Psychanalyse du feu

Il est rare que la science et la poésie se rencontrent aussi magiquement que dans la philosophie de Bachelard. Il a psychanalysé la rêverie, ce rêve éveillé ininterrompu, apparemment sans objet et pourtant absorbé par les éléments premiers – eau, air, feu ou terre – qui « travaille en étoile », « revient à son centre pour lancer de nouveaux rayons » tandis que le rêve « chemine linéairement, oubliant son chemin en courant. » Il explore et cartographie ainsi l’imagination qui engendre notre rationalité, le songe qui conditionne notre expérience, le désir secret qui excite nos intuitions et nos inventions. « Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Créés et limités par notre rêverie, car c’est la rêverie qui dessine les derniers confins de notre esprit. » Voici quelques passages de son analyse de la rêverie autour du feu :

« Parmi tous les phénomènes, le feu est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l’Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. (…)
Manquer à la rêverie devant le feu, c’est perdre l’usage vraiment humain et premier du feu. Sans doute le feu réchauffe et réconforte. Mais on ne prend bien conscience de ce réconfort que dans une assez longue contemplation ; on ne reçoit le bien-être du feu que si l’on met les coudes aux genoux et la tête dans les mains. Cette attitude vient de loin. L’enfant près du feu la prend naturellement. Elle n’est pas pour rien l’attitude du Penseur. Elle détermine une attention très particulière, qui n’a rien de commun avec l’attention du guet ou de l’observation. Elle est très rarement utilisée pour une autre contemplation. (…)
Les jours de ma gentillesse, on apportait le gaufrier. Il écrasait de son rectangle le feu d’épines, rouge comme le dard des glaïeuls. Et déjà la gaufre était dans mon tablier, plus chaude aux doigts qu’aux lèvres. Alors oui, je mangeais du feu, je mangeais son or, son odeur et jusqu’à son pétillement tandis que la gaufre brûlante craquait sous mes dents. Et c’est toujours ainsi, par une sorte de plaisir de luxe, comme dessert, que le feu prouve son humanité. Il ne se borne pas à cuire, il croustille. Il dore la galette. Il matérialise la fête des hommes. Aussi haut qu’on puisse remonter, la valeur gastronomique prime la valeur alimentaire et c’est dans la joie et non pas dans la peine que l’homme a trouvé son esprit. La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. (…)
Oui le feu, c’est l’Ag-nis, l’Ag-ile, mais ce qui est primitivement agile, c’est la cause humaine avant le phénomène produit, c’est la main qui pousse le pilon dans la rainure, imitant des caresses plus intimes. Avant d’être le fils du bois, le feu est le fils de l’homme.
Pour enflammer le pilon en le glissant dans la rainure de bois sec, il faut temps et patience. Mais ce travail devait être bien doux pour un être dont toute la rêverie était sexuelle. C’est peut-être dans ce tendre travail que l’homme a appris à chanter. En tout cas, c’est un travail évidemment rythmique, un travail qui répond au rythme du travail qui lui apporte de belles et multiples résonances : le bras qui frotte, les bois qui battent, la voix qui chante, tout s’unit dans la même harmonie, dans la même dynamogénie rythmée ; tout converge dans un même espoir, vers un but dont on connaît la valeur. (…) C’est vraiment l’être entier en fête. C’est dans cette fête plus que dans une souffrance que l’être primitif trouve la conscience de soi, qui est d’abord la confiance en soi. (…)
L’homo faber est l’homme des surfaces, son esprit se fige sur quelques objets familiers, sur quelques formes géométriques grossières. Pour lui, la sphère n’a pas de centre, elle réalise simplement le geste arrondi qui solidarise le creux des mains. L’homme rêvant devant son foyer est, au contraire, l’homme des profondeurs et l’homme d’un devenir. Ou encore, pour mieux dire, le feu donne à l’homme qui rêve la leçon d’une profondeur qui a un devenir : la flamme sort du cœur des branches. »

5 commentaires sur “Psychanalyse du feu

  1. lu il y a longtemps (j’en faisais, des choses, il y a longtemps !). Mal convaincu par la psy-jambe-de-bois, mais un beau souvenir d’une analyse poétique claire et précise. Qui pour une fois n’allait pas fouiner dans le ressenti et la vie de l’auteur (la mode en ce temps là), mais explorer les mots et leur sens dans le texte.

    Aimé par 2 people

  2. Souvenir cher: Les allusions de mon prof de 17ème qui tenait le séminaire sur Les Rêveries du Promeneur Solitaire. Comme j’étais secrètement amoureuse de ce prof, je suis allée lire Bachelard et en garde un souvenir émerveillé. Merci pour ce flash back vers une joie que j’avais enfouie sous les piles d’autres souvenirs.

    Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.