L’homme-joie

Christian Bobin est la joie, et la sagesse qui naît de la joie. Moraliste sans morale, mystique ensauvagé, d’un amour plein d’humour et d’une bienveillance clairvoyante. Chacune de ses phrases me met en fête et en déroute, poème condensé prononcé aussi modestement qu’un commentaire sur le beau temps. À le lire je renonce à écrire et même à lire d’autres que lui. Il est tout ce à quoi j’aspire. On trouve la beauté éparse dans les vers et la vie, et lui vous la donne entière, s’ébattant follement entre ses mains et votre visage.
Dans La dame blanche, il raconte par bribes la vie d’Emily Dickinson, la seule qui l’égale dans mon cœur. Je résiste à la tentation de recopier le livre entier et vous livre quelques extraits.

Qu’est-ce que la vie « réelle » ? Le père et la fille ont là-dessus deux réponses très différentes. Pour le père, la vie réelle est horizontale : on fait venir le train et le télégraphe à Amherst, on signe des contrats, on relie les hommes les uns aux autres, ce qui permet à la richesse de grandir au rythme des échanges. Pour la fille, la vie réelle est verticale : on va de l’âme au maître de l’âme – et pour ça, nul besoin de chemin de fer. On ne commerce qu’avec le ciel, celui qui brille au-dessus de nos têtes comme au fond de nos pudeurs. Dans ce commerce, rien à gagner, juste une sensibilité accrue au sang caillé du Christ sur le poitrail des rouges-gorges, ainsi qu’une compréhension de plus en plus fine, donc douloureuse, des conduites de chacun.
Un jour arrive où plus personne ne vous est étranger. Ce jour-là, terrible, signe votre entrée dans la vie réelle.

Sa mère recommande à Emily de ne pas aller seule dans les bois environnants : les serpents l’y piqueraient, les fleurs l’empoisonneraient et un sorcier l’enlèverait. L’enfant que ces dangers émerveillent s’échappe, bat la campagne, revient, dit n’avoir vu « que des anges » encore plus intimidés qu’elle par cette rencontre.

Le silence est l’épée des mères lunatiques. Elles la plongent dans l’âme nomade de leurs enfants sidérés. Bénies soient-elles : qui nous rend la vie impossible donne à notre cœur toutes les chances d’être grand.

Éprouvant la faiblesse du monde, [Emily] découvre en retour la force de l’écriture. Celle qui se servait du soleil ébouriffé des pissenlits pour se faire des boucles d’oreilles s’éloigne dans une vie éteinte et confortable. La gloire des pissenlits demeure : même martyrisées par les pluies en lacets de l’automne ou broutées par les vaches enchaînées à leur faim monotone, ces fleurs irradient le langage qui sait les dire et les aimer. Le verbe est un soleil impérissable.

La voix d’Emily – celle qui sort du sarcophage doré d’un poème au moment de l’ouverture – est une voix précipitée, comme de quelqu’un qui accourt vers nous de si loin qu’il arrive hors d’haleine. Beaucoup de tirets et de condensations : la voix d’un ange asthmatique, ou celle d’une petite fille porteuse d’une nouvelle si incroyable que tous les mots se bousculent dans sa bouche, tant elle est persuadée que nous l’entendrons pas.

Les plus sensibles perdront toujours. Ils sont les favoris de Dieu qui essuie leurs visages argentés de crachats.

Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme. Emily porte à son visiteur une attention qu’il ne s’est jamais accordée lui-même. Pour la première fois de sa vie, il sent l’océan de son cerveau battre contre les falaises osseuses de son crâne. Le soir même, à l’hôtel, comme un journaliste égaré sur le front de l’éternel, il prend des notes sur cette rencontre qui l’a épuisé. L’intelligence n’est pas de se fabriquer une petite boutique originale. L’intelligence est d’écouter la vie et de devenir son confident. Jamais Higginson n’aura été plus intelligent que ce mardi soir 16 août 1870, à l’instant où il écrit ce qu’il vient d’entendre et qu’il n’arrive pas à croire. Son âme a tremblé toute la soirée. Sa main sur la page est l’aiguille du sismographe enregistrant chaque secousse de l’invisible. Emily est l’épicentre du séisme, sa cause miraculeuse, insupportable.

Il y a toujours un étranger qui regarde notre mort, et l’insouciance de ce témoin fait de notre fin un événement paisible, endimanché, accordé à l’énigmatique suite des jours simples.

14 réflexions sur “L’homme-joie

  1. Pour moi aussi, Christian Bobin.
    Je sais très bien que je ne te reverrai plus sur cette terre, que c’en est fini de ton rire sur la terre, du bruit de tes pas sur la terre, je me contente pour l’heure de ce savoir, la douceur qui me venait de toi me vient encore, elle est aujourd’hui portée à son extrême, elle sort de ton caveau ouvert où j’ai vu, longtemps vu et contemplé ton cercueil de bois clair et les deux autres cercueils pourris, comme des dents noires dans une bouche malade, juste au-dessus du tien, cette vision m’est précieuse, je la garde près de moi, je cherche une lumière qui peut tenir à côté, je cherche cette lumière en t’écrivant, c’est comme un travail que tu me laisses et ce travail est encore un don, le plus pur peut-être, je te rends grâce, Ghislaine, j’ai tout perdu en te perdant et je rends grâce pour cette perte, je t’aime comme un fou, je cherche douceur, lumière, amour dans cette folie, et quant au Christ, on verra bien.
    (La plus que vive)

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    • Merci, Jehanne. La plus que vive est l’un de ses plus beaux livres. Il faudrait que je le relise, que je rouvre cette blessure qu’il m’a faite, pour empêcher la vie de s’anesthésier et la vérité de se cicatriser en son oubli. Je sais que Bobin a de nombreux lecteurs mais je l’entends si souvent critiqué (comme mièvre, quelle idée…), que c’est un plaisir de rencontrer une autre ardente lectrice.

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  2. « Chacune de ses phrases me met en fête et en déroute », oh oui, je suis d’accord, j’aime cet homme, ce poète, cet amoureux. L’avez-vous déjà écouté à la radio ou à la télé ? son rire est éclatant, étincelant, entraînant.

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