Se décoloniser

Mes derniers articles pourraient laisser croire à une position anti-américaine de ma part, ce qui n’est pas le cas et je voudrais éclaircir ce point.

Nous oublions que nous sommes sous domination américaine. La guerre froide a beau être finie, nous n’avons pas quitté sa sphère d’influence, qui est plus qu’une sphère d’influence. Le soft power, colonisation de nos imaginaires par sa production culturelle, s’accompagne d’un hard power : la monnaie indexée sur le dollar et les bases américaines de l’OTAN. Je ne critique pas cette domination en soi. Le monde est fait de rapports de force. Ne viendra pas le royaume des cieux sur terre où tous seraient abolis, mais seulement, si nous y travaillons, leur réduction optimale, dans une avancée continuellement poursuivie vers l’égalité. De plus, je préfère vivre sous la coupe des États-Unis que sous celle de l’Union soviétique autrefois ou de la Chine aujourd’hui. Cependant, elle reste une domination : qu’elle soit plus douce que d’autres ne doit pas nous la faire oublier. Nous devons en prendre conscience pour nous en défendre.

L’emprise est d’autant plus étroite qu’elle touche à la fois la culture populaire (films et séries notamment) et la culture lettrée ou d’élite. En effet, par son pouvoir économique, ses universités attirent les plus grands spécialistes et jouissent d’un vaste rayonnement, d’autant que sa langue sert au partage de la recherche scientifique. Je crois avoir pris conscience de mon aliénation au modèle américain à l’adolescence, quand regardant une de leurs séries, je me suis rendu compte que cette culture m’était en fait étrangère : ses scénarios, ses personnages ne décrivaient pas mes amitiés, mes amours, mes aspirations, ils me montraient un mode de vie et des valeurs totalement différents, malgré les similitudes superficielles d’apparence et de mœurs. Je me retrouvais davantage dans une tragédie racinienne, un roman de Yoko Ogawa, un film de Pasolini. Le processus passif d’identification achoppait sur une différence trop flagrante, mais cette différence même était intéressante. Cela ne m’a pas détournée des États-Unis, mais j’ai essayé de considérer cette culture avec recul, de me tenir à l’écart de sa déferlante, de laisser davantage de place à d’autres et, en elle, de choisir le meilleur : c’est-à-dire le plus singularisé, le moins stéréotypé – malheureusement, la culture populaire, par sa massification même, l’est souvent. Dickinson, Faulkner et Poe comptent parmi mes auteurs préférés, et j’en oublie. De même parmi les films. La Petite Princesse est sans conteste le plus marquant de mon enfance, que j’ai dû revoir une dizaine de fois, sans en regretter une seule. Peu de mouvements artistiques me ravissent autant que l’expressionnisme abstrait. Je n’ai donc aucune hostilité de principe envers ce pays et, malgré son omniprésence, je n’ai pas épuisé ma curiosité à son égard. Mais je ne m’y reconnais pas ni ne souhaite m’y reconnaître : il ne représente pas un idéal.

En ce qui concerne la culture universitaire, je trouve qu’elle apporte des critères intéressants, mais à manipuler avec critique. Pourquoi se positionner toujours pour ou contre ? Pourquoi ne pas prendre et laisser ? Aucune culture n’a tort ou raison, et notre liberté de pensée, si nous nous décidons à l’utiliser, nous permet de faire le tri et s’enrichit de ces croisements entre cultures. Aucune ne nous menace, même si elle domine, si nous exerçons cette faculté du libre examen. Prenons par exemple ces discours fustigés ou au contraire encensés sur le genre et l’ethnicité. Ils forment un apport considérable. Ils montrent l’occultation et la domination au sein du régime symbolique, l’égocentrisme de cultures qui croient être la norme et la référence et ne se conçoivent jamais comme l’autre de l’autre. Mais ces lectures révélatrices sont tout autant réductrices. C’est, comme toujours, une question de mesure. On ne peut pas tout déchiffrer à travers ces prismes. Ou plutôt si, on le peut, mais on manque alors la richesse, l’épaisseur, la diversité des choses qui ne deviennent que l’infinie variation d’une même chose.

Toute pensée par système en vient à ces apories : on trouve ce qu’on cherche, mais on finit par ne plus trouver que ce que l’on cherche, et le savoir devient tautologique, l’expérience s’appauvrit, toutes les histoires racontent la même histoire. Les États-Unis ne sont pas les seuls à inventer ce genre de système. Les gender et les postcolonial studies rappellent en cela la psychanalyse et le marxisme, d’origine européenne, dont elles sont en partie issues. N’importe quelle œuvre peut se lire en termes psychanalytiques (refoulement et sublimation de la libido freudienne ou bien figurations des archétypes jungiens), marxistes (expression symbolique d’une certaine classe et arme dans sa lutte contre l’autre), de genre (illustration des stéréotypes sexués d’une culture donnée), postcoloniaux (version de l’histoire donnée par le vainqueur et défendant ses valeurs). Cela marche à chaque fois. Je ne veux pas dire que ce n’est pas vrai, mais c’est au final assez pauvre.

Et d’ailleurs, si c’était faux ? Il ne faut pas oublier que tous ces systèmes expriment une pensée circonscrite à une époque et un lieu, qu’elle ne saurait s’appliquer à toutes les autres sans faire exactement ce qu’elle critique : manipuler le discours de l’autre pour le ramener et l’identifier à elle et donc adopter une position de dominant. En cela, ces libérateurs (du joug des hommes, des Occidentaux, des bourgeois, etc.) ont l’attitude brutale et arrogante de colons, annonçant : on va venir vous dire comment penser selon le critère absolu de la justice et de la vérité, critère que nous avons trouvé, mais qui s’applique à tout le monde. Il est difficile d’infirmer ou de confirmer de tels systèmes puisqu’ils ne s’exposent pas à la réfutation et s’autovalident. Je ne nie évidemment pas la violence envers les pauvres, les femmes, les peuples colonisés ou esclavagisés, mais l’interprétation qu’on donne de ces violences aujourd’hui reste une interprétation, en perpétuelle construction, et non une vérité absolue que nous pouvons imposer à tout ce qui fut, est et sera. Je ne cherche pas d’ailleurs à invalider toutes ces théories, j’y trouve quant à moi une vérité partielle. Plus exactement, j’y trouve une certaine pertinence en politique et non en art ou en littérature. Car ces derniers ne devraient pas toujours être politisés, c’est-à-dire abordés en termes politiques. Ils comportent cette dimension, mais aussi tant d’autres.

Voyons comment opèrent ces systèmes dans les Lais de Marie de France, que je suis en train de lire. Une splendeur – dans la traduction tout aussi splendide de Françoise Morvan. Lecture par le genre dans la mise en scène de l’amour courtois où chaque sexe occupe le rôle prescrit, lecture par l’ethnicité dans la culture bretonne résistant à sa francisation tout en étant transmise par le français, lecture par la psychanalyse de la sublimation des pulsions ou de l’interaction entre anima et animus, lecture par le marxisme du rapport entre sujets et seigneurs, entre seigneurs et roi. Ce n’est pas faux, pas vrai non plus. Ces lectures sont de toute évidence anachroniques. Mais tous nos outils d’analyse de texte ne le sont-ils pas ? me répondrez-vous. Plus ou moins ; et le degré ici détermine l’honnêteté intellectuelle. Le chercheur doit rester au plus proche du texte et donc élaborer des catégories d’interprétation à partir du matériau étudié, en s’aidant de la connaissance historique de la période, et non appliquer les manières de concevoir et de sentir actuelles au prétexte que de toute façon, nous sommes anachroniques et que notre présent est l’aboutissement de la pensée universelle qui n’était qu’en gestation au Moyen-Âge.

Vous la voyez l’attitude du colon ? Cette manière de tout ramener à soi plutôt que d’aller vers l’autre ? Manière typique de la philosophie de penser que l’Histoire a un sens, qui se résume en une théorie, ce qui nous dispense commodément d’en apprendre l’infini détail : les faits. Pour ma part, je suis plus curieuse de découvrir comment une femme concevait sa féminité au Moyen-Âge que de trouver une énième illustration de l’aliénation des femmes ou des stéréotypes genrés, d’autant qu’en lisant ces Lais, on découvre une réalité autrement plus complexe que celle qu’on nous raconte : une conscience aiguë et fine de leur puissance comme de leur impuissance, de la manière de jouer l’une contre l’autre, une sexualité bien assumée et une étroite solidarité féminine. De même, l’analyse historique du Moyen-Âge résiste par la multipolarité des pouvoirs en jeu à la réduction d’une lutte entre deux classes. Etc.

Si nous lisons selon ces schémas, nous lirons toujours la même histoire, avec des variations de surface, au point qu’on se demande pourquoi continuer à lire ou écrire. Tout est dit : le dominé contre le dominant, dont il faut renverser la domination, voici les méchants et les gentils, et quand ces derniers vaincront, ce sera la fin de l’Histoire. Et pourtant nous continuons à lire et à écrire, non parce que la domination n’est pas encore renversée, ni l’Histoire encore finie, mais parce que l’essentiel est ailleurs et ces schémas le manquent, l’escamotent, le réduisent au silence. L’essentiel, c’est ce qui chante à la lecture, cet enchantement si difficile à saisir qui pourtant nous pénètre et nous transporte, cette polysémie qui résiste à toute analyse et qui est la définition même de la littérature : signe debout, parole multivoque, discours qui, par sa sédimentation loin de toute transparence, est ou du moins peut être le plus subtil, nuancé, intelligent, indispensable en cela à notre époque de prêt-à-penser immédiat et mimétique. Peut-être que la littérature et l’art nous sont justement si nécessaires en ce qu’ils réfutent toute systématicité du réel, toute connaissance unique et unifiante.

Par la lecture, on rencontre aussi l’autre, on entre dans sa conscience. C’est notre seule chance d’y parvenir, en épousant son rythme, en adoptant son vocabulaire, ce qui requiert concentration et attention, lenteur et empathie. Il faut se taire, longtemps, et non parler plus fort, pour faire dire à l’autre ce que nous voudrions entendre de lui. C’est une approche à la fois esthétique et éthique, indissociablement, qui demande de la rigueur et une forme de renoncement. Tout traducteur le sait : pour lire un texte, il ne faut pas inclure l’auteur dans ces systèmes où sa singularité se perd, même s’ils permettent en partie de le comprendre, mais simplement, et c’est si difficile, l’écouter, comprendre comment lui entend le langage et pour cela cesser de l’entendre à notre manière.

Ce qui m’amène à ce que j’appelais le discours incomplexe des États-Unis, cette manière de littéraliser tout rapport métaphorique au réel, de débarrasser le langage de la moindre obscurité afin d’arriver à une transparence, une adhérence totales entre le mot et la chose, où tout serait expliqué ou explicable et qui doit venir de leur pragmatisme. Je précise que cette tendance ne les concerne pas tous – comme le défaut de l’esprit français, ce côté alambiqué et mondain à la fois ne nous concerne heureusement pas tous – et toutes les fois où je les ai jugés sots, je nous ai trouvés doublement, triplement sots de les répéter sans penser.

Ainsi, certains ne parviennent pas à accepter nos langues genrées ou critiquent la morale ambiguë des contes et des légendes. Un linguiste de qualité perd ici toute objectivité, en considérant les langues genrées comme stupides et injustifiables, parce que les stéréotypes de genre s’y cristallisent. Et alors ? ai-je envie de répondre. S’il n’y a plus de stéréotype, ils ne s’y cristalliseront plus, tout simplement. Le mot ne les a pas créés et le détruire ne les détruira pas. C’est comme si quelqu’un nous interdisait de parler des bras du fauteuil sous prétexte qu’il n’est pas humain et n’a pas littéralement de bras. Ainsi, l’esprit borné se donne les apparences du bon sens. Par ailleurs, que faire de ces langues genrées qu’on ne peut plus supporter ? Saccager leur vocabulaire et leur grammaire ? Espérer que l’anglais les effacera de la surface du globe ? Parce qu’il est clair, selon lui, que les langues non genrées majoritaires sur la planète (et ayant d’autant plus raison par la force de la majorité) doivent l’emporter. Vous la voyez, de nouveau, l’attitude du colon ?

Quant aux contes et aux légendes, on nous explique doctement que La Belle au bois dormant ne doit plus être montré ni lu aux enfants parce que la princesse y est embrassée dans son sommeil sans son consentement. On voudrait hausser les épaules et se détourner. C’est trop bête. Mais le problème de la bêtise, c’est qu’elle s’obstine. Elle ne peut pas prouver qu’elle a raison, elle en est tout à fait incapable, alors elle ne cesse de répéter : prouve-moi que j’ai tort. Comment montrer que nous sommes dans un autre niveau de pensée, celui de la symbolique ? Que les dieux grecs ne pratiquent pas l’inceste, mais un mariage entre des qualités d’être et tant d’autres processus de l’ordre du spirituel, irréductibles à l’explication pragmatique ? Ces gens, par une mystérieuse atrophie de l’imagination, n’ont manifestement pas accès au régime symbolique (à la métaphore, la métonymie, l’allégorie, etc.) et même à tout ordre qui échappe à la référencialité immédiate. Et je ne le leur reproche pas, mais qu’ils n’en interdisent pas l’accès à d’autres. Mes limites intellectuelles, je ne les impose pas à tous. Je ne comprends rien à la physique quantique, mais je ne considère pas que la recherche sur le sujet brasse du vent et qu’on devrait y mettre fin.

Il faudrait aborder d’autres champs que la culture, notamment la politique proprement dite et la place de l’individualisme et de l’utilitarisme dans la société actuelle, mais c’est assez pour aujourd’hui. Je voudrais souligner pour finir que tout ceci n’est pas la faute des États-Unis, mais la nôtre. Qu’ils se considèrent comme le critère du juste et du vrai, imposent leur conception du monde et ne reconnaissent pas l’altérité, c’est finalement le défaut le plus courant d’une nation quelle qu’elle soit et qui se perçoit davantage seulement lorsqu’elle domine les autres. Se soumettre à cette domination ou s’en affranchir, c’est par contre notre responsabilité. Dans le domaine de la pensée, des arts et des lettres, nous gardons jusqu’ici notre liberté.

Note : Je n’invalide pas ici les disciplines que sont les gender studies et les postcolonial studies, très vastes et variées dans leurs recherches, mais l’application systématique et souvent exclusive de leurs grilles de lectures à tous les sujets, ce qui donne une forte normativité du discours (alors même qu’elles prétendent critiquer la norme).

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