Trois souvenirs de film

Pour son dernier atelier, François Bon demande de rapporter trois souvenirs de films, originels et fondateurs. Répartis en trois paragraphes datés en prose, ils doivent porter sur le contexte du film plus que sur son contenu. Rien ne m’est plus contraire que de raconter ma vie à la première personne. J’ai l’impression d’une platitude piétinante. Donc, excusez.

# 1992
D’aussi loin que je me souvienne, le mouvement m’a donné la nausée, du va-et-vient de l’ascenseur au sillonnement du train, des hoquètements du métro aux virages de la voiture. Les images en mouvement également. Je me détournais par nécessité de la télévision et même des bandes dessinées. Seule la lanterne du soir faisait exception à la règle, projetant des chevaux rose et bleu entre nos lits rose et bleu surmontés de nos noms brodés et encadrés rose et bleu ; et la peluche de mon frère s’appelait justement Fleurosebleu. Lorsque la lampe s’éteignait après avoir achevé ses tours de manège, le noir régnait, complet, inimaginable mais plus familier que les images, dense au point que j’essayais de le toucher sur mes yeux. C’était doux comme un pelage.

# 1994
Le dimanche était un carrousel. Nous allions au cinéma deux fois par jour. La rue s’appelait Rennes et le cinéma Arlequin. C’était comme emprunter le traîneau du père Noël pour rendre visite à Pierrot et Pinocchio, mais ils ne venaient jamais et nous faisaient attendre indéfiniment devant des films, dans leur salon de velours rouge, une fois traversées leurs galeries de miroirs où j’étais jumelle de mon frère et de mon reflet et du reflet de mon frère. En fin de matinée, nous voyions un dessin animé pour enfants, en français, et en fin d’après-midi, un film pour adultes, sous-titré, où j’apprenais à lire. Entre-temps résonnaient les cloches de Saint-Sulpice et de Saint-Germain, le clavecin ou l’orgue de mon père, et le soir pour dîner on goûtait.

# 2000
La première fois que ma petite sœur est allée au cinéma, nous l’avons tous accompagnée pour fêter. À la fin de chaque séquence, elle croyait que c’était la fin du film et se levait aussi lestement que le ressort de son siège qui se rabattait derrière elle, courant dans l’allée centrale pour se précipiter vers le monde qui l’attendait dehors impatiemment. On a dû la rattraper à chaque fois et à chaque fois lui expliquer qu’il fallait rester. À cette époque, elle était aussi dissipée que j’étais sage, ce qui me permettait de disparaître comme je le désirais. Par la suite, je l’ai emmenée voir d’innombrables films, ses préférés deux, trois, quatre fois de suite, sans jamais m’ennuyer. Sa joie était la mienne ; et puis le cinéma, c’était rêver et souvent rêver d’autre chose que ce que je voyais. Ma sœur, elle, est devenue cinéaste.

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