Les trois cents bûcherons de l’Empereur

Ou la fable qui met fin à toutes les fables.

Dans le cadre d’une campagne de Greenpeace pour la défense des forêts, le collectif d’auteurs italiens Wu Ming a écrit la nouvelle suivante, que je traduis.

L’Empereur nous a fait appeler. Il dit que cette année on devra travailler le double, le triple, peut-être le quadruple, et peut-être que, lui, à la fin, il nous rétribuera plus que d’habitude, pas le quadruple, hein, et pas même le triple, mais plus : que sais-je, deux marcassins pour festoyer autour d’un banquet, nous tous, les trois cents bûcherons de la maison impériale, ou un sac de farine pour chacun, je ne sais pas, ils ne l’ont pas dit, ce n’est par pour la récompense qu’il faut se mettre au travail et fournir le triple ou peut-être le quadruple, non. C’est pour la gloire, pour participer au grand projet de notre Seigneur, d’ailleurs, même à ce sujet, ils n’ont pas dit grand-chose, pourquoi travailler le double, le triple, peut-être le quadruple, tu n’as pas besoin de le savoir au juste : s’ils te disent que ta tâche étendra la gloire de ton Seigneur, ne questionne pas, contente-toi de ce privilège, prends-toi une miette de gloire, prends-toi le marcassin et le sac de farine, et va-t’en satisfait. C’est vrai, mais on sait ce qu’il en est : les rumeurs se répandent, le chambellan parle avec le bouffon qui discute avec la damoiselle qui converse avec le traiteur qui le répète à sa femme et la rumeur tourne et retourne, pour finir tout le pays est au courant, bref on raconte que notre Seigneur n’a pas convoqué seulement nous, les trois cents bûcherons de la maison impériale, mais aussi les meilleurs troubadours, ménestrels, érudits et moines miniaturistes, parce qu’il a en tête de réunir toutes les histoires, les contes, les légendes et les fables, et de les mettre dans un livre, en vérité, dans beaucoup de livres, dans tellement de livres que si on les empilait les uns sur les autres, on élèverait une tour qui dépasserait le campanile, c’est pour ça qu’il lui faut une montagne de papier, si considérable qu’on ne peut pas l’imaginer, mais nous, on imagine déjà les innombrables arbres et forêts qu’il nous faudra abattre, et les terres reculées qu’on devra parcourir pour trouver assez de bois, et toute l’eau nécessaire pour en tirer du papier, tellement que, même en asséchant les fleuves du Pays, on n’y parviendra pas, et alors on arrête de suite de penser, d’imaginer, il vaut mieux affiler les outils et se mettre au travail.

D’abord, nous allons au nord, où se trouvent les plus grandes forêts et le meilleur bois, nous préparons les haches et les scies, quelques-uns commencent déjà à travailler, quand nous entendons une voix descendre du haut de la montagne, comme portée par le vent. Elle annonce s’appeler Yjyk-Mar et être un grand bouleau, qui monte jusqu’au neuvième ciel, les âmes des morts font leur nid dans ses branches, et dans les nœuds de son écorce vivent de grands sorciers aux pouvoirs extraordinaires, le bouleau ajoute qu’il se tient là, en haut de la montagne, depuis l’origine du monde, et de son tronc coule un liquide jaune, mousseux que boivent les voyageurs, ce qui dissipe leur fatigue et apaise leur faim, et même le premier homme, à peine apparu sur Terre, comme il voulait comprendre ce qu’il venait y faire, en but quelques gouttes, il découvrit alors une cavité au milieu du tronc, d’où sortit la première femme, qui lui expliqua qu’ils étaient là pour devenir le père et la mère du genre humain.

Le problème, c’est qu’ici les arbres, ce sont tous des bouleaux, plus ou moins identiques, et on ne sait pas comment différencier ce Yjyk-Mar des autres, si c’était possible, peut-être qu’on éviterait de l’abattre, mais là, non, on ne peut pas laisser tout ce bois pour épargner un bouleau parlant, surtout qu’on n’est qu’au début de nos peines, si on commence à avoir des scrupules, on ne s’y mettra jamais, et plus de double, de triple ou de quadruple, adieu les marcassins, le sac de farine et les miettes de gloire.

De même, nous allons au sud et nous arrivons sur une île où s’élève, au centre, une montagne appelée Ida, ce qui, dans la langue du lieu, signifie boisée, c’est précisément pour ça qu’on l’a choisie, mais là aussi, au bout d’un moment, une voix arrive : il ne vous a pas suffi d’abattre Yjyk-Mar, vous êtes venus infliger le même sort au frêne de Némésis, dite Adrastée, la nymphe qui nourrit Zeus ici même, dans une grotte de cette montagne, où tous les neuf ans le roi Minos venait le rencontrer et recevait de lui les lois et les forces pour régner neuf autres années. Entre-temps, toute l’île procédait aux sacrifices et d’Athènes arrivaient sept jeunes hommes et sept jeunes filles pour apaiser la faim du Minotaure, la créature mi-homme mi-taureau, qui vivait dans une pièce sombre à la fin de mille galeries entremêlées qui partaient du fond de la grotte de Zeus.

Tant pis. Je crois que cette montagne devra changer de nom.

Ensuite, nous allons vers l’est et de nouveau, pendant que nous nous préparons, la voix arrive : il ne vous a pas suffi de fendre le tronc d’Yjyk-Mar et du frêne de Némésis sur le mont Ida, maintenant vous voulez infliger le même sort au figuier sous lequel Sakyamuni dit Gautama dit Siddhartha s’affranchit de lui-même par ses propres forces et devint Bouddha.

Mais que peut-on y faire ? On doit travailler, on a reçu l’ordre de l’empereur, il ne nous reste qu’à lever les haches, abattre les troncs et repartir.

Arrivés dans une nouvelle forêt, nous n’avons même pas enfilé nos gants qu’une voix se glisse parmi les fougères : il ne vous a pas suffi de pulvériser le bouleau Yjyk-Mar, le frêne de Némésis sur le mont Ida et le Figuier de Siddhartha Gautama dit Bouddha, maintenant vous infligerez le même sort au laurier de Daphné. Daphné refusait tous ses prétendants pour vivre libre parmi les ermites des bois, jusqu’à ce que Éros fasse tomber amoureux d’elle Apollon, il ne la laissait plus en paix, elle se fatigua et, selon certains, elle demanda à son père Pénée de la changer en arbre, selon d’autres, elle le demanda à la Terre Mère et celle-ci s’en sortit par une astuce, elle laissa là un laurier et emporta Daphné avec elle, l’amena jusqu’aux flancs du mont Ida et lui donna un nouveau nom, Pasiphaé, celle qui plus tard épousera Minos, tombera amoureuse d’un taureau blanc promis à Poséidon, s’arrangera pour s’accoupler avec lui et donnera jour au Minotaure.

Après le laurier de Daphné, ce sera le tour du peuplier de Leukè, qui se transforma en arbre pour fuir le dieu des enfers, Hadès.

Viendra ensuite le tilleul de Philyra, fille de l’Océan, petite-fille de Cronos, qui un jour la séduisit et s’unit à elle, mais il fut découvert par sa fille Héra, se changea en étalon et s’enfuit. Neuf mois plus tard, Philyra enfanta un monstre, une créature mi-cheval mi-homme et elle en ressentit une telle honte qu’elle demanda à son père de la changer en tilleul ; puis viendra le tour du pin de Pitys, qui avait deux prétendants, Pan et Borée, le vent du nord, mais Pitys préféra Pan, alors Borée souffla si fort qu’il la précipita dans un ravin, quand Pan y descendit, il la trouva à moitié morte et, pour sauver le peu de vie qu’il lui restait, il la changea en pin, depuis lors, quand en automne souffle le vent du nord, des pommes du pin s’écoule la résine : les larmes de Pitys.

Enfin, on s’acharna sur Karya, changée en noyer, sur Phyllis, morte par amour et transformée en amandier, et sur Cyparisse, qui tua par erreur le cerf qui lui tenait compagnie et, dans sa douleur, supplia les dieux de le changer en un arbre qui pleure sans cesse, l’arbre des morts.

Aussitôt dit, aussitôt fait. À la prochaine étape, on est tellement habitués que maintenant, la voix, on ne l’entend même plus. « Il ne vous a pas suffi d’abattre le bouleau Yjyk-Mar, de scier le frêne de Némésis, de fendre le figuier de Gautama Bouddha, le laurier de Daphné, le peuplier de Leukè, le tilleul de Philyra, le pin de Pitys, le noyer de Karya, l’amandier de Phyllis et le cyprès des morts. Vous n’avez pas voulu vous arrêter, et même maintenant vous ne vous arrêterez pas devant la forêt du Petit Chaperon rouge et du Petit Poucet, de Hansel et de Gretel. »

Ensuite, la forêt de Brocéliande, où Merlin se retira, rendu fou par la mort de ses frères, et où il connut la fée Viviane et lui enseigna tous les sortilèges, jusqu’à se laisser enfermer dans une maison en verre au cœur de la végétation. Puis, le bois de Nemi où Numa Pompilius allait demander conseil à la nymphe Égérie pour écrire ses décrets. Et la sylve de Sherwood, avec Robin Hood et ses joyeux compères, et la terrible forêt des Gaulois qui arrêta les armées romaines jusqu’à ce que César ramasse une hache et abatte un chêne séculaire, prenant sur lui la responsabilité du sacrilège et ordonnant à ses hommes de détruire le reste, et ils obéirent, pensant, à juste titre, que la colère de César aurait des effets plus immédiats, et peut-être aussi plus effroyables, que celle des divinités des bois, qui en l’espace de quelques années firent ressurgir la forêt, au même endroit, plus luxuriante qu’autrefois.

Et comme on doit fournir le double, le triple, peut-être même le quadruple du travail d’une année, nous voici sur le mont qu’on appelle Golgotha, où la voix, comme d’habitude, nous avertit que parmi les nombreux arbres des environs, il y en a un de très spécial, un cèdre qui a germé de la croix du Christ, ou mieux du pied de la croix, resté enterré là, au sommet du mont, tandis que le reste, on l’a emporté, et un fragment a même fini chez nous, dans la Cathédrale. Alors, on décide de continuer, parce que, de toute manière, un morceau de la Croix est déjà sauvé, et de l’arbre germé depuis son pied, on peut aussi bien se dispenser.

Désormais, il ne reste plus beaucoup de bois pour répondre aux besoins de notre Seigneur, on a déjà fait le double, le triple, peut-être le quadruple de notre travail annuel, mais on retourne au nord, sur la terre des forêts, pour voir s’il n’est pas resté quelque chose. En chemin, on traverse un endroit appelé Dodone, au pied du mont Tamaros, et on fait des réserves de chênes, même si la voix nous demande de passer outre, de préserver ces arbres, qui, en des temps lointains, ont aidé un grand peuple à prévoir l’avenir, ses joies et ses catastrophes, grâce au bruit que le vent et la tempête produisaient parmi leur feuillage.

Revenus dans le nord, nous trouvons un frêne gigantesque. Ses branches montent jusqu’au ciel et couvrent le monde de leur frondaison, ses racines descendent jusqu’au règne des morts et à la source de la vie. La voix ne se fait pas attendre : vous n’avez pas eu pitié d’Yjyk-Mar, ni du frêne de Némésis, nous n’avez pas épargné le figuier de Bouddha, le laurier de Daphné, le peuplier de Leukè, le tilleul de Philyra, le pin de Pitys, le noyer de Karya, l’amandier de Phyllis et le cyprès des morts. Vous avez abattu les bois des contes, la forêt de Brocéliande et celle de Sherwood, les futaies de Nemi et celles des Gaulois, l’arbre de la Croix et les chênes de Dodone. Maintenant, vous exécuterez Yggdrasill, le « coursier d’Odin », qui se fit pendre à ses branches pour mourir puis renaître, après avoir connu le secret du règne des morts, la langue des runes, qui confère tous pouvoirs.

Et tandis que nous affilons notre scie la plus grande, Yggdrasill nous révèle que nos efforts sont dépourvus de sens, qu’il était inutile de travailler le double, le triple, peut-être même le quadruple des autres années, parce qu’à la fin nous ne recevrons ni marcassins, ni farine, ni même des miettes de gloire, vu que la gloire de notre Seigneur est vaine et fausse comme une pièce d’étain.

Ainsi parle Yggdrasill : l’Empereur a mis de côté plus de papier qu’on n’en a jamais vu, une telle montagne que si on mettait les feuilles les unes au-dessus des autres on atteindrait la lune, et pourtant toutes ces feuilles ne lui serviront à rien, maintenant que les forêts ont été abattues. Ménestrels, érudits et troubadours sont impuissants, parce d’histoires à copier et à calligraphier, de légendes de dieux et de héros, de contes anciens et récents, de tout cela, il n’est rien resté, ni souvenir, ni mémoire, ni origine.

La version originale est consultable sur le blog des auteurs.

4 commentaires sur “Les trois cents bûcherons de l’Empereur

  1. Voilà une histoire magnifique et un peu sombre. Sans compter que qui dit plus de forêt dit plus de marcassin !
    Cela dit, en guise de consolation les scribes du Seigneur pourront consigner en multiples exemplaires qu’il n’y a plus d’histoire à raconter, et les menestrels liront cette histoire unique aux coins des carrefours et sur les places où ils établissent leurs tréteaux !

    Aimé par 3 personnes

    1. Euphémiste dans la critique mais jamais dans l’éloge 😉
      Espérons ne pas en arriver là. Il y a chez Cortazar une histoire similaire : le monde croule sous le papier qui va jusqu’à assécher les mers, quand tout un chacun décide de devenir écrivain et que les lecteurs disparaissent. Ces temps de rentrée littéraire m’y font penser.

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