Quelques nouvelles du dehors

L’hiver approche, je me retire chez moi, quelques livres m’apportent des nouvelles du dehors, de la nature qui dort.

Plaidoyer pour un arbre, Francis Hallé
Des réponses scientifiques à des questions philosophiques : comment définir l’arbre ? Est-il un individu ou un collectif ? Est-il potentiellement immortel ? En quoi l’homme descend-il de l’arbre (au sens propre comme figuré) ? L’arbre y est exploré avec autant de rigueur que d’émerveillement, de ses racines à sa cime, de son tronc à son arborescence, dans son architecture, ses tours, ses détours, ses enveloppements et ses excroissances. C’est le talent de Francis Hallé de savoir rendre la magie de ces êtres sans y introduire une autre, artificielle, d’origine divine ou humaine. Ici pas de mysticisme ni de sentimentalisme. La simple présence, invraisemblable, tout à la fois limpide et impénétrable, de l’arbre. De F. Hallé se trace en filigrane le portrait d’un chercheur aventurier, qui sillonne les canopées tropicales sur un radeau aérien. Résolution prise de lire tous ses livres.

La vie des plantes, Emanuele Coccia
Philosophe formé dans un lycée agricole, Emanuele Coccia réinvente la métaphysique en plaçant au centre, comme paradigme, le végétal. L’animal, et donc l’humain, ainsi que toute manifestation à la surface de la Terre se comprennent à partir de ce règne auparavant considéré comme subalterne. Les êtres ne se caractérisent plus alors par leurs distinctions, mais par leurs mélanges. La vie se définit comme une immersion dans un milieu. Joli livre, philosophie qui ose le lyrisme, hybride ses formes et croise les approches, mais garde quelques défauts de la discipline qui, avec le temps, commencent à m’impatienter : présomption à révolutionner la philosophie, à être le premier à penser que… (où entre une part de rhétorique, certes, mais on pourrait s’en passer), manie de catégoriser et hiérarchiser comme si c’était l’unique voie d’accès à la réalité (alors que ce n’est peut-être même pas une des voies). 
Malgré tout, plaisir renouvelé de lire E. Coccia, qui dans cet ouvrage écrit directement en français, alors qu’il est italien : « Vivre est essentiellement vivre de la vie d’autrui : vivre dans et à travers la vie que d’autres ont su construire ou inventer. Il y a une sorte de parasitisme, de cannibalisme universel propre au domaine du vivant : il se nourrit de lui-même, ne contemple que lui, en a besoin pour d’autres formes et d’autres modes d’existence. […] Les plantes, elles, représentent la seule brèche dans l’autoréférencialité du vivant. […] Elles n’ont pas besoin de la médiation d’autres vivants pour survivre. Elles ne la désirent pas. Elles n’exigent que le monde, la réalité dans ses composantes les plus élémentaires : les pierres, l’eau, l’air, la lumière. Elles voient le monde avant qu’il ne soit habité par des formes de vie supérieures, voient le réel dans ses formes les plus ancestrales. Ou plutôt, elles trouvent la vie là où aucun organisme n’y parvient. Elles transforment tout ce qu’elles touchent en vie, elles font de la matière, de l’air et de la lumière solaire ce qui sera pour le reste des vivants un espace d’habitation, un monde. […] Si c’est aux plantes qu’il faut demander ce qu’est le monde, c’est parce que ce sont elles qui « font le monde ». »

La botanique redécouverte, Aline Raynal-Roques
Parfait pour se mettre à jour en botanique. Ouvrage qui traite de l’histoire de la discipline, de l’étymologie des noms des plantes, de l’évolution du règne végétal, du lexique descriptif de la plante. D’une impressionnante exhaustivité. Bien sûr, assez aride, c’est un livre de science et peut-être davantage une introduction ou une synthèse destinée à des étudiants débutants mais il met au clair les idées.

Les chants des oiseaux, André Bossus et François Charron
Comme bien des livres de la maison d’édition Delachaux et Niestlé, un ravissement. Des enregistrements d’oiseaux d’Europe occidentale, retranscrits graphiquement, avec le cycle annuel et journalier de leur chant, leurs habitudes et leurs milieux, une introduction précisant les fonctions sociales du chant (délimiter et défendre son territoire, séduire une femelle, reconnaître ses voisins et se distinguer d’eux), sa production biologique (par un organe, la syrinx, et la stimulation de la testostérone) et notre perception biaisée (puisque nous ne percevons pas les fréquences les plus aiguës où se développent les chants et seulement 40 sons par seconde alors que les oiseaux peuvent en produire jusqu’à 400). Ce livre a une finalité pratique : reconnaître, en bon naturaliste, les chants des oiseaux lors de promenades et excursions. Pour moi, ce fut une traversée enchantée. Un chant d’oiseau est comme une saveur ou un parfum, il suscite tout un paysage, apportant, rameau à son bec, une aurore ou un crépuscule de nos jours. Il déconcerte et désoriente par l’espace soudain ouvert, l’ampleur qu’y prend la respiration. Le ciel est un son. L’air est son. Les écouter un à un, c’était manger un sachet entier de madeleines de Proust, plonger progressivement dans toutes les strates de mes vies antérieures jusqu’aux mers les plus enfouies et primitives.

Les origines animales de la culture, Dominique Lestel
Propos passionnant mais extrêmement dense et qu’il faut défricher. Je ferais la même critique envers la pensée philosophique qu’au sujet d’Emanuele Coccia. Je désirerais également plus de légèreté, moins d’esprit de sérieux, du gai savoir. L’auteur tire les conséquences conceptuelles des découvertes récentes de l’éthologie qui témoignent de la diversité et de la plasticité des comportements animaux. Il en ressort que les animaux forment des sociétés complexes qui ne peuvent se réduire au déterminisme de leur organisme ou de leur milieu : ce sont de véritables cultures dont ils sont les sujets, chaque espèce avec une marge plus ou moins grande de libre arbitre, c’est-à-dire d’inventivité et de personnalisation, et ces cultures sont à l’origine de la nôtre. Il n’y a donc pas de césure radicale entre l’humain et l’animal, la nature et la culture. Non parce qu’il y a de l’animal dans l’homme, idée commune, mais parce qu’il y a de l’homme dans l’animal, c’est-à-dire apprentissage, transmission, perfectionnement.

19 commentaires sur “Quelques nouvelles du dehors

      1. Je vois que tu n’as pas peur d’appeler un chat un chat, toi ! 🙂 Je vais te dire : je n’ai encore jamais lu un livre de bout en bout sur le sujet. Je lis des magazines et des blogs, à Paris je feuilletais des piles à la bibliothèque (parmi lesquels il y avait Hallé) et ramenais ceux qui étaient illustrés chez moi pour les montrer aux enfants qui trouvaient pathétique cette mère qu’une illustration d’arbre met dans tous ses états (mysticisme et sentimentalisme : guilty). Je ne me souviens même plus des titres ! 🙂 Chez moi, je possède seulement un livre anglais sur le jardinage (je me forme plutôt en regardant des émissions et en lisant des choses sur Internet), des guides (Fleurs des Alpes, ce genre de choses) et un grand imagier intitulé Botanicum.

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        1. Je ne vois ni sentimentalisme ni mysticisme dans ton rapport aux arbres ! Hallé est pour l’instant et sans conteste mon préféré parmi ces auteurs. Quant à tes apprentissages, ils me semblent riches de leur diversité. Et je crois que les documentaires et les émissions sont une heureuse médiation. On ne peut faire l’économie de l’image, surtout en mouvement. Et pour changer de la lecture aussi, les yeux se lassent. 🙂

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          1. Oui, le jardinage ne manque pas de ces situation où un bon schéma vaut mieux qu’un long discours. 🙂 Merci de m’exonérer pour le sentimentalisme et le mysticisme. C’est une tendance contre laquelle je tente d’aller, mais il est si facile de glisser et de quitter l’observation pour tomber dans ce qu’une camarade de classe appelait masturbation de cerveau (et encore, peut-être était-elle généreuse en mentionnant le cerveau).
            J’aime beaucoup ce que tu dis des travers de certaine écriture philosophique !

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  1. Francis Hallé, bien sûr (dit-il en espérant que ce « bien sûr » suffirait à faire croire qu’il en sait quelque chose) ! Et bien sûr aussi, non, catégoriser et hiérarchiser ne sont pas une voie d’accès au monde, c’est un rangement pratique mais qui ne parle que de lui ; comme si ranger les cuillères, le chocolat et les bols donnait le sens d’un petit déjeuner. Moins d’accord sur la psychanalyse, virus bien sûr mais petit virus auto-analytique s’auto-annihilant (enfin, je crois).

    Bref, un beau choix de lectures, pas faciles mais dont tu nous fais miroiter la richesse. J’essayerais de trouver le chant des oiseaux, en attendant le livre sur le silence des arbres que tu écriras avec Frog.

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    1. Merci pour cette remarque savoureuse sur le petit-déjeuner, c’est exactement ça ! Quant à la psychanalyse, je crois que c’est une expérience plus qu’un savoir, comme la méditation sans doute. Les livres qui en rendent compte semblent bien pauvres en comparaison avec ce qu’on y vit. Je crois qu’elle remet radicalement en question le discours (dit mais aussi, surtout écouté). Bien sûr, du côté des sciences humaines. La littérature savait déjà dire et écouter. 🙂
      On aimerait écrire un livre en commun avec la rainette. Mais sur quoi, comment, il faut voir !

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  2. J’en reviens pas d’être la copine de blog d’une tête si pleine et si capable d’absorber de telles connaissances : il me semble que si j’en ouvrais un seul de ces bouquins et que je commence à lire, je tomberais illico dans les bras de Morphée. Note, ça me changerait de l’ordinaire, je veux dire du mari ordinaire, on l’aura compris. On n’y pense pas assez, tiens, je vais creuser le sujet !!!!

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  3. Bonjour, Josephine,

    De tout cela, je ne connaissais rien. Quel monde !

    En dépit de tout ce sur tu dis, avec raison sans doute, je suis comme l’amie Frog : touché par ce que dit Emmanuele Caccia, et pour les mêmes raisons : le souvenir de cette forêt de Nausicaa qui purifie le monde et le régénère.

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    1. C’est un très beau livre, je te le recommande. Ma critique vient sûrement d’une insatisfaction : il se libère de la tradition philosophique, mais ne va pas jusqu’au bout de son geste. C’est une métaphysique du mélange qui continue de se formuler par la distinction et la catégorisation. Je vais poster un nouvel extrait, puisqu’il vous plaît !

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  4. Ah ! Merci, Joséphine.

    Je comprends ce que tu veux dire, je crois. Mais c’est un premier pas, peut-être. Et peut-être ne peut-on pas, sur ce chemin, aller jusqu’au bout – ce qui serait théoriser l’in-théorisable…

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