Figures de la douleur

Dans le métro Maxime lit un livre sur la douleur. Les lépreux ne la sentent plus, les mains estropiées par négligence, les pieds grignotés par les rats. Hurlement du silence au milieu du brouhaha, tandis que les pages brûlent ses paumes à la peau en lambeaux, rongée par l’eczéma.

Dans son cabinet, Solange écoute les patients, allongés, dire la peine qui dure. Parfois si dure qu’elle se loge dans le corps – cal, caillot, cancer. Très maigre, elle se nourrit d’algues, d’épinards et de mots.

Harry est tombé de l’échelle de corde et s’est relevé d’un bond, faisant semblant de rien. Il sifflerait mais ça serait limite suspect. Le ridicule tue, il le sait, et se rêve adoubé chevalier pour compenser.

Le cœur de Sergueï déborde au moindre déplacement, dans tous les transports, même les ascenseurs. La nostalgie ne le quitte pas de ses bouleaux au vent, monotones et argent. Malade d’être un jour parti et depuis de ne cesser de partir.

Des milliers d’abeilles butinent dans la gorge d’André(e). Aucun miel ne les apaise. Excuse pour se taire et extraire de soi un silence d’or.

Une épine de la couronne du Christ a été plantée dans le dos d’Emmanuel(le) – entre ses omoplates. Culpabilité de ne pas aimer aimer, de vouloir se faire flamme parmi le banal, d’être le mal. La seule manière de s’en débarrasser, ça a été de s’enfoncer une épine réelle, mais maintenant il y a plein de sang.

Les reins brisés par les soucis d’argent, Pierre se plaint du temps. Son impuissance se peint dans la grisaille de ses chaussettes. Il prend une passante de vingt ans pour sa sœur enterrée à deux dans un cimetière de montagne.

Édouard n’a aucune douleur et un cancer qu’il ignore. Décidément, sa mère parle beaucoup trop et même dans sa tête. Il est chauve depuis longtemps.

Myrte gravit, grisée, la beauté escarpée, âpre, déchiquetée. La douleur qu’elle maîtrise lentement la métamorphose, la métaphysique, comme si peu à peu elle éprouvait et se prouvait sa limite avec le monde, ce qui tour à tour la réalise et la déréalise. Son cœur a du maquis l’odeur et les aiguilles.

Examinant le ventre de Felice gonflé par le rancœur, les docteurs diagnostiquent : c’est psychosomatique ; elle comprend : c’est faux. C’est faux ? elle en mourra s’il le faut. Férocité des faibles.

Quand Irène se souvient de l’enfance, elle se dévaste. Surenchère de la souffrance – arriver au trop – disjoncter le cerveau. Son menton ressemble à un bouton d’or.


Contribution à l’atelier Onze fois trois trente-trois de François Bon : sculpter rapidement onze personnages, chacun en moins de cinq lignes sous la forme d’un triptyque de trois phrases, qu’ils aient en commun un motif, un lieu, une manière… Déjà une galerie de 88 personnages à découvrir ici.

17 réflexions sur “Figures de la douleur

      • Il y a quelques années, j’avais aidé une étudiante en master à construire et à corriger son mémoire sur François Bon justement. Mais j’ignorais qu’il proposait des ateliers d’écriture. Faut-il s’inscrire quelque part?
        Mais il n’y pas que la belle consigne, il y a ce que tu en fais!

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        • Tu peux suivre les liens de mon article vers son site, où se trouvent les ateliers. Il suffit d’acheter un pass (30€) pour avoir un accès illimité à tous ses ateliers, ainsi qu’à ses ebooks et à ses textes sources. Pour cette saison, le thème est personnages.

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        • D’accord, merci pour toutes ces précisions! C’est très tentant!Ce sera pour début juillet avec les journées de vacances qui vont pouvoir, librement, se peupler de mots… C’est peu de dire que j’ai hâte: Je n’en peux plus de pleurer seule en montrant Antigone à mes élèves qui décidément ont trop chaud pour penser et ressentir!

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