Contre critique

Herbstsonne und Bäume, Schiele
Herbstsonne und Bäume, Egon Schiele

Aucune envie d’écrire une critique littéraire. Lorsque j’en lis, je les parcours rapidement et ne m’arrête qu’aux citations et aux extraits. Parce que tout est dans le style. Qu’importe le sujet, c’est la langue qui compte. Par style, je n’entends pas la belle écriture, la page devenant le miroir où l’auteur se mire et se fait admirer : regardez comme je suis doué, applaudissez à mes prouesses, etc. Non, je parle d’une langue stylisée au point de devenir un scalpel du cœur, un burin du paysage, une « hache sur la mer gelée qui est nous » (Kafka). Pas qu’il faille souffrir et bouder son plaisir. Tout au contraire. Mais plaire sans vanité, par plaisir de donner et partager, de traverser ensemble le monde qui nous traverse. On a souvent soupçonné le plaisir, craignant qu’il aliène et dépossède, prive de recul et même de raison. C’est triste, c’est bête. Le plaisir est sage d’une sagesse qu’aucune raison ne saurait analyser ou même comprendre. Pas question ici de la maxime classique « plaire et instruire », où l’enseignement passerait, comme inaperçu, dans le divertissement. Plus profondément, c’est la vérité que délivre la littérature, à laquelle elle déblaie la voie et donne un cours toujours plus vif, qui nous procure du plaisir, avivant la vie en nous. Il n’y a rien de plus pur.

Bref, toute cette introduction pour vous dire que de Mythologies d’hiver de Pierre Michon, je ne vous ferai pas la théorie et la pratique. En voici quelques flocons, mots cristaux qui suffiront à vous convaincre de vous aventurer sur le verglas et dans la neige de ce livre sans pareil.

« Ce capitaine, qu’Adomnan appelle le soldat des îles et de Dieu, Insulanus Dei miles, ce loup est aussi un moine comme ils l’étaient en ce temps, de manière inconcevable à nos entendements. Quand il pose l’épée, il chevauche de monastère en monastère, où il lit : il lit debout, tendu, en bougeant les lèvres et fronçant le sourcil, avec cette violente façon d’alors qui ne nous est pas concevable non plus. Columbkill le Loup est un lecteur brutal.
L’hiver de l’année 559, il lit.
Il vient d’arriver au monastère de Moville, de la pierre sèche sur la lande pelée face à la mer d’Irlande. Il pleut comme en Irlande, on entend la mer en bas mais on ne la voit pas. »

« Mais elle ne jette pas son voile. Elle le gardera. Elle est belle pour Dieu – pour personne, peut-être pour rien : pour se souvenir, pour espérer, pour parler en elle-même à cet autre qui est l’ange, pour se réjouir d’exister à peine, pour trembler, pour longtemps mourir. La vie est une lèpre. L’heure présente est une lèpre. Elle fonde, dote et régente l’abbaye de Burle en pays gabale, elle s’y enfouit. »

« Botte de fer contre botte de fer, cinq ou six capitaines et gens d’armes. Les voilà sur la Sauveterre, au galop, plein de vin morne avec le ciel morne sur leurs têtes. Le soleil n’y est jamais venu. L’étendue est aride comme la vie d’un capitaine. Il y pousse des arbres dont on ne connaît le nom qu’en Purgatoire. »

« Il a un penchant secret pour la république. Il pense à la république comme il pense à sa mère, qui est restée en bas à la Malène et a pleuré quand il est parti : une vieille chose fragile et toujours neuve qui toujours a besoin de lui. Il pense que la république parfois lui a demandé son avis, comme sa mère quand elle prépare le dîner et lui demande s’il préfère des fèves ou des lentilles. Il pense que la république le regarde exactement comme elle regarde Baptiste Flourou, quoiqu’il soit le dernier des cardeurs quand Baptiste Flourou possède vingt cardeurs, la laine qu’ils cardent, les moulins où ils la cardent : la république les regarde tous les deux comme sa mère le regarde, lui, et regarde son frère André qui est imbécile de naissance. »

11 commentaires sur “Contre critique

    1. Douze textes brefs, trois sur l’Irlande et deux sur le causse, au sud du Massif central, racontant l’histoire et comment elle est devenue histoire, transcrite par des moines, des savants, etc. C’est très étrange, j’ai dû le relire immédiatement une fois fini pour mieux le comprendre.
      Pierre Michon résume ainsi son entreprise : « Il importe peu que le Gévaudan et l’Irlande soient les scènes où se jouent ces drames brefs. Ce qui importe, c’est qu’avec le monde on fasse des pays et des langues, avec le chaos du sens, avec les prés des champs de bataille, avec nos actes des légendes et cette forme sophistiquée de la légende qu’est l’histoire, avec les noms communs du nom propre. Que les choses de l’été, l’amour, la foi et l’ardeur, gèlent pour finir dans l’hiver impeccable des livres. Et que pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche, garante de notre existence et de notre liberté. Ce peu de vérité mortelle qui brûle dans le coeur froid de l’écrit, la beauté chétive de l’une et la splendeur impassible de l’autre, voilà ce que je me suis efforcé de dire ici. »

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  1. aucune envie de lire une critique littéraire, dirais-je en décalant tes mots. Et me voilà, lisant la tienne (enfin ta non-critique) et aussi bien embarqué par ton écriture comme par celle de l’heureux non-critiqué.
    Bref, un livre que je vais chercher en attendant ta prochaine incritique alittéraire.

    Aimé par 1 personne

  2. Ah Joséphine, Pierre Michon est de ceux dont le style est tourné complètement vers le monde, et plus précisément vers les hommes, chaque homme.
    Les extraits que tu livres me donnent très envie de découvrir ce recueil que je ne connaissais pas.
    Quant à ta non critique, elle me parle tout particulièrement: mon sujet de mémoire portait sur le plaisir comme esthétique et comme moteur premier de l’écriture, et de la lecture. Mes profs de fac étaient tout étonnés qu’en revenant à cette première évidence, on y trouve tant à dire et à penser.

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    1. Quel beau sujet ! Ce qui reste un mystère pour moi ce sont les écrivains qui décrivent l’écriture comme une torture. Certes, écrire n’a rien d’évident et c’est même tourmenté, mais si ça se fait sans plaisir, je ne vois pas vraiment pourquoi le faire. Peut-être suis-je naïve.

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      1. Le plaisir s’oublie-t-il à force de tourment? Je ne sais. J’avais un corpus de recherche délicieux il faut dire: des contes un peu oubliés du 17eme siècle. Le plaisir était aussi l’enjeu central pour les personnages. Je ne sais ce que j’en aurait pu dire à propos de ces fameux écrivains torturés. Peut-être que l’idée que l’on puisse, à peine, et même de loin, et même une fraction de seconde, entrevoir quelque chose de la vérité, atteindre à quelques longueurs de plume sa fulgurante grâce, doit donner un plaisir qui fait supporter les tourments les plus sombres. Seulement, ce plaisir premier est peut-être tu car trop lié à l’égo.

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