Rose des vents # 5

Notos, le sud et l’été

From Winds, Lee Ufan, 1982

Aurore aime écouter ses fils. Sans doute leur style est-il trop sec et bref à son goût, mais c’est dans leur tempérament, cette envie d’arriver au plus vite à destination, avec quelques rebonds. Ses travaux quotidiens lui ont donné l’habitude de la lenteur : la nuit qu’elle soulève peu à peu, de ses bras graciles, pour faire pénétrer dans le monde une raie de clarté, le gris qu’elle récure dans tous les coins jusqu’à en faire du rose, au point qu’elle ne sent plus ses mains. La parole rapide et fluide, l’esprit vif et frais de ses fils lui donne la légèreté dont elle rêve, mais ils manquent de patience, d’attention, d’endurance. Leurs histoires s’éparpillent comme des bulles de savon. Ils sont jeunes encore, songe-t-elle, si menue pourtant parmi ces géants, les considérant malgré tout comme ses petits.

Notos achève sa cigarette, étourdi par l’odeur alanguie des fleurs. Il s’étire et les arbres frissonnent. Il tousse et les grillons se taisent. Il roule sa langue dans sa bouche sèche, à la recherche d’une histoire, quelque chose qui lui ferait passer l’amertume du soir. C’est le plus taciturne d’entre les vents, le plus secret et le plus âpre. Chaque parole écorche ses lèvres comme il écorche les pays qu’il traverse, par ses bourrasques de sable et ses volées de pierres.

« Là-bas, au sud, vit une toute petite fille, du nom de Mia. Elle est née avec un chat sur la tête. Le chat n’est pas sorti du ventre de la mère, il est venu se blottir dans son berceau, au-dessus de sa tête, dès qu’on l’a laissée seule. On ne sait pas d’où il vient, mais on le laisse faire, il ne lui fait pas de mal, il semble monter la garde.

Mia grandit. Son frère la frappe dès que leurs parents ont le dos tourné. Elle se plaint auprès d’eux, son père répond : tu dois apprendre à te défendre, et sa mère : tu le mérites peut-être. Mia retient ses larmes et sa vue devient floue. Le frère, lassé de battre sa sœur, décide de s’attaquer à ce qu’elle a de plus sensible : son chat. Il prépare le four comme pour cuire le pain et attrape l’animal dans un sac quand il bondit du toit. Mais le chat se débat, lacère le sac et défigure le frère.

Il pleure, les mains sur son visage en sang, et Mia chasse le chat : méchant, méchant, lui dit-elle, je ne veux pas être méchante, je ne veux blesser personne. Mais elle se retrouve seule. Le chat était son seul ami. Ils jouaient ensemble, à la course et à cache-cache, à l’escalade et aux cabanes. Toute seule, Mia ne sait plus quoi faire, elle retient de nouvelles larmes et sa vue devient encore plus floue, quand le chat revient un matin sourire face à son bol de lait et le partager avec elle.

Le temps passe. Mia va à l’école. Avec son regard flouté que personne n’a remarqué, elle ne parvient pas à lire, écrire, ni compter, elle trébuche entre les tables, renverse l’encre et oublie ses cahiers. La maîtresse s’amuse de sa maladresse. Régulièrement, elle lui demande de monter sur l’estrade, de déchiffrer deux lettres ou additionner deux chiffres et, devant son incapacité, lui montre son retard vis-à-vis de ses camarades, jusqu’à lui diagnostiquer un retard mental. Mia retient de nouvelles larmes et voit de moins en moins.

Le chat s’aperçoit de sa tristesse. Pour l’aider, il l’accompagne à l’école, aller et retour. Un jour, il s’introduit dans l’établissement et se tient aux aguets en haut des escaliers. Quand la maîtresse s’apprête à les descendre, il s’élance entre ses jambes, la faisant rouler jusqu’en bas des marches. Elle se retrouve toute cassée et hurle comme jamais Mia ne l’a entendue hurler – et pourtant cette maîtresse sait crier mieux que parler.

Mia chasse le chat : méchant, méchant, lui dit-elle, je ne veux pas être méchante, je ne veux blesser personne. Mais, de nouveau, elle se retrouve seule. Au chat, elle racontait ses journées d’ennui et de terreur, et il inventait d’autres, des journées d’aventure et de confiance, où elle était aussi belle et brillante qu’une héroïne de contes, et ils jouaient à ce que soit vrai et presque cela le devenait. Toute seule, elle ne sait plus à quoi penser quand, un soir, le chat vient manger les restes qu’elle jette aux oiseaux (et un oiseau avec), il se frotte à ses jambes et suit ses pas comme autrefois.

Le temps passe. Elle aide sa mère à tenir la maison : laver, ranger, cuisiner, jardiner, vendre ceci ou acheter cela. Au village, les autres filles se moquent de ses cheveux lâches et emmêlés, de ses robes rapiécées et ses chaussures dépareillées, de son air étonné et perdu. « Seule, tu resteras toujours seule, on t’appellera seulette. Comment veux-tu qu’un homme veuille de toi ? Tu resteras seule avec ton chat ». Mia ne voit aucune honte à rester seule avec son chat, mais elle rêve comme bien des jeunes filles de rencontrer un jeune homme qui la sauve de la vie qu’elle mène – et bien des jeunes hommes rêvent en même temps qu’elle d’une jeune fille qui les sauve de leur propre vie. Sous les quolibets, elle retient ses larmes et voit de plus en plus flou.

Le chat ne supporte plus ce harcèlement, qui le vise également. De bon matin, il se poste sur le toit de la jeune fille la plus belle qui est aussi la plus cruelle. Quand elle ouvre sa porte, il urine abondamment sur sa tête, trempant toute sa robe jusqu’aux chaussures, au vu et au su de tous les passants. Et il traite de même toute la bande. Quand Mia l’apprend, elle le chasse de nouveau : méchant, méchant, dit-elle, je ne veux pas être méchante, je ne veux blesser personne.

On ne pardonne pas à Mia sa mauvaise conduite. Les gens évitent de la regarder, refusent de lui adresser la parole. Effrayée par leur hostilité, elle ne quitte plus la maison, mais là non plus elle n’est pas la bienvenue. Sa famille préférerait se débarrasser d’une fille qui ne cause que des embarras. Et cette fois, le chat ne revient pas. La vie perd ses derniers enchantements. Il lui avait enseigné à faire de chaque tâche ménagère un jeu ou un art. Sans lui, elles ne sont plus que des routines pénibles.

Pleine de larmes retenues, Mia est devenue aveugle. Le monde s’est réduit à un magma de couleurs, où elle cherche à tâtons son chemin. Elle va prendre de l’eau à la rivière et un homme, qu’elle ne peut identifier parce qu’il retient ses mains, abuse d’elle. Elle appelle le chat, de toutes ses forces, mais il ne vient pas. L’homme rit de ses appels – « qu’est-ce qu’un chat pourra contre moi ? » – et, par le rire, elle le reconnaît. Il la laisse là, sur la rive. Le monde n’est même plus un magma de couleurs, il s’est définitivement éteint.

Mia erre sur les chemins, plusieurs jours, plusieurs nuits. Sa famille ne la cherche pas et elle ne les cherche pas non plus. Alors qu’elle se repose, recroquevillée sous des buissons, le chat vient se blottir dans ses cheveux, comme au tout début, à sa naissance. Elle le caresse, il la mord jusqu’au sang. Elle pleure pour la première fois. Elle pleure toutes les larmes qu’elle a retenues et peu à peu recouvre la vue. Le monde est clair et net, sa volonté précise. Le chat a grandi, elle découvre qu’il n’a jamais été un chat, mais un lion qui a maintenant atteint sa taille adulte. Elle cache son visage dans sa crinière, croise son regard doré et l’envoie d’un geste vers sa vengeance.

Mais le lion secoue sa tête ensoleillée : partons, dit-il, allons vers le pays qui nous attend, pour ne plus jamais revenir. »

13 commentaires sur “Rose des vents # 5

    1. Merci beaucoup ! J’avais des doutes et tu me rassures.
      Tu as un chat, n’est-ce pas ? Celui-ci est inspiré d’un vrai chat, celui de ma grand-mère, qui avait pour nom Lucifer (ça ne s’invente pas)et qui urinait vraiment sur les gens qu’il n’aimait pas en se postant au-dessus de la porte d’entrée.

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