Les impasses de la compassion

Notre époque érige la compassion en vertu cardinale. Dans toutes les situations, notre devoir consiste à compatir. Cette qualité n’aurait aucun défaut. Cependant, la vertu réside dans la mesure et le vice dans l’excès. Il vaudrait mieux réfléchir avant de s’abandonner corps et âme à la compassion, en renonçant à tout esprit critique.

Une compassion excessive interdit la distanciation propre à la réflexion. Sa participation émotive donne l’apparence de la compréhension. En vérité, elle ne fournit pas les moyens de comprendre : observation, analyse et jugement fondés sur le comportement et non seulement sur le discours, exercices de comparaison et de traduction d’une conscience à l’autre. Irréfléchie, elle est facilement manipulée : le spectacle de la souffrance lui fait tout pardonner. Elle trouve toujours de bonnes raisons (souvent psychologisantes : enfance, traumatisme, emprise) aux mauvaises actions, retirant ainsi au coupable toute responsabilité et ne lui permettant pas de réintégrer le règne de la loi commune, soit la société, par la punition ou le pardon.

Exemples de distinction entre compréhension et compassion. On peut comprendre un criminel sans partager ni vouloir partager ses sentiments. On peut même pardonner un crime ou un tort à notre encontre, sans la moindre compassion, simplement par désir d’avenir. Et ne pas éprouver de compassion pour quelqu’un ne signifie pas qu’on désire sa disparition, mais simplement qu’on n’a pas de sympathie, rien de commun avec lui. À l’inverse, on peut compatir avec quelqu’un en le voyant effondré, sans comprendre ce qu’il traverse et ne pas trouver de mots de réconfort.

En incitant à occuper la place de l’autre, la compassion nous déloge de la nôtre, inversant les rôles et effaçant les limites. Trop poussée, elle brouille la frontière entre victime et coupable, bien et mal, nous faisant croire qu’il n’existe pas de mal sans mélange, de pure malveillance. Elle ne présente l’humanité que sous le versant de la vulnérabilité, en faisant oublier l’autre, celui de la violence, et dénonce toute forme de défense comme une amorce d’agression.

En cela, elle est une très mauvaise leçon de vie. Il est vital d’intégrer notre part de violence afin de nous préserver de la violence. Les plus éminentes figures de la douceur (le Christ, Bouddha, les sages, les saints et les anges) ont des paroles dures, car la dureté nous fait advenir à nous-mêmes, elle précipite nos renaissances. Et la bonté ne subsiste dans son intégrité qu’avec une certaine brutalité.

Jung appelait ce passage l’intégration de l’ombre : connaître le mal qui nous habite, non pour nous absoudre ainsi que tous ceux qui l’ont en partage, mais pour le domestiquer, le tenir à notre service, au lieu d’être dominé par lui, d’être à son service, et aussi pour ne pas se tromper sur notre compte ni sur celui des autres, pour garder à l’esprit ce dont l’homme est capable et rester vigilant face au danger que nous représentons. Pinkola Estès l’explique en prenant pour modèle les louves, tandis que Peterson préfère les lions : il faut intégrer le pire pour permettre le meilleur, il faut aiguiser griffes et crocs pour maintenir l’harmonie intérieure et extérieure. Qui renonce à toute agressivité finira en morceaux, dévoré par les autres ou son propre ressentiment envers eux.

L’exemple le plus éclatant des impasses de la compassion est celui de l’apologie de la pédophilie. Celle-ci trouve aujourd’hui de nouveaux défenseurs, qui victimisent les pédophiles, rebaptisés MAP – Minor Attracted People. Leur attirance ne serait qu’une orientation sexuelle parmi d’autres qui, par le plus grand des hasards, ferait du mal à ceux qui en sont l’objet. La société les discriminerait injustement alors qu’ils commettraient rarement les crimes dont ils fantasment. De plus, ils ne trouvent personne à qui se confier pour partager le calvaire d’éprouver un désir répréhensible. Je n’exagère nullement : allez voir ce Ted Talk, ou consulter ces recherches en études de genre, qui célèbrent la prétendue perversité des enfants, ou vous informer sur les Critical Childhood Studies, discipline postmoderne qui désire déconstruire la notion d’enfance afin d’émanciper les enfants de leurs parents (y compris de l’interdit sexuel). Comme le wokisme et l’identité de genre, cette nouvelle lubie de la gauche anglophone ne manquera pas d’atteindre nos rives. Cela ne prend plus que quelques mois, et l’idée n’est pas si nouvelle. Le journal Libération ne défendait-il pas la pédophilie dans les années 70-80 ? Avec de nombreux intellectuels et militants. C’était, se justifient-ils, dans l’air du temps.

Pour revenir à l’apologie plus récente de la pédophilie, sa débilité me laisse un instant déconcertée. Déjà, de ce que l’on sait, la sexualité humaine est plastique, nos préférences et nos pratiques sont à la fois innées et acquises, d’une manière encore difficile à démêler, et notre personne ne peut être réduite à un simple déterminisme génétique, neuronal ou hormonal (ni à un déterminisme par l’enfance et l’environnement : si beaucoup des agresseurs sexuels ont été eux-mêmes agressés durant leur enfance, la plupart des enfants agressés ne deviennent pas des adultes agresseurs). Décréter que la pédophilie est une orientation sexuelle n’a donc aucune validité scientifique et aucun sens moral. Ensuite, il est évident que le sadisme alimente ce type d’érotisme, domination et manipulation en sont des composantes incontournables, la souffrance infligée ne se réduit pas à un effet secondaire malencontreux et involontaire. Enfin, je ne vois pas pourquoi la société devrait tolérer ce crime avec plus de laxisme qu’un autre. Comme souvent dans les discours ambiants, la sexualité fait exception à la morale, elle appartient à un règne à part, régi par d’autres règles que celles de l’action commune. Devrait-on prêter une oreille bienveillante aux génocidaires qui racontent leurs désirs tortionnaires ? Faudrait-il que nous ayons tous le droit d’exprimer nos pires pulsions, à l’oral ou à l’écrit, sans encourir le jugement de notre vis-à-vis ?

Il est temps de rappeler, au risque d’être incomprise, que la discrimination est une opération indispensable de l’esprit : le jugement. Vous ne cessez de juger, c’est-à-dire de hiérarchiser, préférer et choisir, depuis votre naissance, rien que par la mise au point de votre regard. Des aliments aux gens, en passant par les valeurs et les vêtements, vous détectez des différences que vous affectez de positif ou de négatif, parce que le monde est immense, pas spécialement accueillant et qu’il faut y tracer son chemin. Tout le monde juge tout le temps, à commencer par ceux qui prétendent ne pas juger, puisqu’ils jugent ceux qui jugent. Vous êtes en train de me juger en lisant ce texte et je me juge moi-même en le relisant et tout ceci est très bien. Il ne manquerait plus que je m’en formalise. Où irait la pensée ? Nos valeurs de tolérance et d’acceptation ne doivent pas nous amener à tout tolérer et tout accepter.

Aujourd’hui, il est courant de confondre la morale, qui consiste à décider comment agir, à déterminer les règles de l’action, avec une victimisation généralisée où le grand coupable serait la société, cette terrible sorcière qui nous accueille, protège, nourrit, guérit et exige quelque chose en échange, oui, mais cela vous étonne ? La gratitude, voici une vertu qui nous manque, ça nous changerait de la compassion.

Dérive qui nous vient du christianisme, diront certains, oubliant (ou plus sûrement, n’ayant jamais su) que le christianisme se fonde sur le libre-arbitre et donc sur la responsabilité. La compassion sans la responsabilité, c’est le pardon sans le péché. Rien de plus hérétique, et tout l’équilibre de cette religion s’effondre. Comme s’il n’y avait plus de bien et de mal, mais rien que du bien, ce qui permet au mal de prospérer sous les dehors du bien.

Les compassionnels se remarquent par leur ton doucereux, leurs manières policées, leurs appels larmoyants à la pitié et à la tolérance, alors même qu’ils font l’apologie du pire. Je préfère un ton plus vif et tranchant, la dureté des sages qui vient de leur endurance, la vigilance des louves qui donne forme à la nuit. Ceux qui savent distinguer sans hésiter le bien du mal et ont appris à agir en conséquence ont traversé des épreuves qui ont durci leurs traits et leurs gestes, mais leur air farouche m’inspire plus de confiance que la naïveté, réelle ou feinte, des autres.

La compassion compte parmi les sentiments au fondement de la moralité. Ressentir ce que ressent notre vis-à-vis, se mettre à sa place, le traiter comme on voudrait être traité, lui donner autant de valeur qu’à soi, ainsi par cercles successifs se constitue un comportement altruiste, une conception impartiale, un idéal de justice. Cependant, une fois ce comportement établi comme forme de vie et critère du jugement, une fois cette conception généralisée à toute la société, voire à l’humanité et même les autres espèces, la compassion n’est pas indispensable à notre moralité et peut même, comme je l’ai montré, l’égarer. Autrement dit, elle n’est pas un devoir : on ne doit pas partager les passions de notre prochain pour bien agir envers lui et parfois il faut ne pas les partager pour bien agir.

C’est une erreur de croire que plus nous montrons de compassion meilleurs nous sommes, un danger de proclamer que de cette qualité nous n’avons jamais assez. Quand elle est excessive, elle fait et sert le mal à sa manière.

2 commentaires sur “Les impasses de la compassion

  1. Toujours intéressant ces essais pour éclaircir des amalgames souvent trop faciles.Cela me renvoie à bien des méditants qui veulent ou prétendent accéder aux états de sagesse en ayant zappé leur propre zone d’ombre.Je partage tes références à Jung et (Pinkola Estès dont j’avais lu deux/ trois contes dans femmes qui courent avec les loups).

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