’être dit ou non. Ils se montreront aussi plus discrets et modestes et préféreront des activités plus calmes. L’assurance amène à avancer ses opinions, en convaincre les autres et se charger des responsabilités dans les situations difficiles. Ceux qui sont très assurés préfèrent l’action à la parole ou la pensée. Ils finissent souvent par diriger le groupe dont ils font partie, ce qui est bénéfique s’ils associent la compétence à l’assurance.

Sans surprise, les extravertis souffriront dans des métiers solitaires, en particulier dans l’étude, et excelleront dans les activités qui impliquent le dialogue, le travail de groupe et les présentations orales. Et s’ils ne sont pas équilibrés par le sérieux, ils auront du mal à sacrifier le présent pour le futur.

Le neurotisme mesure la sensibilité aux émotions négatives, qui sont en général plus profondément vécues et durent plus longtemps que les positives, car elles sont plus indispensables : elles nous préservent de la mort, alors que les positives servent à poursuivre la vie. Parmi les émotions négatives, douleur, tristesse, honte, culpabilité, regret, peur, angoisse, colère. Elles sont produites par les mécanismes de la prudence : détection et prévention des dangers, conscience de soi dans son environnement, décision entre les stratégies de défense (fight, flight or freeze).

Les neurotiques retiennent le négatif du passé, du présent et de l’avenir. Ils sont plus anxieux, irritables et malheureux, face à une situation présente, probable ou dont ils se souviennent. S’ils ne sont pas équilibrés par l’extraversion, ils ont une basse estime de soi et, dans l’extrême, sombrent dans la dépression, l’angoisse ou la panique, s’absentant de l’école ou du travail, à moins d’être industrieux. Ils considèrent que le pire peut arriver à tout moment et cherchent la sécurité davantage que la réussite.

Ce trait peut sembler exclusivement négatif, mais il a son utilité, de manière modérée. Il pèse risques et bénéfices et permet l’autocritique, par la conscience de ses limites. Il ne caractérise pas plus les conservateurs que les libéraux, mais les femmes bien plus que les hommes, notamment à partir de la puberté (la testostérone y joue un rôle). Sans doute que les femmes, en tant que protectrices des petits, sujettes à la prédation sexuelle et impréparées au combat, devaient être bien plus aptes à percevoir et prévoir le danger.

Le repli sur soi se caractérise par l’évitement de situations nouvelles, incertaines, menaçantes. Ceux qui en sont touchés sont plus solitaires et soucieux, plus sensibles à la menace, à la punition et au rejet social. Ils doutent et se remettent en question, ayant plus conscience d’eux-mêmes et de leurs manquements que la moyenne. Tandis que ce sous-trait décrit la préoccupation et la protection concernant l’avenir, l’instabilité désigne une hypersensibilité à la négativité du présent, se manifestant par l’irritabilité, la frustration et la déception. Si elle n’est pas contrebalancée par l’amabilité, elle donne lieu aux disputes à la moindre occasion.

L’ouverture à l’expérience décrit la créativité, l’intérêt pour la nouveauté et la complexité, le goût de l’art et de l’abstraction, la sensibilité à la beauté. Elle donne des gens curieux, parfois visionnaires, qui adorent apprendre et acquérir de nouveaux talents, s’intéressent aux croyances et aux idées, s’épanouissent lors des événements culturels, comme les concerts, les films, les spectacles de danse et de théâtre, les lectures de poésie et les visites de musée. Très souvent, ils écrivent, presque par nécessité, et ils sont toujours de grands lecteurs, sur toutes sortes de sujets.

S’ils sont doués (l’ouverture n’équivaut pas à l’intelligence ou au talent), leur vocabulaire est plus riche que la moyenne, leur pensée plus rapide et plus articulée et ils parviennent à la transmettre avec aisance, surtout s’ils sont aussi extravertis. Une idée en produit d’autres à l’infini. Ainsi, ils apportent plus d’une solution à un problème et approchent le problème depuis plusieurs angles. Ils cherchent le changement par amour du changement et, s’ils manquent d’amabilité et ont de l’assurance, ils souhaitent tout réinventer, révolutionner, et quand s’y ajoute le manque de sérieux, ils deviennent rebelles à toute autorité.

Les ouverts souffrent des métiers routiniers et prévisibles ou de l’autorité bornée qui s’exerce sur eux. S’ils sont sérieux, ils créent de nouvelles entreprises ou innovent dans celles qui existent déjà, même dans des champs qui semblent éloignés de leurs premiers intérêts (banque, loi). Dans tous les domaines, ils aident à la découverte et au progrès.

Cependant, porté à l’extrême, ce trait entrave la formation de la personnalité : les gens trop ouverts à l’expérience ne parviennent pas à suivre un seul chemin dans la vie, ils ne peuvent se spécialiser dans un champ précis et donner en conséquence de la cohérence et de la stabilité à leur identité. Ce défaut peut être équilibré par l’industrie, mais il est aggravé par le neurotisme. Les ouverts neurotiques ne cessent de se détruire par l’autocritique, en remettant en question leurs choix, convictions et croyances à toute occasion. Les ouverts paresseux se reposent quant à eux sur leurs capacités d’apprentissage, en fournissant le minimum d’efforts et s’ils ont beaucoup d’idées, ils les réalisent rarement.

Pas de meilleur prédicteur de l’orientation politique que l’ouverture à l’expérience : les progressistes s’y démarquent largement des conservateurs. Les femmes se distinguent du côté de l’esthétique et les hommes du côté de l’abstraction, mais la différence est mineure. En effet, l’ouverture à l’expérience se compose de deux sous-traits : la curiosité (abstraction, sciences) et la créativité (esthétique, arts).

La curiosité décrit le goût pour la formation de concepts, la résolution de problèmes, la recherche d’informations, avec une préférence marquée pour la complexité. Ces gens-là aiment lire des essais et débattre des sujets, en étant plus portés vers la science que vers les arts. Ils savent aussi bien expliquer les idées passées qu’en formuler de nouvelles pour faire face au présent. Mais ils s’ennuient facilement dans les interactions ou les environnements trop simples ou traditionnels.

La créativité décrit la sensibilité à la beauté et le désir d’en créer. C’est un trait plus rare qu’on ne le croit au sein de la population générale, surtout sous sa forme extrême. Très attentifs au monde sensible, les créatifs s’entourent de belles choses et sont souvent des collectionneurs. Mais s’ils sont trop créatifs, ils perdent en sens pratique et s’égarent dans leurs rêves et leurs réflexions. L’industrie permet de contrebalancer cette tendance. Leur pensée est divergente, partant dans tous les sens et surtout les plus inattendus. Le plus souvent, ils ne parviennent pas à vivre de leur art, mais ils ne peuvent pas vivre sans lui non plus et ils dépérissent quand ils sont privés de pratique artistique.

Peterson considère qu’une grande partie de la personnalité est innée, incarnée dans la constitution, du cerveau au système nerveux, en tout point du corps. Il rattache chaque trait à son origine hormonale ou neuronale et l’explique par son utilité dans l’évolution. Cependant, il rappelle le rôle de l’acquis, qui réprime ou encourage l’inné. Celui-ci n’est pas bon en soi (pensons aux tendances sociopathe, obsessive, dépressive ou narcissique) et l’acquis vient de notre enfance (éducation, environnement), mais il appartient aussi à notre responsabilité (nous avons la capacité de changer). Dans la suite de Jung, Peterson pense qu’il vaut mieux maintenir l’équilibre entre les traits. Le développement de la personnalité consiste à trouver ce qui correspond à notre personnalité (notamment métier, loisir, amitiés et partenaire), mais aussi à ne pas rester prisonnier de notre personnalité et chercher à l’enrichir grâce aux autres personnalités que nous rencontrons.

Il est plus facile d’être dans la norme, la moyenne (comprenons ici la moyenne comme une courbe en forme de bosse de dromadaire : la majorité se trouve au centre avec de moins en moins de gens à mesure qu’on va vers les extrêmes). Malgré les prétentions courantes à l’originalité, la plupart des gens préfèrent se fondre dans l’ensemble et avec de bonnes raisons : la vie sera plus difficile pour ceux qui se trouvent aux extrêmes. Cependant, chaque position, même médiane, a ses avantages et ses inconvénients et chaque personnalité, même portée aux extrêmes, a sa place et son utilité : elle est adaptée à une niche dans la société humaine et l’environnement naturel. Par exemple, les introvertis semblent plus adaptés à la compagnie de la nature qu’à celle de leurs semblables. Et les sociopathes (2-3% de la population) servent à maintenir la vigilance de la société, à prévenir trop de permissivité.

Pour résumer les recoupements qu’opère Peterson, les femmes se démarquent en tant que plus neurotiques et plus aimables que les hommes et les progressistes en tant que plus ouverts et moins ordonnés que les conservateurs ; et les deux tendances, comme les deux sexes, ont leur raison d’être et doivent dialoguer pour trouver les solutions les plus adaptées à chaque situation. Bien sûr, il s’agit d’une généralité, d’une moyenne, qui sert de prédicteur et non d’une vérité valable dans tous les cas et déterminant la destinée. Peterson se décrit sa propre personnalité comme plus féminine que la moyenne des hommes, marquée par la prédominance de la compassion et du neurotisme, révélation qui fait sourire quand on entend ses adversaires le qualifier de viriliste. Il rappelle également que ces divergences dans les types masculin/féminin de tempérament, sujettes à variations au cours de la vie, ne font pas de nous des transgenres, nés dans le mauvais corps, mais des êtres sexués, mâle ou femelle, aux personnalités complexes.

Ayant testé ma personnalité avec le questionnaire élaboré par Peterson, elle se caractérise par une forte amabilité (surtout en compassion), un sérieux dans la moyenne (avec une bonne industrie, mais un faible sens de l’ordre), une extraversion dans la moyenne (avec plus d’assurance que d’enthousiasme), un neurotisme extrême (spécialement le repli sur soi) et une ouverture exceptionnelle (à la fois dans la curiosité et la créativité). Mais il me semble que ma personnalité a changé au cours de ma vie, perdant en amabilité et en sérieux et gagnant en extraversion et en ouverture, notamment en créativité. De plus, l’autoévaluation a ses limites, puisqu’elle dépend de l’entourage qui sert de point de comparaison. J’ai hésité à révéler ces résultats, assez personnels, mais il est important de situer ma pensée afin de la mettre en perspective et ne pas vous inviter à l’adopter aveuglément. On défend forcément, plus ou moins consciemment, sa perception/conception du monde.

Peterson est l’une des figures les plus adulées et détestées dans l’actuelle guerre des cultures. Il attire la rage des postmodernes, ce qui n’a rien d’étonnant : il se fonde sur le réel, croit en une nature humaine et cherche à redonner sens aux grands récits de l’humanité, tandis que le postmodernisme nie le réel, ne croit en aucune nature humaine et veut déconstruire tous les récits, grands et petits.

Plus profondément, la querelle se situe, depuis le début de la modernité, entre les nominalistes et les réalistes. Notre seule réalité, ce sont les mots, les mots ne font pas référence à la réalité, ils créent notre réalité, disent les nominalistes ; et les réalistes de rétorquer : non, les mots donnent accès à la réalité et ils ne peuvent en être détachés au risque de perdre leur sens et leur portée, de n’être même plus des mots. Croyez-vous qu’une réalité persiste en dehors de votre conscience ? Et le langage permet-il d’atteindre cette réalité ou de modeler votre conscience de la réalité ? Et la vérité consiste-t-elle à trouver confirmation par l’expérience ou à tomber d’accord avec les autres consciences ? C’est ainsi qu’on sait si on est réaliste ou nominaliste.

Les postmodernes sont nominalistes comme tous les amateurs de propagande et de novlangue : ils croient qu’en changeant le langage, on change la réalité, parce que le langage est leur seule réalité. D’où leur incapacité à fournir des définitions, à donner un contenu à leur langage. Peterson est réaliste : le langage ne change pas la réalité, il y donne accès tout en en faisant partie, comme notre corps et nos sens, et si on le désintègre, ce que poursuivent les postmodernes avec une application maniaque, on perdra notre pensée, mais aussi le monde entier.

Peterson a gagné en popularité, ou impopularité, lorsqu’il s’est opposé à la légifération du discours au Canada : l’obligation, inscrite dans la loi, d’utiliser les pronoms choisis par une personne. Bien sûr, il a été traité de transphobe, mais il ne veut aucun mal aux trans, il se montre au contraire plus préoccupé de leur avenir que les activistes, en soulignant qu’on ne résout pas le mal-être des filles masculines et des garçons féminins par l’intervention chirurgicale et hormonale. Ce qu’il combat, c’est la désintégration du langage : l’instauration, par autorité, d’une parole qui ne correspond plus au monde, qui nous enferme dans nos consciences, sans plus d’accès au réel, offerts à la manipulation en tout genre.

Je partage les mêmes références que Peterson (psychanalyse, en particulier Jung, philosophie, en particulier Nietzsche, biologie et psychologie évolutionniste), mais j’expose ici sa théorie sans y souscrire entièrement. Il ne le fait pas lui-même, sachant qu’une théorie a de grandes chances d’être réfutée par de futures découvertes, ayant conscience de ce que son savoir a de provisoire. Je reste plus touchée par la poésie de la typologie jungienne, mais l’interprétation de Jung par Peterson est intéressante : non seulement parce qu’il reformule sa pensée en termes contemporains pour résoudre la crise culturelle actuelle, mais aussi parce qu’il retient chez son prédécesseur l’opposé de ce que les années 1960 ont retenu : il ne s’agit plus d’astrologie et de néopaganisme, de conscience cosmique et de transgression des limites, mais, au contraire, de respect des règles, de sens des responsabilités et de retour au christianisme.

Ce penseur ne donne pas le meilleur de lui-même sur les réseaux sociaux et dans les interviews télévisées. Je préfère ses conférences et ses séminaires et j’avoue n’avoir rien lu de lui – il me semble plus doué à l’oral. De même, il est plus compétent dans sa spécialité, la psychologie, que dans les autres champs, où il extrapole la psychologie (son analyse du féminisme ou du capitalisme me semble limitée). Même si je ne suis pas d’accord, il exprime son point de vue de manière si fournie et argumentée qu’au moins je comprends comment on peut penser comme lui, pourquoi beaucoup arrivent à ces conclusions, et quoi de plus précieux en ces temps troublés que de comprendre ceux qui ne pensent pas comme nous.

D’une intelligence prodigieuse, il a longuement travaillé et réfléchi pour avancer ce qu’il dit et donne un grand poids à la pensée et à la parole, conscient de leur pouvoir de vie et de mort. Et cette gravité lui confère bien plus de profondeur qu’à ses détracteurs. Il sait que son enseignement engage sa responsabilité. Certains le qualifient de gourou, mais il l’est dans le même sens où Jung l’était : dans un monde sans religion, ils redonnent sa place à la religion comme boussole morale et clef de voûte à la signification, par la suite ils incarnent le religieux pour les plus égarés ou influençables. Par ailleurs, ceux qui reprochent à Peterson d’être un chef de secte pensent en général qu’on peut changer de sexe, que la femme est indéfinissable et qu’il y a plus de 80 genres, donc…

Il est intéressant de remarquer que les postmodernes, avec leur variante woke, ont souvent des airs d’artistes ou d’intellectuels tout étant privés du trait de caractère typique des chercheurs et des créateurs : l’ouverture à l’expérience. Ils se montrent plus fermés, rigides et autoritaires dans leurs pensées que les pires réactionnaires, paniqués par le monde qui change. Sans doute ne sont-ils artistes et intellectuels qu’en surface. Peut-être un défaut de formation. Ils n’ont pas l’esprit de critique et d’exploration, mais l’esprit répétitif qui ressort ses leçons. Avec leur habituelle grégarité, ils placent Peterson à l’extrême droite, sans savoir qu’il analyse longuement les dangers de l’extrême droite, comme une forme pathologique du sens de l’ordre, et qu’il rappelle les limites de la position conservatrice dans un monde qui évolue et la nécessité de dialoguer avec l’approche opposée. Mais il critique Marx et cela suffit de nos jours pour être classé à l’extrême droite, à qui il arrive, pourtant, de se référer à Marx. Au fond, les postmodernes détestent Peterson, J. K. Rowling et les féministes radicales pour la même raison : parce que tous détruisent leur vision du monde en quelques mots, par le simple pouvoir d’une parole vraie.

Pour finir, une de ses conférences sur la liberté de parole et pourquoi elle n’est pas un droit parmi d’autres, mais le fondement de tous les autres, ainsi qu’un séminaire sur la personnalité et ses transformations.

4 commentaires sur “Nouvelle typologie de la personnalité

  1. Je connaissais plusieurs typologies de caractères mais pas celle de Peterson. Après, il est intéressant de connaître pour chaque caractère la part de l’inné et la part de l’acquis.

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