La fabrication de l’abandon

« Le droit à l’enfant n’est pas le droit de l’enfant. »
Éliette Abécassis

Les méthodes de procréation médicalement assistée (PMA) suscitent des débats auxquels je n’ai pas de réponse et je ne prétends pas ici fournir une solution. Je souhaite seulement explorer quelques questions qu’il est devenu impossible de poser, parce que les parents souffrent de leur incapacité à concevoir (par stérilité, célibat ou homosexualité) et que la moindre réticence les atteindrait en plein cœur, et parce que les enfants issus de ces méthodes existent et que s’interroger sur leur origine remettrait en question leur existence. Cependant, il est possible de critiquer certains aspects de la PMA en défendant le mariage et l’adoption pour tous et en espérant résoudre les problèmes de fertilité de chacun, comme il est possible de célébrer une vie sans honorer sa conception, accomplie parfois dans la violence, contre la volonté de la femme (pensons au viol et au mariage forcé) ; et, en toute logique, les parents et les enfants concernés sont les premiers à s’interroger sur le bien-fondé de l’entreprise.

Les inquiétudes sont toujours les mêmes. La vente des gamètes, la conservation des embryons, la location d’une mère (de la gestation à la lactation) et, bientôt peut-être, l’invention de l’utérus artificiel inaugurent la marchandisation des êtres humains, l’industrialisation des naissances, la disparition de la filiation ou sa multiplication en ramifications entremêlées, enfin le remplacement de nos corps par des machines jusque dans la procréation. L’être devient chose. Tendance de fond de notre société : au lieu de rehausser tous les êtres vivants à la dignité de l’être humain, celui-ci est ravalé à l’état de matière inerte que nous infligeons déjà au reste de la nature. D’ailleurs, toutes ces techniques proviennent de l’élevage intensif des animaux, du désir d’accroître leur reproduction.

L’eugénisme et le consumérisme guident souvent les choix et les pratiques, qui reconduisent également les logiques du capitalisme et du colonialisme. C’est un marché comme un autre. Ainsi y avait-il des soldes sur la GPA en Ukraine il y a quelques jours, lors du Black Friday. Certains remarquent aussi la santé plus précaire des enfants ainsi conçus, ou les dangers accrus encourus par les mères qui suivent ces parcours de fertilisation.

Pour la première fois, la sexualité n’est plus à l’origine de la vie et les géniteurs peuvent ne s’être jamais rencontrés et rester pour toujours des inconnus l’un pour l’autre. Il est courant de faire appel à l’anthropologie pour justifier ces nouvelles configurations, comme si elles avaient déjà existé dans certaines cultures, mais une pratique n’est pas justifiée par sa simple existence dans une autre culture (voir la mutilation génitale), sa transposition dans la nôtre, à la structure différente, n’aura pas les mêmes effets et il est important aussi de reconnaître la nouveauté de ce qui surgit ici. Sans craindre le progrès, il faut s’interroger sur les voies qu’il emprunte. Son avancée inéluctable n’est pas un processus hors de notre prise. Nous décidons, par barrages et canaux, de son tracé qui façonne le monde à venir.

Devenus grands, les enfants nés grâce à un don de gamète anonyme demandent à connaître la moitié qui leur manque (Anonymousus.org). La filiation par l’inconnu n’est pas aussi simple qu’on aurait pu le désirer. Nombreux souhaitent que l’anonymat soit interdit. Parfois, les donneurs regrettent eux-mêmes leur geste (le don ou l’anonymat), surtout quand ils en viennent à fonder leur propre famille. Dans le cas du don de sperme, jusqu’ici aucun père ne pouvait avoir autant d’enfants, éparpillés sur tous les continents, et ces enfants cherchent aussi à recomposer leur fraternité. Face aux sans père se trouvent les sans mère, issus de la GPA, la gestation pour autrui, que Jean-Pierre Winter nomme plus justement grossesse pour de l’argent ou grossesse pour abandon. Bien sûr, l’abandon d’enfants a toujours existé et donne lieu, dans le meilleur des cas, à l’adoption. Mais il s’agit ici d’une fabrication de l’abandon : l’enfant est conçu dans l’intention de l’abandon par un des géniteurs ; et lorsqu’il place ce mot d’abandon sur sa propre expérience, on le lui refuse, comme s’il n’avait pas le droit de ressentir ce manque qui constitue pourtant son origine. Sans être forcément un deuil douloureux et irrémédiable, ce manque est réel et mérite d’être reconnu. Un père ou une mère s’est retiré, même si, par la suite, il a été remplacé par un autre dans son rôle.

Dans Bébés à vendre, Éliette Abécassis se penche sur le cas particulier de la GPA. Elle commence par la distinguer de la PMA, comme s’il s’agissait de tout autre chose, alors que de nombreux dilemmes suscités par la GPA le sont déjà par la PMA et elle est obligée de le reconnaître elle-même au cours de l’ouvrage. Je diverge sur d’autres points. D’après l’histoire qu’elle retrace, l’enfant n’attirerait notre considération que depuis peu dans notre société, depuis la curiosité des Lumières pour l’origine de l’homme et l’intérêt préromantique de Rousseau pour son innocence, interprétation qui me semble accorder trop de place aux classes favorisées et à l’histoire des idées. Elle donne à l’ouvrage de Margaret Atwood La Servante écarlate le statut de paradigme pour penser les mutations de notre époque. Toutefois, si l’autrice canadienne a saisi que la condition biologique des femmes (leur capacité de procréation) décide de leur condition politique (leur réduction à la servitude), ce qui est, ma foi, le b.a.-ba du féminisme, elle s’est méprise sur la formulation contemporaine de cette problématique, puisque ce ne sont pas les conservateurs, mais les progressistes qui cherchent par tous les moyens à tirer profit de la vulnérabilité propre à la condition des femmes et à éroder leurs droits en effaçant la différence des sexes. Enfin, Abécassis invite à préférer les philosophes et les psychanalystes aux scientifiques pour traiter de ces dilemmes, comme si philosophie et psychanalyse honoraient notre humanité tandis que la science la mettait en danger. Je lui recommande la lecture de Judith Butler : l’inhumanité prospère tout aussi bien dans les sciences humaines. Voir encore la pédophilie de Michel Foucault, la misogynie de Jacques Lacan et le postmodernisme qui déconstruit la nature humaine au point que nous n’avons plus aucun devoir envers qui que ce soit, rien que le droit de nous exploiter réciproquement.

En dehors de ces désaccords, je souscris à toutes ses remarques. La GPA est une exploitation des pauvres par les riches et des pays défavorisés par les pays favorisés. Même lorsqu’elle se déclare altruiste et gratuite, elle s’inscrit dans cette dynamique d’exploitation, ce qui suggère que la rétribution doit avoir lieu, d’une manière ou d’une autre. Parlons franc : une femme vend son enfant, comme si les enfants étaient à vendre, elle vend sa grossesse, comme si la grossesse était un service monnayable, et elle loue, non pas son utérus, mais son corps entier qui y risque sa vie et en gardera la marque. Ainsi s’instaure un marché des enfants, qui sont programmés et évalués in utero par des critères de qualité produit, échangés et achetés par des contrats entre parties, parfois refusés après livraison ou usage, parce qu’ils ne répondent plus aux attentes – les faits divers ne manquent pas à ce sujet. S’instaure également un marché des mères. Des femmes qui ne veulent pas altérer leur corps ou interrompre leur carrière délèguent la basse tâche de la procréation et parfois de l’allaitement à une autre : elles-mêmes ont mieux à faire, tandis que des hommes seuls ou en couple se servent d’une femme comme d’un incubateur, la dégradant à moins qu’un animal, une grossière machine qu’ils monitorent.

« Traiter l’autre comme une fin, jamais comme un moyen », la maxime de Kant paraît si lointaine, la voix d’un autre monde, d’outre-tombe. À présent, nous sommes tous les moyens d’une fin que nous broie dans ses rouages, la fin étroite et ultime de toute la société : l’utilité. L’utilité de ci à ça, d’elle à untel, l’utilité de tout à quoi ? à rien en vérité. La fin dernière disparaît dans la société régie par l’utilité. Ne reste que la fin proche et immédiate. Aucun principe n’éclaire l’action, aucune espérance ne guide notre conscience, nous habitons un monde aussi efficace qu’insensé ; et utilité est un joli mot pour dire profit. Dans quelle mesure sommes-nous profitables ? et profiteurs ? De cette mesure se déduit notre valeur.

Revenons à notre sujet. Si le don anonyme de sperme efface le père, celui-ci reste unique, une figure identifiable bien qu’inconnue. La GPA tente quant à elle d’abolir la mère, mais l’entreprise se révèle plus difficile, étant donné son rôle dans la création de l’enfant. À cette fin, le procédé a évolué de sa formule traditionnelle (une mère inséminée porte l’enfant à terme et le donne aux nouveaux parents) à une déconstruction de la mère en deux voire trois instances : l’ovocyte d’une mère génétique est implanté dans l’utérus d’une mère porteuse ; et la mère qui prend en charge l’enfant, quand il y a une, fournit ou non l’ovocyte. La femme ne peut plus se déclarer mère de l’enfant qu’elle porte puisqu’il ne s’inscrit plus dans sa filiation. Elle est invitée à s’en détacher, se désinvestir, processus inverse de celui préconisé lors d’une grossesse classique et qui reproduit la dissociation psychique des dénis de grossesse. Cette indifférence, difficile à susciter, porte préjudice à l’enfant, dont l’état psychique dépend de celui de la mère (par exemple, le niveau de sérotonine de celle-ci détermine le développement du cerveau du fœtus). D’autre part, même si l’enfant n’est pas génétiquement le sien, il reste biologiquement le sien : ils vivent dans une symbiose, portent une empreinte durable l’un sur l’autre, partagent sons et saveurs, le petit commence à apprendre dès le ventre le langage qu’elle parle, il ne reconnaît que son odeur à la naissance : elle seule lui est familière. Inversement, la mère qui n’a pas porté son enfant n’a pas connu le long processus d’attachement et d’apprentissage de l’altérité qui a lieu lors de la grossesse et de l’accouchement.

Non seulement mère et enfant vivent comme un arrachement leur séparation forcée, mais les autres enfants de la mère ne comprennent pas pourquoi elle a abandonné celui-ci et sa propre famille traverse avec difficulté cette épreuve. Le marketing autour de ces pratiques présente ce geste comme celui de l’altruisme (gestation pour autrui, dit-on). Il manipule le discours autour de l’adoption – « les vrais parents sont ceux qui nous élèvent » – afin de nier la place des géniteurs, ce que l’adoption n’a jamais fait. Quelle que soit sa méthode, la filiation procède toujours des deux sexes et de personnes à part entière que la technique ne fait que relayer, sans les minorer. Le bien-être de l’enfant requiert de n’effacer ni la lignée maternelle ni la lignée paternelle, dont l’entrecroisement forme l’être qu’il est et devient. La famille que l’on désire ne peut s’établir solidement sans reconnaître ces fondations. D’ailleurs, une fois grands, ces enfants racontent que leur parent ne les traite pas de la même manière selon s’il géniteur ou non. La filiation n’est donc indifférente à personne. Abécassis relève d’autres incohérences dans ces réinventions de la famille : le don de sperme ne suffit pas à faire un père, cependant ce seul don établit le droit à la paternité dans la GPA, droit qui l’emporte sur celui de la mère, fragmentée en plusieurs personnes.

Le marketing détourne aussi le discours féministe. Le droit à disposer de son corps devient le droit de l’offrir à l’exploitation. Les femmes les plus pauvres et vulnérables deviennent ainsi, dans leur chair, la matière d’un marché de consommation. Le raisonnement reprend celui de l’apologie de la prostitution et il est souvent tenu par les mêmes tendances politiques. Choix, consentement, liberté, ces termes émancipateurs désignent maintenant, de manière orwellienne, l’appropriation, la chosification, la dépersonnalisation. L’antiféminisme se vend ainsi sous la marque du féminisme libéral qui n’a de vrai que son libéralisme. Sa moralisation dissimule avec peine son amoralisme. Outre l’appel hypocrite à l’altruisme, il use de l’argument de l’exception. Il y aurait des GPA éthiques, comme de la prostitution épanouissante ou, d’après Butler, une forme idyllique d’inceste ; et ces cas rares, un seul suffirait en fait, permettent d’affirmer : ne généralisons pas, le problème n’est pas la prostitution/l’inceste/la GPA, mais une certaine GPA/prostitution/inceste, il faut seulement que ce soit fait selon les règles, de manière responsable, dans le consentement partagé, le respect des libertés, etc.

L’exception interdit ainsi de mener une analyse structurelle, de discerner un système ou des dynamiques, de raisonner en termes d’ensembles ou de classes et surtout de chercher le bien commun : le bénéfice du plus grand nombre, l’harmonie durable de la société et non la satisfaction ponctuelle de quelques-uns. Elle empêche également de dénoncer un mal intrinsèque au procédé et qui ne saurait être réduit par aucune réforme. Même si l’exception existe, elle ne remet pas en question la norme qu’elle ne parvient pas à réinventer à partir d’elle. La GPA reste une barbarie, y compris dans les cliniques qui cherchent à la réguler, c’est-à-dire à faire taire les souffrances qu’elle suscite et qui risquent d’entacher leurs belles affiches. Il ne faut pas écarter l’exception, mais la manier avec précaution : déjà, existe-t-elle ? Ou s’agit-il de l’instrument de propagande d’une industrie prospère (celle du sexe comme celle des naissances) ? Dans quelle mesure la parole de ces femmes est-elle libre ? Qu’est-ce qu’un choix quand on n’a pas le choix ? Et si ces témoignages sont sincères, ils doivent être compris dans une approche plus globale et objective et non former le seul critère du vrai et du juste.

Sur le reste de la PMA, je n’adopte pas de position aussi tranchée, je ne suis pas encore assez informée et l’information manque – par exemple concernant les effets sur la santé de chacun des acteurs. Je ne me prononce pas contre le don de gamètes, mais encourage à leur régulation : sans anonymat et sans commercialisation, comme en Suède. La multiplication, la réduction et la conservation des embryons ne me laissent pas non plus indifférente, puisque je les considère comme des êtres en puissance, mais d’autres n’y voient qu’un amas de cellules dépourvu de sens. Cette conviction ne m’amène pas à douter de la légitimité de l’avortement, mais je ne pense pas que le geste soit sans gravité et par là je veux dire sans engagement ni signification. Simplement je privilégie la vie de la femme et ce qu’elle désire en faire. N’écartons pas ces questions avec trop de légèreté. La barbarie n’est pas loin qui consiste à traiter la vie, en particulier la vie humaine, comme rien. Chair réduite à sa matière.

Ces questions divisent au-delà des orientations politiques. Elles montrent une fois de plus que le clivage gauche droite ne permet pas de rendre compte de nos prises de position dans les débats actuels – surtout depuis que les antiféministes s’appellent féministes et les fascistes antifascistes, et quand les tenants de la tradition ignorent leur héritage et leur histoire, saccagent notre mémoire et confondent l’autorité avec ce qui surgit en son absence : la violence. On y substitue d’autres clivages : naturiens contre techniciens, enracinés contre déracinés, descendants des Lumières contre suppôts de l’obscurantisme, ou encore nostalgiques de l’homme ancien contre promoteurs de l’homme nouveau. Ils me semblent aussi simplistes que le précédent. En tout cas, je ne saurais me reconnaître dans aucun camp : mon enracinement ne craint pas l’étranger et l’échange, ma loyauté va aux Lumières autant qu’au romantisme, mon amour de la nature ne saurait se passer de la curiosité qui amène à se l’approprier, la technique ne me semble pas plus mauvaise que la science ou la littérature, mais ses inventions et ses applications dépendent de nos idées, nos valeurs, nos convictions, ce qui laisse à penser que la philosophie est notre plus grande responsabilité, enfin, au lieu de fantasmer sur l’homme ancien ou l’homme nouveau, je préfère connaître l’homme tout court. La chance de cette époque, si nous voulons la saisir, c’est de n’avoir plus à penser en termes de camp, d’avoir enfin défait les rangs, de pouvoir décider par nous-mêmes, en composant avec la diversité des opinions et d’un monde en mutation, face à l’imprévu de chaque situation. Dans cette virtuosité réside la véritable vertu politique.

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