L’amour ou l’aventure ?

D’après la théorie de John Bowlby, complétée par Mary Ainsworth, l’enfant se développe, au niveau émotionnel, affectif et relationnel, il grandit, arrive à maturité, devient lui-même à travers l’attachement à une, puis plusieurs figures privilégiées. Théorie inédite à son époque, marquée par le comportementalisme et la psychanalyse : ce n’est pas le conditionnement par l’environnement, à la fois social et éducatif, qui détermine l’enfant, ni la dynamique d’obscures pulsions libidino-agressives en lutte les unes contre les autres, mais une dialectique entre deux besoins fondamentaux, celui de proximité, de soutien, de familiarité et celui d’exploration, d’aventure, de nouveauté.

L’enfant s’attache à l’adulte qui prend soin de lui, le plus souvent la mère, mais ces figures peuvent être plus nombreuses, surtout à mesure qu’il grandit : elles sont ses références, les plus récurrentes et rassurantes. Plus cet attachement est solide, plus l’enfant pourra s’en détacher : l’assurance que lui fournit sa figure de référence lui donne la confiance nécessaire pour visiter les environs, faire des rencontres, essayer de nouveaux jeux, prêter attention à ce qui l’entoure au-delà du cercle habituel. À l’inverse, plus l’attachement est fragile, plus l’enfant se détourne de la nouveauté, évite les rencontres et cherche l’assurance qui lui manque dans un repli sur lui-même et ce qui lui est familier.

Cependant, il existe une grande variété de situations. Plusieurs types d’attachement sont détaillés. L’attachement évitant a lieu quand la figure de référence ne répond pas ou pas de manière adéquate aux signaux de l’enfant. Elle refuse les contacts physiques, même dans des circonstances angoissantes, encourage exagérément l’indépendance et ne montre pas d’intérêt particulier pour l’enfant qui sait qu’il ne peut pas compter sur elle. Il ne réagit pas quand elle s’éloigne, ne l’accueille pas à son retour et traite les étrangers de la même manière, ni plus ni moins, tout en faisant preuve d’un excès d’autonomie et d’attention dans ses activités.

L’attachement anxieux ou ambivalent vient d’une figure changeante, instable, tour à tour présente et absente, qui répond à certains besoins de l’enfant, mais pas à d’autres, ou répond ou non selon le moment, de manière tout à fait imprévisible. L’enfant ne sait pas s’il peut lui faire confiance ou non et n’a pas assez d’assurance pour s’éloigner et explorer. Il craint la séparation avant même qu’elle n’advienne et si elle a lieu, il ne se calme pas lors des retrouvailles. Lui-même se montre ambivalent, à la fois très attaché à la figure de référence, même trop absorbé par elle et hostile, refusant son contact et ses consolations. Aucun étranger ne peut le rassurer.

L’attachement désorganisé est encore plus incohérent. Il procède d’expériences traumatiques subies par l’adulte ou l’enfant. La figure de référence, coupable de maltraitance, se montre indifférente ou intrusive, confond les rôles et ne sait pas communiquer. Elle inspire de la méfiance. L’enfant ne craint pas d’être séparé d’elle, mais de la retrouver et préfère un étranger. Doté de peu d’attention et d’autonomie, il commence une action, puis l’interrompt, ses adresses sont indirectes ou incomplètes, ses mouvements asymétriques ou stéréotypés.

Enfin, l’attachement sécurisant se retrouve lorsque la figure de référence répond de façon appropriée, prévisible et rapide aux besoins de l’enfant, qu’elle répond notamment à son besoin de contact physique, première expression de proximité. Dans ce cas, l’enfant souffre de la séparation, mais se console rapidement à son retour et peut aussi être rassuré par un étranger, même si sa préférence va à la figure de référence. En sa présence, il peut explorer les alentours, se concentrer sur ses jeux et ne craint pas de la perdre. Son comportement affectif et social est adéquat et mesuré, aussi accordé que celui de la figure en question.

Cette première relation conditionne celles qui suivront. Elle imprime à la personnalité un certain style émotionnel, dans les relations amoureuses, mais pas que, déterminant aussi l’insertion et les compétences sociales plus générales.

La théorie de Bowlby m’intéresse, entre autres, parce qu’elle montre comment l’amour et l’aventure s’équilibrent : nous avons autant besoin de sécurité que de liberté, c’est dans la mesure où nous sommes sûrs de notre environnement proche et confiants en ses ressources et son soutien que nous prenons des risques et explorons l’inconnu. La proximité est la condition de l’éloignement et non son contraire.

Par ailleurs, cette théorie en rejoint d’autres, par exemple le débat politique entre socialisme (pôle de l’amour) et libéralisme (pôle de l’aventure) et la forme qu’il prend dans le féminisme : le destin des femmes est-il l’interdépendance ou l’indépendance ? Le féminisme doit-il leur apporter la liberté des hommes ou défendre contre cette liberté, et sa tendance individualiste et asociale, la solidarité des femmes ? Si les femmes sont plus portées vers le soin, l’entraide et l’altruisme, est-ce une construction sociale, ou une nécessité biologique, et doit-on les émanciper de l’une et de l’autre, par l’éducation et la technologie ? Ou au contraire, réformer les hommes pour les rendre plus semblables aux femmes ?

En vérité, les deux aspirations ne devraient pas être l’objet d’un choix exclusif, mais être continuellement renégociées, pour les satisfaire toutes deux autant que possible, parce qu’elles sont aussi légitimes l’une que l’autre, bien qu’en partie inconciliables. D’autre part, cette question existentielle ne concerne pas seulement les femmes. Tous les enfants vivent ce va-et-vient entre l’ici et l’ailleurs et y tracent leur chemin. Les hommes ne s’attachent pas moins profondément et fidèlement que les femmes et souffrent tout autant de la solitude quand ils sont privés d’attachement, même si (et peut-être précisément parce que) ils se lient moins facilement et manifestent plus souvent des comportements asociaux.

Quel type d’attachement prédomine aujourd’hui, dans une société où les figures de référence sont souvent professionnalisées, où les enfants passent moins de temps en famille et parmi leurs proches et leurs parents qu’à l’école, en garderie, avec diverses baby-sitters ou professeurs ? Face à la fragilité croissante des jeunes générations, qui s’absorbent dans la définition de leur identité, désirent multiplier les safe spaces et censurer la parole dans les universités ou les livres, parce qu’un discours qui ne correspondrait pas à leur vision du monde suffit à les traumatiser, demandant avec ambivalence la protection d’une autorité supérieure tout en critiquant toute forme d’autorité, et qui souffrent réellement de plus en plus d’anxiété et de dépression, on entend dénoncer une éducation exclusivement positive et la surprotection, mais je remarque surtout une insécurité profonde, un refus de l’exploration, du péril et de l’altérité, comme si le premier lieu n’avait pas été assuré, ce port d’attache d’où l’on peut partir, aussi loin que l’on veut, car l’on sait qu’on pourra toujours y retourner, qu’il ne disparaîtra pas dans les nuées.

Bien sûr, la théorie de Bowlby ne peut pas être généralisée à toutes les situations, et il est réducteur de présenter ainsi l’alternance entre l’amour et l’aventure. N’y a-t-il pas de plus grande aventure que l’amour ? De plus grand risque que de donner un tel pouvoir sur nous à un parfait inconnu ? Ou que de fonder une famille, d’accueillir dans notre vie tous ces inconnus que sont les enfants ? En grandissant, on apprend que le familier mérite tout autant d’être exploré que l’étranger, que même le plus proche a une part irréductible de lointain, et que le risque est renouvelé chaque jour, dans la confiance, sans aucune garantie, qu’on accorde à qui l’on aime.


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Commentaires

5 réponses à « L’amour ou l’aventure ? »

  1. Avatar de christinenovalarue
    christinenovalarue

    🖤🖤

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  2. Avatar de toutloperaoupresque655890715

    J’aime bien cette théorie, qui a le bon goût de la simplicité !
    Bon dimanche, Joséphine.

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    1. Avatar de Joséphine Lanesem

      Oui, une simplicité qui a toutes les chances d’être juste ! Je la résume ici rapidement, mais ses développements sont aussi clairs et réalistes, pas de vaines spéculations, une simple description du comportement de l’enfant.

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  3. Avatar de Girard A

    Est ce une « théorie? » Elle ne parait pas très surprenante tant cela parait évident.Elle a la séduction en tous cas d’une expression fluide et la confirmation de l’importance de la transmission d’une relation de confiance et de réalisme. C’est juste une remarque. Ce serait intéressant que tu nous développe quelques une des problématiques soulevées en dernière partie du billet.

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    1. Avatar de Joséphine Lanesem

      Je vais essayer de développer ces problématiques, ainsi que d’autres sujets que j’ai en tête depuis longtemps.
      Mais ces temps-ci, je suis très ralentie et comme embrumée, je préfère ne rien dire plutôt que de dire des bêtises que je pourrais regretter 😉

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