Pas de liberté sans vérité

« Le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde […] m’effraie bien plus que les bombes. » George Orwell

Mais qu’est-ce que la vérité objective ? La conviction que le réel existe en dehors de nous et que nous pouvons l’atteindre par une recherche plus ou moins rigoureuse, qui va de la perception et de l’expérience à la science et sa méthode.

Contre une telle conviction existent deux types de solipsisme : individuel, selon lequel la vérité ne renvoie à aucune réalité si ce n’est celle de chaque esprit, et collectif, où la vérité se définit par le consensus entre les individus et non par la correspondance avec le réel. Le solipsisme confond donc ce qui est vrai avec ce qui passe pour vrai. Il n’y a pas de vérité, mais seulement des énoncés qu’on croit, individuellement ou collectivement, être la vérité.

Le solipsisme collectif trouve deux expressions philosophiques. Celle de Michel Foucault : le consensus est produit et imposé à tous par ceux qui détiennent le pouvoir, la vérité n’est donc que le discours du dominant ; celle de Richard Rorty : le consensus est produit par l’accord intersubjectif le plus large, la vérité n’est donc que le discours de la majorité. Dans les deux cas, la vérité ne désigne pas un accord avec le réel mais un accord entre les hommes, reflétant leurs rapports de force (puissants contre impuissants ou majorité contre minorité). Elle ne s’acquiert pas par la curiosité, la recherche et l’enquête, nous la produisons par la pression, la persuasion et l’assentiment.

Ces conceptions de la vérité rencontrent un immense succès, non seulement intellectuel, mais populaire. L’aspiration à la vérité objective est ridiculisée comme une métaphysique d’un autre siècle ou une naïveté d’enfant de cinq ans. Et l’on nous fait croire que la démocratie ne peut perdurer que sous la devise « à chacun sa vérité » ou « la vérité à la majorité ». Je ne compte plus les essais et les débats où il est dit que les Lumières ont imposé une vérité objective qui a opprimé les peuples et exploité la nature. De toutes parts, on nous encourage à nous défaire de cet héritage pour inventer nos versions de la vérité, qui seraient autant de voies vers la liberté. Ne nous y trompons pas : ces chemins nous mèneront droit à l’aliénation et à l’esclavage.

Rorty va jusqu’à affirmer que 1984 n’est pas un livre sur la vérité mais sur la cruauté : 2 +2=4 n’est que la croyance la plus chère de Winston, où réside le socle de son identité, que ce soit vrai ou non importe peu. Analyse qui le place, avec tous les postmodernes et sophistes solipsistes de leur acabit, avec tous les révisionnistes des Lumières et pseudo-libertaires, du côté de O’Brien.

Tout au contraire, la démocratie est garantie par la vérité objective. Nos désaccords ne peuvent s’articuler que sur l’accord fondamental d’un monde commun. La conviction que quelque chose existe en dehors de nous soustrait le monde à l’empire des hommes mais aussi chaque homme à l’empire des autres hommes. Aucune puissance humaine ne peut faire que 2 +2=5 ou que le soleil tourne autour de la terre ou que la gravité s’abolisse : tout pouvoir est limité par le réel ; et aussi opprimés que nous soyons, nous trouvons dans cette réalité inaltérable le point où achoppent la manipulation et l’exploitation. Là l’esprit peut trouver refuge à toutes les idéologies qui l’assiègent.

Si la vérité objective n’existe plus, idée qui suscite aujourd’hui tant d’enthousiasme, notre liberté la plus essentielle, la plus inaliénable se trouvera révoquée, celle d’être au monde et d’accorder notre pensée avec le monde et non avec nos semblables. La négation du réel instaure un régime psychotique, où nous n’arrêtons pas de déconstruire et refabriquer le réel que nous sommes bien obligés de prendre en compte au quotidien. On ne peut faire que la vérité n’existe pas, on peut seulement faire, à force de dissonance et de doublepensée, comme si elle n’existait pas. La théorisation solipsiste de la vérité prépare ainsi le totalitarisme. Le monde sera ce que le plus fort décide qu’il sera, personne n’aura le droit ni même l’idée d’en douter et la pensée devra se scinder pour survivre.

2 +2=4 et cela reste vrai même si je suis la seule à le penser, même si personne ne le pense, et mon humanité réside justement dans cette reconnaissance de ce qui n’est pas humain, dans cette limite posée à l’hybris de notre esprit. L’humanité, c’est la reconnaissance que l’humain n’est pas tout, c’est le sens de la mesure et du juste qui permet de percevoir le vrai, tandis que l’inhumanité commence quand tout devient humain, lorsque le réel ne met plus un terme à nos spéculations, nos croyances, nos délires. Et oui, Rorty a raison, 1984 est un livre sur la cruauté, mais le summum de la cruauté, c’est d’abolir la vérité, ce qui revient à nous priver du monde entier et même de notre propre intériorité. Celle-ci fait aussi partie de l’objectivité : le monde en dehors de nous nous comprend.

D’autre part, dire qu’il y a du réel ne dit rien sur la nature du réel, affirmer que la vérité existe n’implique aucune théorie de la vérité, discuter de la relativité des critères de vérité n’amène pas à douter de l’existence de la vérité elle-même. Autrement dit, défendre la vérité objective n’est pas une position métaphysique. Ce n’est que la garantie minimale de la santé mentale, de la pensée éclairée et de la fraternité humaine.

N’oublions pas l’appel de Winston :

« À l’avenir ou au passé, à une époque de libre-pensée, où les humains sont différents les uns des autres et ne vivent pas isolés – à une époque où la vérité existe et où ce qui a été fait ne peut être défait :

De l’âge de l’uniformité, de l’âge de la solitude, de l’âge de Big Brother et de la doublepensée – je vous salue ! »

George Orwell

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