Ce qu’ils appellent littérature

Ne pas utiliser d’adjectifs, disent-ils. C’est une faiblesse d’expression. À la limite un, deux, jamais plus.
Ne pas utiliser d’adverbes. Leur laideur met mal à l’aise, avec leur nasale finale. Et puis, qui sait encore déchiffrer ces mots de plus de trois syllabes ?
On pourrait remplacer l’adverbe par l’adjectif, mais lui aussi est banni. Plus besoin de ces nuances.
Ne pas mettre d’images – comparaisons ou métaphores. C’est moche, ça fait tache. Les mots, c’est pas des images.
Ne pas raconter d’histoires. C’est dépassé les histoires. Ça fait des siècles, des millénaires que les humains se racontent des histoires, là, autour du feu, sous la lampe, devant leurs écrans. Trop vu et revu. Temps de passer à autre chose.

La nouvelle littérature se passera d’images, d’histoires, d’adjectifs et d’adverbes. Et de passé simple et de subjonctif, cela va sans dire. Si on pouvait aussi se dispenser des noms propres voire des pronoms. Même la ponctuation. Et la syntaxe.

Quoi ? Que dites-vous ?
Parler vrai ? Dire juste ? Mais la vérité est relative. Tout le monde le sait.
Vous aimez la beauté ? Je ne vois pas le rapport avec la littérature.
Émouvoir son lecteur, transmettre une connaissance, partager sa conscience ?
Où allez-vous trouver ces idéaux décrépits ? Dans la caverne de Platon ? Zut, un adjectif.

Je vous le dis : la littérature de l’avenir n’a rien à voir avec celle d’autrefois.

Alors pourquoi je l’appelle littérature ? Bonne question.

11 commentaires sur “Ce qu’ils appellent littérature

  1. On suppose donc qu’un importun t’a fait cette critique ? On a du mal à l’imaginer, quand même (flûte, voilà de l’adverbial), parce que justement (et merde) tu fais partie des rares à pouvoir te permettre d’en user sans jamais en abuser, toujours avec goût, avec le sens du rythme, de la mélodie. Bref, tu maîtrises totalement (sapristi !) la langue. Ce n’est pas le cas de tout le monde ! Je crois que ce conseil un peu usé consistant à faire la chasse aux adverbes – conseil que j’ai tendance à m’appliquer à moi-même, souvent en vain (saperlipopette !), dans une quête d’épurement du style, de concentration du sens – ce conseil n’est pas idiot quand il s’applique aux laborieux, qui sont nombreux : ceux qui en mettent partout car ils ne savent pas faire sans.

    La question est donc : quel imbécile a cru bon de te reprocher ton style ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de ta sollicitude !

      En vérité, cet article n’a pas été déclenché par un reproche mais par les nombreux articles que je rencontre, sur des blogs divers, où les auteurs déclarent avec aplomb qu’il faut bannir tel ou tel élément de la langue ou du récit. Ici, je mélange un peu tout, pour rendre le grotesque de la chose, mais il y a deux mouvements : l’un d’avant-garde qui prétend réinventer la poésie en se passant de l’image, la littérature en se passant de la narration et la langue en se passant de la syntaxe, et l’autre, plus mainstream, qui conseille sans relâche d’épurer son style de toute préciosité littéraire (adjectif, adverbe, toute remarque trop abstraite, la moindre comparaison). Le premier est une torture inutile (je ne l’ai jamais vu réussir dans son entreprise et je préfère lire de la philo qu’une poésie sans images et une littérature sans narration et lire une autre langue que la mienne sans syntaxe). Le second est d’une platitude totale à terme (j’ai déjà protesté contre cette platitude il y a longtemps : https://josephinelanesem.com/2018/09/27/defense-de-la-langue-litteraire/).

      Hier, je tombai sur un énième article proscrivant la métaphore et la comparaison et mon long soupir s’est changé en ce bref billet de blog. Assez confus, mais je me suis dit : comprenne qui pourra.

      Il y a quelques années, quelqu’un a critiqué mon style, justement pour son abus de métaphores, et je crois que c’était justifié. Les critiques peuvent être constructives, si elles visent à construire et non pas à détruire la personne à laquelle elles s’adressent. Il m’est arrivé aussi d’abuser de l’adjectif : il me permet de mettre au point ce que je vise, il précise une sensation, mais il peut aussi flouter la vision, la parasiter, quand il s’ajoute à l’évidence.

      On peut découvrir le bon usage par l’abus plutôt que par l’abstinence. Abuser des adjectifs, des adverbes, des métaphores et des abstractions pour savoir mieux quand et comment les utiliser. C’est un autre chemin, tout aussi valable. J’aime les écritures baroques, maniéristes, généreuses, celles qui pèchent par débordement, jamais par platitude. Gracq, Proust, Giono. Je n’ai pas envie de me retrouver qu’avec des Hemingway – que j’aime beaucoup aussi, mais il faut de tout pour faire un monde !

      Cependant, je comprends qu’on ait parfois besoin de s’interdire quelque chose pour se structurer – littérature à contrainte, à la Perec.

      Et tu as vu juste, même sans avoir reçu de critiques, j’ai beaucoup de doutes en ce moment – à propos de l’écriture et de la vie, et ton soutien me fait du bien !

      Aimé par 2 personnes

      1. « quand il s’ajoute à l’évidence », voilà, c’est ça.

        Je chasse mes adverbes quand le verbe a déjà parlé (suffisamment). Je suppose que ma tendance à coller des adverbes et locutions adverbiales partout est une névrose, ou un symptôme, disons, de mon besoin forcené d’être compris – et indéniablement j’écris pour me comprendre et pour guérir. Nous écrivons tous différemment, car nous écrivons à partir de positions très différentes. Il ne faut surtout pas écouter n’importe qui… Si j’avais écouté le père Kundera dans ma jeunesse (bon, je l’ai un peu écouté quand même !) j’aurais banni tout lyrisme de ma prose, mais lui avait de bonnes raisons contextuelles de s’y attaquer.

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        1. Parfaitement d’accord !
          Et je ne vois pas pourquoi on devrait prescrire notre position comme celle qui devrait valoir pour tous, alors même qu’en tant que lecteurs on aime lire des livres écrits depuis toutes ces positions différentes.
          Ç’aurait été dommage que tu te passes du lyrisme ! J’ai même du mal à l’imaginer.
          Quant à moi, je ne sais pas pourquoi j’écris. Cela dépend. Peut-être pour l’effet que me fait la littérature, un ensorcellement que je veux reproduire. Pour conjurer mon impuissance devant l’inconsolable. Pour mieux voir, mettre au point les sensations, être plus attentive. Pour mieux penser aussi, avancer dans la pensée au lieu de faire du surplace.
          Mais je n’ai pas vraiment de réponse au pourquoi et je me dis parfois à quoi bon.
          Sauf qu’il y a le fun : la pure joie d’écrire. C’est libérateur de s’affranchir de tout ce qu’on nous met sur les épaules de fausse science, lieux communs, ennuis et conneries diverses. Écrire c’est comme se secouer les épaules et plonger dans la mer ou s’envoler.
          Je ne me pose pas la question de la compréhension ou pas avec autant d’acuité que toi. J’ai pris l’habitude très tôt de ne pas être comprise. Je me suis résignée. Je me rappelle qu’enfant je me le formulais très clairement : ne parle pas, il/elle ne comprendra pas, ils te feront dire ce que tu ne dis pas, ils vont briser ce que tu portes.
          C’est drôle à dire pour quelqu’un qui se consacre au langage, mais j’ai passé l’essentiel de ma vie à croire que les gens parlaient sans se comprendre – je suis plus nuancée maintenant. D’où sans doute mon intérêt pour la traduction : il faut parfois traduire entre deux personnes même dans la même langue.
          Et tu penses que pour guérir il suffit que tu te comprennes ou il faut aussi que l’autre te comprenne ?

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          1. J’ai biberonné du Kundera à haute dose quand j’avais vingt ans, et lui déteste le lyrisme (il en parle surtout dans « La vie est ailleurs ») parce que c’était le véhicule de la poésie réaliste-socialiste, en gros. Les poètes et écrivains du régime cachaient sous leur lyrisme leur nature de propagandistes, d’écrivains du régime. Donc je m’en suis méfié aussi, et je m’en méfie toujours en ce qui concerne ce que j’écris, je rêve du lyrisme juste, précis, et je ne pense pas être doué pour ça. Je ne sais même pas si ça a un sens.

            J’ai réfléchi, et je n’ai pas de réponse à ta dernière question. Je crois simplement que me comprendre moi-même est un préalable nécessaire à la guérison.

            Aimé par 1 personne

            1. Je me rappelle mal de « La vie est ailleurs », je l’ai lu trop tôt (même si je devais avoir 20 ans tout comme toi). Mais sa critique était incroyablement pertinente, elle rend compte de tout un pan de la littérature et montre sa nature de propagande, en tant que façonnement du monde et des émotions.
              En même temps, le mensonge et la manipulation peuvent se trouver dans tous les tons, les genres et les styles.
              Je pense qu’il existe un lyrisme juste et précis, une lyrisme sans emphase, mesuré et retenu. Par exemple, Apollinaire ? Ou c’est déjà trop ?

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