Que nous enseigne la nuit ?

L’antilivre, le symbole d’Abrüpt : la littérature au-delà du livre, la parole se dispersant dans les internets. Il ne s’agit pas de lire ou d’écouter, mais de toucher les mots, de retrouver le plaisir plastique de leur manipulation dans l’immatérialité du réseau. Le texte devient un espace graphique où notre projection déambule. Son esthétique rencontre à l’occasion celle du jeu vidéo : prolongement virtuel du corps, interactivité avec les données, choix des personnages et de leur destinée.

Voici celui de Contre la mort. J’ai l’impression d’y suivre quelque initiation souterraine, de peindre la parole sur les parois d’une grotte, ou de la découvrir, déjà peinte, en essuyant la poussière, jusqu’à ce que mon geste lui-même s’efface, que l’obscurité se fasse. Que nous enseigne la nuit que nous oublions dès le jour ?

Me reviennent mes visites à Chauvet et Altamira. Lors de la plongée dans la pierre, les sens s’amplifient en cherchant les sensations dont ils sont privés. L’environnement d’être assourdi devient assourdissant. L’écho de mes pas me devance. Devenue l’ombre de moi-même, je découvre des peintures plus réelles que le monde extérieur. La paroi tremble à craquer au passage d’une horde de lions, emportés jusqu’à l’esquisse par leur vitesse et leur foule, dans la poussière de leur course sableuse, de leur souffle affamé, les museaux saillants comme la roche, les muscles massifs et fluides faits à la traque et à l’esquive, les yeux déserts.

L’orphisme est une religion à mystères, dont il nous reste peu de traces. Des feuilles d’or funéraires, une théogonie rhapsodique, des fragments initiatiques, des hymnes enfin à toute forme de vie. Cette spiritualité nouvelle se distinguait en effet de la société grecque traditionnelle où elle s’inscrivait par son refus d’attenter à la vie et donc de procéder au sacrifice et de le consommer. Se soustrayant ainsi à une des règles fondamentales de la communauté, elle célébrait dans l’ombre ses rites incandescents, dont voici un des hymnes, attribué à Orphée et traduit par Jacques Lacarrière.

À la Nuit
Accompagnent de torches
Je chanterai la Nuit, génitrice des dieux et des hommes,
Écoute-moi, ô bienheureuse, toi la constellée, toi la céruléenne,
Sereine et silencieuse en ton profond sommeil,
Bienfaitrice toujours aux aguets, alme mère des songes,
Douce endormeuse des soucis, douce éteigneuse des souffrances,
Universelle amie, dispensatrice de sommeil, Aurige
De la nuit brillante, toi l’Inaccomplie qui t’amuses
À chasser les proies célestes et changeantes,
Terrienne et ouranienne qui éclaires les tréfonds
Du monde puis vas visiter les enfers comme l’exige
L’implacable nécessité. Aussi, bienveillante, écoute
Ma voix suppliante, toi vers qui chacun se tourne,
Et chasse loin de nous les terreurs qui peuplent nos nuits.

Et puis, parlons chiffons. Le livre monnaie son papier en librairie, chez l’éditeur et sur d’autres sites libraires, mais il est aussi disponible gratuitement, sous forme d’antilivre statique (PDF) et dynamique (celui que je présente ici, au fait fonctionnant mieux sur l’ordinateur que sur le portable). Il est publié sous licence Creative Commons, soit libre de partage et d’usage dans son intégralité, mais avec attribution (à l’autrice et à la maison d’édition) et sans utilisation commerciale.

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