La méfiance envers Jung : accusations de mysticisme et de fascisme

Jung a été abondamment critiqué, accusé de dérive mystique, d’extrapolation dans la génétique ou de compromission nazie. La vulgarisation de sa pensée l’a certainement desservi : ses théories permettent de justifier les visites de fantômes et les visions de l’avenir, de donner du crédit à l’astrologie, au tarot et à toutes les superstitions. La culture New Age et le post-paganisme se réclament également de ses écrits. Enfin, son attitude ambiguë lors de la Seconde Guerre mondiale et ses déclarations sur la psychologie des peuples ont permis à beaucoup de disqualifier sa pensée sans même s’y intéresser.

Pourtant, Jung reste un scientifique, empirique et pragmatique. Par exemple, il n’affirme jamais l’existence de Dieu, mais remarque seulement que sa récurrence dans la psyché humaine exprime une nécessité de l’âme et non une illusion de l’esprit. En tant que telle, elle doit être prise au sérieux et recevoir une véritable réponse, qui ne saurait venir que de l’expérience et non du dogme scientifique ou religieux. Le psychologue ne s’autorise qu’à une certitude : l’idée du divin est intrinsèque à l’humain, mais ce que cela dit du divin, on ne peut que l’inférer sans fondements.

Certes, dans son expérience personnelle, qu’il n’extrapole jamais jusqu’à l’universel, il a la certitude de cette existence objective et non seulement subjective de Dieu. De même, il ne croit nullement à l’astrologie ou au tarot, mais l’engouement des gens pour ces pratiques l’interroge et il l’explique par le besoin de mettre en images et en mythes notre vie et ses événements. Il ne méprise pas ce besoin comme il pourrait aisément le faire, en médecin moderne, représentant de la raison éclairée. Au contraire, il donne une pleine reconnaissance à ce qui y répond et a un effet bénéfique sur l’âme, tout en préconisant de garder sa lucidité et son esprit critique, de n’être pas dupe de n’importe quoi et donc plus objet que sujet de sa vie. Ces images et ces mythes sont bienvenus dans la mesure où ils permettent d’articuler le contenu inconscient et de l’intégrer à la conscience, mais ils deviennent dangereux quand, au contraire, ils permettent à l’inconscient de dominer la conscience et que l’individu en dépend aveuglément.

Autre malentendu. Jung signerait le retour du paganisme contre le christianisme, ou bien – affirmation étonnamment contraire – il redonnerait au christianisme son sens et sa portée en lui donnant un fondement psychologique, mais ce fondement psychologique pourrait aussi l’invalider en le réduisant à une phase de l’esprit destinée à être dépassée. Bref, il peut être autant fustigé que loué par les chrétiens et les néopaïens s’en réclament sans prendre en compte son dialogue soutenu avec le christianisme, qu’il ne disqualifie pas. S’il décrit un polythéisme naturel de l’âme, qui permet de rendre compte des divers archétypes et de l’équilibrage des fonctions opposées, il trouve dans le monothéisme une juste figuration de notre unité profonde ; et c’est dans cette optique qu’il a longtemps étudié la figure du Christ : en tant que manifestation sensible de l’archétype du Soi. Il reste fils de pasteur, la symbolique chrétienne continue à exprimer de la manière la plus familière et immédiate son expérience numineuse. Cependant, par ses analyses, il redonne une entière légitimité au polythéisme, qui cesse d’être considéré comme une version primitive et inférieure de religion.

Au sujet de la parapsychologie (visions et visitations), il se montre plus partagé. Il y voit le plus souvent, en psychologue classique, des projections de l’inconscient. Mais certains événements retiennent son attention : coïncidences signifiantes, pressentiments justes, synchronies des événements, rêves prémonitoires, qui révèlent une certaine sagesse de l’inconscient, comme si tout était relié, connecté d’une manière qui échappe à la perception et à l’entendement. Sa théorie de la synchronicité tente d’apporter une explication plausible à ces phénomènes. Elle suppose une continuité entre le psychique et le physique et entre l’intériorité et l’extériorité. L’inconscient ne se réduirait pas à l’irréalité des rêves, des fantasmes et de l’imagination, il informerait sur une réalité que ne perçoit pas l’étroitesse de la conscience. Cette notion est la plus critiquée de Jung. Scientifiquement, elle reste invérifiable ; dans la clinique, elle n’aurait aucune utilité thérapeutique. Cependant, cette dernière critique est incertaine. Porter notre attention sur les indices d’un sens qui nous dépasse ne nous égare pas. Notre vie prend sens dans cette interconnexion des êtres et des choses, cette continuité entre psychique et physique que décrit la synchronicité.

Bien que l’inconscient se trouve ainsi considérablement élargi dans son champ d’action, il ne devient pas, comme dans bien des vulgarisations, une instance purement et simplement positive, une sorte de gourou intérieur ou un monde enchanteur et merveilleux. Jung n’a de cesse de mettre en garde contre sa puissance, qui peut être aussi dévastatrice que salvatrice. Il est indispensable pour la conscience de s’extraire de l’inconscient, d’acquérir son indépendance et son identité, et tout aussi indispensable, ensuite, de dialoguer avec lui. Notre modernité veut l’ignorer, le réduire au silence, elle ne croit qu’à la conscience et à sa raison technicienne, ce qui est le meilleur moyen, le plus court chemin pour finir victime de l’inconscient. Celui-ci, s’il n’est pas écouté, se fera entendre. De plus en plus fort et jusqu’à nous rendre sourd à toute autre chose. Jung conseille la différenciation de la conscience et le dialogue avec l’inconscient, contre l’indifférenciation ou la scission. L’inconscient étant pour lui proche du non-humain, il doit être constamment négocié par l’humanité, intégré dans la mesure où il est transformé, et non devenir une règle de vie ou un nouveau type de divinité.

Quant à la seconde accusation, celle de fascisme, sa description d’un inconscient collectif a aussi mené à des exagérations : il a servi à justifier l’atavisme au sein des familles ou des peuples. Jung s’est toujours défendu d’une dimension héréditaire de l’inconscient collectif. Il s’agit d’un donné de l’être humain, comme d’avoir une tête et un corps, ou d’être mammifère et vertébré, et non d’un héritage d’une génération à l’autre – même si, à l’origine, il a pu se former de cette manière, au sein de l’évolution du vivant, lors de l’apparition de l’espèce.

Cependant, malgré sa récusation d’une dimension héréditaire de l’inconscient collectif, il a formulé quelques propositions sur la psychologie des peuples qui lui valurent l’étiquette d’antisémite. Revenons aux faits. Je prendrai ici appui sur l’article très documenté de la maison d’édition jungienne La Fontaine de Pierre.

Alors que la psychanalyse se trouve ostracisée par la communauté scientifique en partie à cause de la judéité de Freud, Jung prend fait et cause pour cette théorie novatrice qui permet de rendre compte de ses expériences cliniques. Il entre en correspondance avec Freud et le cite et le mentionne en conférence ou dans ses essais, ne cessant, même après leur séparation, de reconnaître sa dette envers lui et d’exposer clairement les raisons de son désaccord : « Je ne suis en rien l’adversaire des Juifs, même si je suis l’adversaire de Freud ; car je le critique en raison de son optique matérialiste et intellectualiste et plus encore irréligieuse, mais absolument pas parce qu’il est juif. »

La Société internationale de Psychothérapie, dont le siège se trouve en Allemagne, demande à Jung de devenir président et rédacteur en chef de la revue en 1936. Il accepte cette responsabilité dans l’idée de lutter contre l’intolérance nazie de l’intérieur et, en effet, il intègre comme membres les médecins juifs allemands qui ont été rejetés de la Société allemande de Psychothérapie. Le siège est transféré à Zurich, où réside Jung, dans un pays neutre, ce qui permet aux Juifs de continuer à y adhérer. Jung se sent cependant dans une position inconfortable et démissionnera en 1939 quand débute la guerre, jugeant à présent sa mission inutile. Pendant toute cette période, Mattias Heinrich Goering dirige la Société internationale que Jung préside, mais également la Société freudienne de psychanalyse. Sa présence est imposée, puisqu’il est le Reichsfürer de la psychothérapie en Allemagne.

Dans un article de 1946, « Carl Gustav Jung, défenseur de Freud et des Juifs » (Psychiatric Quaterly, avril 1946), Ernest Harms, juif et psychothérapeute, mais non affilé à l’école jungienne, décrit l’état de la psychiatrie européenne à l’époque nazie et rappelle avec insistance que Jung « essaya toujours de garder le débat au niveau de la discussion scientifique ou de la description explicative. Il a toujours reconnu à Freud son importance fondamentale et son rôle historique. Personne n’aurait pu le faire avec plus de courage qu’il le fit dans son discours sur Freud, à l’occasion du discours du congrès de Nauheim déjà cité [en 1934], après la purge nazie », où il « rendit hommage à Freud, alors la cible de la haine nazie. Je me souviens comment, le lendemain, la presse allemande se déchaîna contre Jung, et comme elle nota soigneusement le nombre de fois que Jung avait prononcé le nom abhorré de Freud. Il n’aurait certainement eu aucune raison de s’exposer ainsi, au moment même où explosait l’antisémitisme le plus fanatique, celui qui aurait voulu s’attirer les bonnes grâces du régime national-socialiste et de ses chefs ».

D’autre part, Jung, à de nombreuses reprises avant, pendant et après la guerre, a qualifié le nazisme de psychose collective et Hitler de fou. Lui-même n’a pas été épargné. Ses œuvres ont été dénoncées et détruites et il s’est réfugié avec sa famille dans les montagnes suisses parce qu’il figurait sur la liste noire des nazis.

L’accusation d’antisémitisme se fonde également sur la citation tronquée d’un article publié en 1934 dans la revue de la Société :

« En tant que membre d’une race à la civilisation trois fois millénaire, le Juif, comme le Chinois cultivé, possède un champ de conscience psychologique beaucoup plus vaste que le nôtre. Mis à part les individus créateurs, le Juif moyen est beaucoup trop conscient et différencié pour devenir gros de tensions d’un futur à naître. L’inconscient aryen par contre possède un potentiel plus élevé que celui du Juif. C’est à la fois l’avantage et l’inconvénient d’une jeunesse non encore sevrée de toute barbarie. »

L’avant-dernière phrase citée hors contexte semble indiquer une supériorité aryenne, alors que Jung valorise également les deux cultures : les inconscients chinois et juif, issus d’une culture multimillénaire, atteignent un raffinement inégalé dans la différenciation, tandis que l’inconscient aryen reste très proche de la barbarie et risque d’y retomber, mais ce retard de civilisation est également gros de promesses, tandis que les civilisations anciennes se contentent souvent de leurs réussites passées et se montrent moins créatives. Même resituée dans son contexte, cette opinion reste très dérangeante (c’est une litote : nauséabonde rendrait mieux l’effet qu’elle me fait) puisqu’elle suppose un inconscient collectif propre aux peuples, et non seulement à l’espèce ou au vivant, et qu’elle instaure des hiérarchies entre eux. Cette dimension de sa réflexion n’a d’ailleurs pas été retenue par les disciples de Jung, comme l’indiquent ouvertement les déclarations des diverses associations jungiennes. Soit dit en passant, le psychiatre suisse n’a pas épargné son propre peuple de ses considérations psychologiques, soulignant souvent la lourdeur, le conservatisme, la suffisance de son pays natal. Il reste un homme de son temps, réfléchissant en termes de nationalités. Sur bien des points, sa vision est limitée par ses préjugés et son ignorance.

L’accusation d’antisémitisme émane de psychanalystes qui ne connaissent rien de sa pensée et s’en servent comme d’une excuse pour continuer à n’en rien savoir. Pourtant, rien ne saurait être plus éloigné de lui que le fascisme et ses épigones, puisqu’il travaille à l’individuation de l’homme, à l’accomplir dans sa singularité et son indépendance, tandis que ces idéologies cherchent à le perdre dans la masse, à l’indifférencier et l’aliéner. Jung suscite une forte antipathie en France – de ce que j’ai pu voir, il fait au contraire partie de la culture commune en Espagne et en Italie. C’est à se demander pourquoi il provoque de telles fureurs. Sa pensée menacerait-elle l’hégémonie de Lacan qui fait la loi sur notre territoire ? Je trouve ce dernier d’une telle pauvreté… Certainement, il ne tient pas un instant face à Jung.

Ou le rejet vient-il du pays des Lumières, estimant par-dessus tout la raison et la conscience ? Il y est considéré comme le dernier représentant de l’obscurantisme et de la superstition. Germanophone, il est aussi assimilé à une Allemagne menaçante, déchaînant des passions incontrôlées. D’ailleurs, sans doute y a-t-il plus de germanophobie à son égard que d’antisémitisme chez lui. Il prend le risque d’aborder l’irrationalité de l’âme sans la réduire au rationnel. Aux abstractions et aux systèmes, il préfère l’intuition et l’imagination, parlant à l’inconscient le langage de l’inconscient, riche de symboles et de transformations. Choix audacieux, mais qui mérite d’être pris en considération.

Pour finir, je voudrais rappeler la nécessité de lire des textes impurs, où se mêlent vérité et erreur. On voudrait aujourd’hui ne lire que des auteurs intouchables, au-dessus de tout soupçon, des œuvres à leur image où tout serait bon à prendre. Mais une telle œuvre n’existe pas, et si on le croit, on en fait une référence sacrée, à accepter ou rejeter sans condition. En toute sincérité, il est rare qu’une œuvre ne me fasse pas tiquer. Par exemple, la haine de la femme est la plus universelle sur cette terre. Très peu de livres avant les révolutions féministes du siècle dernier en sont privés. Cadou que je lisais hier exprime dans ses notes une misogynie mesquine, qui n’est que l’autre nom de la lâcheté ; mais cela ne m’empêche pas d’adorer ses poèmes, y compris ses poèmes d’amour à Hélène – parce que, oui, surprise, le monde est complexe.

L’erreur nous libère de nos références. Elle permet de penser en marge d’un auteur et de générer ainsi de nouveaux écrits. Que Jung se trompe ne le discrédite pas. L’essentiel, c’est l’indépendance de notre pensée. Il n’a justement défendu que cela. On manque tant de nos jours de sens de la nuance. On voudrait brûler les textes qui ne correspondent pas à nos attentes et nos valeurs, comme si nous étions devenus incapables de prendre et de laisser, de mettre nous-mêmes à jour la vérité d’un texte : il faudrait qu’il soit déjà toute vérité. Mais cela ne revient-il pas à renoncer à tout exercice de notre esprit critique ? Et l’on risque ainsi de subir l’emprise de l’écrit, de renforcer son autorité, dont on voulait précisément se libérer.

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