À la mer

la plage comme une plainte interminable insoutenable où elle avance avec son élégance qui est une nostalgie de nouveauté mince jusqu’à la blessure et le visage d’une splendeur ravageuse qui la vengera qui la venge déjà son parapluie rose posé sur l’épaule tourne dans le paysage en cendres que le vent soulève en nuées sa fille la précède potelée et pipelette sous l’arc doux de ses joues et de ses couettes dans sa robe de poupée déparée par l’anorak rappelant un cerf-volant fripé et échoué maladroite par trop de tendresse pour un monde démesuré elle trébuche sur les galets la mer lèche ses souliers avale ses lacets monte et visqueuse enlace ses genoux ses mains cherchent avec inquiétude un appui dans l’écume elle en perd l’équilibre bascule s’affaisse dans sa robe qui se gonfle en bouée bariolée puis éclate en bulle arc-en-ciel le froid l’embrasse avec la honte sa mère la regarde sans sourire ni froncer de haut de si haut le parapluie tourne plus vite une vague arrive dans son dos et d’un coup la rabat contre terre ses cheveux se confondent avec les algues ses genoux avec les galets son âme avec l’abysse à sa terreur se mêle un soulagement presque une joie d’accomplissement depuis toujours elle sait sans y penser que le mieux qu’elle puisse être c’est morte puis l’eau reflue lentement et dégouline tandis qu’elle se redresse le parapluie tourne tourne tourne comme sa tête l’appel et la lumière se brouillent dans sa gorge une nouvelle vague survient suivie d’autres qui se chevauchent sans trêve l’ensevelissant dans leur va-et-vient de plus en plus profond creusant sa poitrine à mesure jusqu’à susciter quand elle touche au cœur des ténèbres l’éblouissement de l’origine (le libérateur à peine débarqué et sur la plage sa mère écartelée la boue qu’il force en elle le cri qui tombe sur le monde) elle repousse la pression se démène tente à la fois d’aller de l’avant et de toucher le fond émerge enfin sans trop savoir comment lutte à toute force pour atteindre la grève à son arrivée sa mère recule surprise et amusée ôte du bout des doigts son étroit gant en daim et lui tend la main pour l’accueillir ou l’écarter ce n’est pas très clair elle a son air de tous les jours la plage déserte autour rien ne s’est pas passé immobiles l’une aux oreilles menues au point de se réduire au seul cartilage au-dessus de sa nuque gracile où la bise hérisse quelques flammèches et l’autre aux lèvres gonflées et violacées de noyée comprimées sous ses poings qui tentent de se fermer férocement mais tremblent seulement de ne plus rien sentir un geste de reproche pour le manteau et la robe une envie à pleurer de lait chaud et de lourds rideaux l’odeur de sel que gardera le sang au retour la petite racontera trempée précipitée et la mère rira étincelante tu dis n’importe quoi


Participation à l’atelier de François Bon Tout Mauvignier en une seule phrase : une phrase d’un seul paragraphe pour décrire un personnage en situation sans intervention ou même présence du narrateur

4 commentaires sur “À la mer

  1. Très belle phrase continue comme la marée montante et qui nous laisse à l’instant où l’emprise glaciale de l’effroi appose ses doigts, au bord du cri. Je crois que je vais rêver de la savante hypnose de ce parapluie tournoyant, de cette fine silhouette trop élégante, de ce gant lentement ôté, de cette main qui se tend, de ce silence impossible à briser…

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  2. Merci, tu es très indulgente. Je crois avoir raté cette participation mais un atelier sert à s’exercer. François me conseille de développer, nous verrons. C’est la condensation silencieuse et glacée du traumatisme, que tu décris si bien, qui risque de se perdre.

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  3. Mon commentaire va être court : quelle claque !
    je ne vois pas le ratage que tu déplores, mais – encore une fois, parce qu’on commence à savoir que tu sais faire – une phrase qui entraine qui lie, qui noie, qui libère, qui souffle… (je dirait ensorceleuse si le mot n’était si galvaudé). Alors oui, si François Bon te suggère de développer, n’hésite pas, pour le travail d’écrire et l’égoïste plaisir du lecteur ; mais dans cette version là rien n’est bancal ou manquant.

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