Le système inceste

Dans Le Berceau des dominations, l’anthropologue Dorothée Dussy analyse l’inceste à partir de statistiques et d’enquêtes, dont la sienne, auprès d’incesteurs incarcérés qu’elle a longuement interviewés. Elle en conclut, prenant le contre-pied de Claude Lévi-Strauss et de la majorité de l’anthropologie, que la culture n’est pas fondée sur l’interdit de l’inceste, la société structurée autour de lui, l’humanité définie par ce tabou. Au contraire, dit-elle, l’inceste est courant, tous les chercheurs en violences sexuelles le savent. Il ne concerne pas tout le monde, mais une part constante et notable de la population. Dans une classe de CM2 d’une trentaine d’élèves, 2 à 3 d’entre eux. 5-6 % de la population adulte déclare l’avoir connu et toute la population est touchée – la différence de statut, d’aisance, de lieu de vie n’y change rien. Sans doute les chiffres sont-ils minorés par l’amnésie traumatique, l’incapacité à parler, même adulte, l’incrédulité rencontrée, le désir d’oublier, le peu de dénonciations. 70 % des abus sexuels sur les enfants sont perpétrés dans le cadre familial. La durée moyenne des rapports incestueux est de cinq ans. Ils commencent le plus souvent avant la puberté.

L’inceste est une exception humaine. Les animaux ont rarement des rapports sexuels consanguins et surtout, malgré leur cruauté envers leurs petits, qu’ils peuvent maltraiter voire tuer, ils n’ont jamais de rapports ou d’attouchements sexuels avec eux. Ce n’est donc pas l’interdit de l’inceste qui nous spécifie, mais sa pratique ; et les anthropologues, fascinés par l’interdit de l’inceste, comme des papillons autour d’une lampe, oublient la nuit qui les entoure : l’inceste qui a lieu. Dussy y voit une stratégie de domination, « une pédagogie d’écrasement érotisé », qui permet de perpétuer le silence sur les violences sexuelles à venir, de dresser le sexe principalement victime, les femmes, à se soumettre au sexe principalement coupable, les hommes. L’enfant incesté a compris que personne ne lui viendrait en aide, que toute sa famille (et donc toute la société) se détourne de lui lorsqu’il prend la parole et le traitent de menteur ou de fou. Il a appris à subir et se taire.

Sans que tout le monde soit concerné par l’inceste ni même la majorité de la population, son importance permet de conditionner nos rapports : nous connaissons tous des incestés et des incesteurs, nous participons tous au silence et à l’impunité, nous huilons les engrenages de cette exploitation des mineurs. Il y a une continuité entre la culture de l’inceste et la culture du viol, entre l’abus sexuel des enfants et celui des femmes : la dépersonnalisation précoce instaure la disponibilité des êtres au désir des prédateurs, non par la force physique d’un seul (qui, le cas échéant, ne pourrait s’opposer au groupe dont la force dépasse la sienne), mais par la structure d’une société qui éduque au silence et à la soumission par l’ostracisme des victimes et l’érotisation de la violence.

L’interdit de l’inceste sert alors non à protéger de l’inceste, mais à le perpétuer : il fait croire à toute la société que l’inceste n’existe pas, tandis qu’il se reproduit, de génération en génération, il participe au maintien du non-dit sur ces pratiques, qui semblent inconcevables, si exceptionnelles qu’elles ne sauraient former une constante. Or c’est le cas. C’est une constante. Entre un grand-parent ou un parent et un enfant, un oncle et une nièce, mais aussi entre un aîné et un cadet, un grand cousin et un petit. De nombreux agresseurs sont eux-mêmes mineurs, adolescents s’en prenant à des enfants. Un tiers des incestes sont commis par des collatéraux (frères, sœurs ou cousins). Si les femmes peuvent être incesteuses, les coupables sont en grande majorité des hommes ; et si les enfants des deux sexes sont concernés, les filles sont davantage touchées.

Comme bien des spécialistes des violences sexuelles sur mineurs, Dussy ne voit pas dans ces agissements l’expression d’une attirance irrésistible envers les enfants, d’une pédophilie qui serait une forme d’orientation sexuelle : c’est une appropriation des corps considérés comme disponibles, un sentiment d’infériorité sexuelle ou sociale qui évite de se confronter à un égal, une érotisation de la domination qui atteint son paroxysme dans le rapport asymétrique adulte-enfant, la chosification facilitée d’un être en ce qu’il est inachevé. Les responsables confirment ses dires : ils ne sont pas attirés par les enfants, sauf exception. Souvent mariés, parfois avec des maîtresses, ils profitent de ce qui se trouve à leur disposition, ils usent et abusent avec assurance de ce qu’ils considèrent comme leur propriété. D’ailleurs, ils ne voient pas là de violence et refusent de qualifier leurs abus de viols, alors même qu’ils commettent la plus terrible, parce que la plus intime, des violations, sur l’être vulnérable par excellence, celui sur lequel ils ont tout pouvoir. Ils tracent parfois des parallèles avec la prostitution, comme si, pourvoyant aux besoins de leur enfant ou le couvrant de récompenses, ils acquéraient le droit de disposer de ses services sexuels ; et le message est intégré par ces enfants, puisque de nombreuses prostituées ont connu l’inceste.

Dussy remarque que les incesteurs savent quand et comment agir, ils manipulent leur monde comme l’enfant. Cette attitude prouve qu’ils ne cèdent pas à des pulsions incontrôlables, à des désirs impossibles à refouler. Non, ils prennent parce qu’ils peuvent prendre, tout en sachant que c’est interdit, mais leur position de force, au sein de la famille comme de la société, les persuade de leur impunité. Malheureusement, les événements leur donnent souvent raison. Peu d’entre eux sont punis et lorsqu’ils le sont, les familles se détournent de l’incesté davantage que de l’incesteur. Les interprétations psychologisantes, pathologisantes dépolitisent et déresponsabilisent l’agression sur mineurs. Quant à la psychanalyse, qui fait du fantasme de l’inceste la clef de la structuration du sujet et place un désir incestueux chez l’enfant, lui donnant ainsi une responsabilité dans son supplice, supposant que la plus grande souffrance serait la culpabilité du plaisir pris, du fantasme réalisé, du parent rival remplacé, ma foi, que dire… à part que la famille de Freud n’ignorait pas l’inceste et qu’il a finalement décrit ce qu’il connaissait : le brouillage des rapports entre générations.

Tous les incesteurs n’ont pas été incestés, mais il y a répétition : 7 sur les 22 interviewés de Dussy l’ont été. La répétition se remarque surtout au sein de la famille dans son ensemble. Incesteurs et incestés découvrent souvent des incestes qui les ont précédés mais qu’ils ont ignorés jusqu’à ce que leur propre histoire soit révélée. Comme si les frontières entre les rôles, entre les corps, entre le bien et le mal, soi et l’autre ne parvenaient pas à se fixer dans ces filiations difficiles.

Quelle que soit la configuration, l’inceste reste une relation de domination, fondée sur l’inégalité, comprenant un incesteur et un incesté. Il n’y a pas de réciprocité, de jeu sans gravité, d’amour transgressif. Mais un adulte et un enfant, ou un aîné et un cadet. Il n’y a pas d’inceste heureux. Rappelons-le, puisque les incesteurs souhaitent faire croire le contraire. Certains savent l’ampleur de la destruction qu’ils ont infligée, notamment lorsqu’ils l’ont eux-mêmes subie et sont devenus prédateurs. Des mineurs agressés agressant d’autres mineurs souffrent ainsi d’un engrenage dont ils ne parviennent à s’extraire. L’incesteur peut aussi souffrir de l’inceste, bien que de manière différente. Cependant, le plus souvent, il n’en souffre pas le moins du monde, il y prend plaisir et il ne peut pas concevoir que l’incesté puisse en avoir autant souffert, il le soupçonne de feindre, surjouer, réécrire l’histoire. Il a aussi plus d’une victime, bien que ses victimes croient être les seules.

Répétons-le. Pas d’inceste heureux, même entre frère et sœur, ou entre sœurs, ou entre frères. Au contraire, l’inceste dans une fratrie se caractérise par une volonté accrue d’écrasement, d’humiliation et de dépossession. L’aîné traite plus cruellement son cadet que le parent l’enfant. Tous les incestés sont traumatisés, dévastés, ravagés. Sans exception. Il suffit d’écouter leurs témoignages : pas un seul n’exprime un épanouissement. Bien que le corps puisse répondre, de manière mécanique, par excitation ou plaisir, celui-ci dépersonnalise davantage puisqu’il entre en décalage avec la détresse profonde qui l’accompagne. Beaucoup meurent jeunes, par suicide ou une maladie foudroyante. Ils se blessent ou se dissocient par les conduites à risque et les addictions. Ils parviennent aussi à survivre et devenir heureux. Mais quelque chose est mort, irrémédiablement. Une part manquante, tue, tuée parce que réduite au taire. La capacité à faire confiance, l’abandon dans l’amour, la facilité à se lier. Pour survivre, il leur a fallu désaimer une personne, parfois toutes les personnes, qu’ils aimaient par naissance, depuis l’enfance. Ils bâtissent autour de ce vide et de l’envie qu’il engendre, envie des autres chez qui ce vide est comble, formant une fondation durable.

Je ne dis pas que l’inceste ne passe jamais. J’interdis que l’on dise que l’inceste puisse être une forme d’initiation à la sexualité ou d’amour entre membres de la famille. Qui le dit ? Par exemple, Judith Butler, qui décidément ne recule devant aucune turpitude. Dans son ouvrage Défaire le genre et en particulier dans le chapitre « Dilemmes du tabou de l’inceste ». Je ne souhaite pas m’acharner sur cette philosophe que l’esprit semble avoir désertée, s’il l’a jamais habitée. Cependant, son discours est dangereux, parce qu’il reprend celui des prédateurs (étrange, n’est-ce pas, comme elle adopte systématiquement, sur tout sujet, de la prostitution au transgenrisme et maintenant sur l’inceste, les arguments des prédateurs ?) et parce que les sottises produites par les universités américaines (qui, dieu merci, produisent aussi des merveilles, mais nous avons apparemment une curieuse propension à ne retenir que la sottise) ces sottises finissent par s’infiltrer dans nos institutions et modeler nos sociétés. Vous essayerez de me rassurer : mais personne ne croira jamais que l’inceste peut être une forme d’amour. Je voudrais vous croire. Cependant, je pensais aussi que personne ne croirait jamais que le sexe est une construction sociale ou que la prostitution est un métier comme un autre ou que louer son corps pour la gestation est comme louer sa maison pour les vacances, et pourtant…

Dans son discours, comme toujours empêtré et maladroit, se discernent deux arguments. Le premier, sociologique, consiste à dire que l’interdit de l’inceste au fondement de la culture est une norme qui assigne à des genres prédéterminés et conditionne à l’hétérosexualité et à la monogamie. Le deuxième, psychologique, affirme que les « passions incestueuses » (son expression) animent la famille et que la souffrance qui découlent de leur actualisation vient de la stigmatisation dont elles sont l’objet à cause de l’interdit de l’inceste. Ces deux arguments s’étayent l’un l’autre par le complexe d’Œdipe : pour les psychanalystes, le moment, vers 6 ans, où l’enfant serait attiré par le parent de sexe opposé et entrerait en compétition avec le parent de même sexe, mais celui-ci interdirait la romance avec son partenaire et son propre remplacement, ce qui castrerait symboliquement l’enfant (symboliquement signifiant ici dans son désir et non sa chair). Ainsi s’imposerait à chacun, au sein de la famille, l’interdit de l’inceste qui structure la société. En même temps, le complexe d’Œdipe permettrait de s’identifier à un des sexes (celui du parent rival) et déterminerait le désir futur, dans son objet (à l’image du parent désiré) et dans son mode (modelé par le type de refoulement suite à la castration). Ce raisonnement amène Butler à vouloir supprimer l’interdit de l’inceste, qui de toute façon ne tient pas puisqu’il est transgressé, afin de libérer la société de ses normes hétérosexuelles, monogames et genrées et y réintégrer en toute légitimité les incesteurs et les incestés, qui pourront vivre leur amour au grand jour, quand il s’agit d’amour – elle a tout de même la décence de reconnaître que l’inceste puisse ne pas être consenti et devenir traumatique dans certains cas.

Je n’entrerai pas dans le détail de son argumentation, dont je donne ici un résumé succinct et cohérent, mais qui à la lecture s’approche davantage d’un long bégaiement, marqué par les répétitions et les confusions caractéristiques de sa pensée. Une citation donnera l’idée de son degré d’illogisme et d’immoralité : « Nous pouvons supposer que le tabou de l’inceste fonctionne conjointement au tabou du métissage, notamment dans le contexte français contemporain, dans la mesure où la défense de la culture, qui décrète le caractère hétérosexuel de la famille, est en même temps une extension des nouvelles formes du racisme européen. » Mais oui, Judith, viens nous faire des leçons de morale tout en faisant l’apologie de l’inceste. En gros, il faudrait pratiquer l’inceste pour lutter contre le racisme ? Comment peut-on dire de telles inepties, qui plus est les écrire ? Plus loin : « Il n’est pas nécessaire de représenter l’inceste parent-enfant comme une emprise unilatérale du parent sur l’enfant, puisque quelle que soit cette emprise elle s’inscrira aussi dans la sphère du fantasme. » Comprenez ce fantasme comme : l’enfant aussi, tout enfant, désire interagir sexuellement avec son parent et si vous ne vous en souvenez pas, c’est que vous l’avez refoulé. Mais bien sûr, Judith. Si vous vous êtes jamais demandé comment pense la bêtise, lisez quelques passages de ce livre. C’est une sorte de manuel du mal penser ; et je m’étonne qu’on puisse disposer autant de mots sur une page pour ne rien formuler. Mais l’hypothèse de la bêtise est trop clémente. Notre philosophe ne propage pas par hasard et erreur dans presque tous ses écrits le discours des prédateurs.

Comme toujours, elle se montre incapable de définir ses termes. Elle appelle l’interdit de l’inceste le tabou de l’inceste, ce qui n’est pas équivalent et de toute façon elle ne semble comprendre le sens ni de l’un ni de l’autre. Un interdit exprime la loi et comprend sa transgression. Il est interdit de tuer, violer, voler, cependant, l’on tue, viole et vole. La transgression ne remet pas en question la légitimité de l’interdit. Un tabou désigne un type particulier d’interdit, pénétré de sacré, davantage intériorisé, auquel on ne peut même pas penser, dépassant l’imagination. Comme le cannibalisme dans nos sociétés. La transgression est toujours possible, mais elle enfreint des lois qui ne sont pas celles des hommes mais des dieux ; et le sujet ne peut s’y soustraire en restant lui-même, entier, intègre, sain d’esprit, il doit se scinder, s’aliéner. De l’interdit, on peut parler. Du tabou, même pas. En cela, l’inceste se trouve entre le tabou et l’interdit dans nos sociétés, pratiqué mais hors représentation et hors langage, et sans doute faudrait-il forger d’autres concepts pour le comprendre.

Comme d’habitude, Butler ne s’appuie sur aucune étude. Aucune statistique, aucune enquête, aucun témoignage. Mais de la fiction. Typique de sa part ; et n’oublions pas qu’elle est lue et appréciée davantage en littérature qu’en philosophie. Toute sa philosophie est en réalité une fiction, une histoire qu’elle se raconte, que d’autres se plaisent à écouter et à enrichir de leurs propres contributions. Elle évoque comme preuve d’incestes heureux les romans (aucun titre précis n’est mentionné) mettant en scène un amour entre un frère et une sœur, couple qui représenterait l’amour idéal. Comme elle apprécie la psychanalyse et le structuralisme, je lui rappellerai que la fiction appartient au symbolique, non pas au réel.

Deux remarques sur le symbolique. D’abord, il est en majorité une production des dominants, maîtres des images et des mots, c’est-à-dire des hommes et parmi eux des incesteurs. Pendant des siècles, la violence sexuelle a été décrite comme une expression de virilité, auréolée de gloire, une preuve de force, de grandeur ou de charme ; et depuis que les femmes ont pris la parole, nous entendons la vérité : elle est une pratique de terreur, une stratégie d’asservissement, un dressage au silence ; et elle est partout, presque toutes l’ont connue. Berceau des dominations, comme dit Dussy. Ensuite, le symbolique sert souvent à l’expression métaphorique d’instances psychiques. Dans les mythologies, les mariages entre frère et sœur n’illustrent pas l’inceste des familles, ils représentent l’alliance entre le principe féminin et le principe masculin dans la société ou la psyché. De même, dans les fictions heureuses sur le sujet, l’idylle renvoie à une psyché ayant réconcilié ces deux principes et trouvé l’équilibre. Mais sans doute est-ce trop demander à notre philosophe que d’entrer dans le royaume de l’allégorie.

Sa réflexion repose sur les théories de Lévi-Strauss et de Freud, qui perpétuent l’inceste dans la société, la première en l’invisibilisant (la structure de la société étant l’interdit de l’inceste et non sa pratique, l’inceste n’aurait presque jamais lieu), la seconde en le banalisant (toutes les familles sont incestuelles et si certaines, passant à l’acte, deviennent incestueuses, elles n’ont fait que réaliser des désirs que tous éprouvent). Si l’on peut débattre de la validité de ces théories et de l’interprétation que j’en fais, les arguments qu’en tire Butler, à la rigueur et à l’érudition bien moindres que ses prédécesseurs, ne résistent pas un instant à l’examen. Des sociétés acceptant l’homosexualité ou la polygamie, présentant toutes sortes de configurations familiales ou d’identifications genrées, maintiennent l’interdit de l’inceste. Celui-ci ne détermine donc pas la rigidité des normes genrées, la dominance de l’hétérosexualité, la prédisposition au couple duel ou à la famille nucléaire. D’ailleurs, l’inceste peut avoir lieu entre personnes du même sexe et l’orientation sexuelle n’est pas la question ici.

Ensuite, dans la réalité, que je préfère aux fictions butleriennes, il n’y a pas d’inceste heureux. L’inceste n’est pas une forme possible d’amour, ni une transgression indûment stigmatisée de la norme, ni l’expression d’un fantasme universel et universellement refoulé. Rien ne prouve l’existence universelle de ce fantasme si ce n’est les fantasmes des psychanalystes résumés par le complexe d’Œdipe. De plus, l’inceste, loin de transgresser la norme, la produit : il éduque à se déprendre de son corps et de son identité pour laisser le maître de la famille en décider. Enfin, il est un abus de l’adulte ou de l’aîné qui s’autorise de l’amour de l’enfant ou du cadet, et le petit devra apprendre à désaimer pour découvrir que le grand ne l’aimait pas, à moins de vider le mot amour de tout sens et toute portée.

La guérison consiste en grande partie dans ce réapprentissage de l’amour, qu’il faut démêler de l’abus. L’incesté apprend à ne plus se méfier de l’amour qu’il reçoit, mais aussi de celui qu’il donne, à ne plus craindre ses gestes et ses élans comme à compter sur la loyauté des autres. Butler sabote cette guérison, en faisant croire que la victime choisit et consent, qu’elle réalise, même traumatiquement, un fantasme et qu’enfin l’amour a ici quelque chose à faire. Elle joue, comme les avocats de la pédophilie, avec l’idée du consentement. Un enfant veut plaire et bien faire, il a aussi l’habitude de s’en remettre à l’adulte dont sa vie dépend. Ainsi, il croit avoir consenti alors qu’il est manipulé et l’incesteur en fait le complice de son propre supplice – sans agressivité le plus souvent, par une persuasion perverse, en le prenant au piège d’une première intrusion qui permettrait ensuite toutes les transgressions. Une fois grand, l’incesté ne parviendra pas à nommer viol cette violation. Or un enfant ne saurait consentir, surtout pas à son objectification et son exploitation. Il est ici réduit à un objet de satisfaction sexuelle, le discours de l’incesteur en atteste et il le découvrira lui-même s’il trouve le moyen de formuler ce qu’il a traversé. Il aura peur aussi de reproduire ce qu’il a vécu ou de le transmettre d’une manière ou d’une autre. Parfois, il se gardera du moindre geste tendre envers ses enfants. Comme si tout amour d’un enfant risquait d’être pédophile. Ce n’est pas le cas. L’amour ne mène pas à l’abus, il ne le contient pas en germe, ni ne le sublime par refoulement, il est le contraire de l’abus, puisqu’il se définit par un retrait qui offre à l’autre l’espace pour exister, grandir, devenir au lieu de l’envahir et l’abolir. Les affects associés à l’inceste sont complexes et peuvent inclure une identification de l’incesté à l’incesteur. Parfois, une dépendance se développe et les incestés deviennent demandeurs de ce qui les détruit. Mais la complexité et l’ambivalence des relations humaines n’autorisent pas à nier la réalité de ce qui arrive : un viol est sans nuance, et c’est un mal infligé en conscience, avec un criminel qui en sort indemne et une victime qui en reste ravagée.

Les limites existent, entre les êtres, les rôles, les âges, les sexes, comme entre le bien et le mal, et les limites de notre propre corps que personne n’a le droit de transgresser. Un discours qui prône, comme celui de Butler, une abolition de toute limite, de toute frontière et qui cherche à tout prix à brouiller, confondre, équivaloir est un discours de prédation, d’appropriation, de dépersonnalisation, et il sert à reconduire les dominations en cours. Ne soyez pas dupes de sa présentation savante ou de son prestige social. Ne joignez pas la foule qui l’encense. La vraie révolution viendra quand nous pourrons dire non.

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, je vous remercie. On aimerait ne pas savoir. Quand on sait, on aimerait oublier. Ne vous laissez pas tenter. Ne participez pas au système inceste, qui tient par son silence et son impunité, par ces discours pernicieux qui appellent l’abus amour, le viol idylle, la chosification un jeu ou un dérapage, la destruction orchestrée une pulsion incontrôlée.

Votre résistance, c’est de vous souvenir et de nommer.

« Qu’on se le dise, la pratique de l’inceste – dans sa forme ultramajoritaire, c’est-à-dire l’usage d’un petit de la famille comme objet sexuel – est une spécificité humaine. En l’état des connaissances, aucun individu, dans la grande variété des autres espèces animales, ne prend pour partenaire sexuel un être sexuellement immature. C’est notre petit plus, à nous, humains. Mais c’est un petit plus incroyablement constant. On se rappelle que, quels que soient le pays dans lequel on enquête, les groupes sociaux, le régime politique, la période (puisqu’il y a des enquêtes qui documentent la prévalence de l’inceste sur les soixante dernières années), il y a partout au monde à peu près les mêmes proportions de personnes qui vivent des situations d’inceste. Prévalence stable, structurelle, comme le ratio de filles et de garçons qui naissent chaque année sur la planète. Cela dit, même si le viol des petits est une spécificité de l’espèce humaine, on ne peut pas en déduire pour autant qu’il marque le passage de la nature à la culture. Parce que les autres bêtes aussi mobilisent une pédagogie dure visant à soumettre les plus jeunes et à leur faire comprendre qui est le chef. Les animaux tuent et parfois mangent leurs petits, les battent et les maltraitent, couramment. Les humains, en revanche, ne tuent pas leurs enfants (cela arrive mais c’est assez marginal) et c’est peut-être dans cette césure historique d’avec les autres espèces qu’il faut chercher le sens de la pratique de l’inceste. Comme les humains sont plus intelligents que les autres animaux, ils ont dû comprendre, mais nul ne sait quand, que tuer ou trop affaiblir physiquement les petits n’était pas un bon calcul pour le groupe. S’ensuivent diminution des forces de travail, appauvrissement du groupe, dispersion des individus trop affectés physiquement mais psychologiquement capables d’aller s’établir ailleurs. Mais en ôtant le meurtre des enfants du champ des outils pédagogiques à disposition, les hommes se sont privés d’un outil majeur de la palette du bon écraseur. Qu’ils ont dû remplacer par la sexualité imposée aux enfants, ingénieuse trouvaille qui a accru considérablement les capacités de domination des uns et de soumission des autres. L’état des connaissances en sciences permet donc d’établir que les humains n’ont pas le monopole de l’interdit de l’inceste, ni celui du langage, ni de l’humour, de l’organisation sociale, de la fabrication et de l’usage d’outils, de la sexualité pratiquée indépendamment des nécessités de la reproduction, ou encore du matraquage des petits dans les familles. Au bout du compte, il n’y a pas d’autre spécificité humaine que le raffinement et la sophistication dans ce que nous faisons, y compris dans les méthodes d’inculcation des dominations. » (Dorothée Dussy)

À écouter sur le sujet, le podcast en six épisodes de Charlotte Pudlowski Ou peut-être une nuit.

Pour finir avec un peu de légèreté

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