Sans dissiper le mystère

Hier, j’annonçais la parution de Contre la mort, premier opus des Mystères aux énigmatiques éditions Abrüpt. J’y reviens en ménageant moins de suspense ; et il vaut mieux lire cet article après le livre. Commençons par les images avant d’en venir au texte.

La couverture est, comme toujours chez Abrüpt, l’œuvre de Donia Jornod. Son style m’évoque souvent les collages de Matisse, la grâce et la puissance de son dessin, mais sans l’allégresse et la sensualité du peintre, avec inquiétude et questionnement. Chez elle, le mouvement métamorphose, la composition décompose, la figure révèle sa pluralité par ses failles, elle s’abstrait dans l’altération des traits, tandis que son regard absent nous absorbe.

Ici, la violence expose le cœur blanc des choses, l’espace entre les débris les attire autant qu’il les disperse. La disposition rappelle l’idéogramme, le serpent se réduit jusqu’à s’identifier à sa lettre « s » et la tête d’Orphée démembré devient celle d’Eurydice abandonnée. La lyre couronne leur désaccord. À l’intérieur, un autre visage, plus apaisé : celui d’Eurydice émergeant des feuillages ou celui d’Orphée enseveli sous les flots ? D’autres symboles introduisent les personnages. Vous en trouverez le sens dans d’anciens grimoires : le soufre 🜍 (Orphée), le mercure ☿ (la ménade) et le sel 🜔 (l’initié) rejoignent la terre 🜃 (Eurydice) dans l’alambic final 🝪. L’alchimie initie à l’orphisme. L’idée est de l’éditeur, Rodhlann Jornod ; elle illustre parfaitement ma démarche.

En reprenant le mythe d’Orphée, ou plutôt les mythes d’Orphée, y compris de l’orphisme, je reviens aux sources vives de la littérature ; mais cette figure a été célébrée, représentée, chantée tant de fois qu’il m’a fallu trouver une irrévérence égale à ma fascination pour proposer ma version.

Poème polyphonique, théâtre intérieur, le récit est porté par trois, presque quatre voix : Orphée s’adresse à Eurydice pour la convaincre de fuir les enfers avec lui, la dernière des ménades parmi celles qui l’ont dépecé raconte la scène de sa mort, un initié à l’orphisme expose sa doctrine et enfin Eurydice donne le mot de la fin, ou son silence.

Discours très différents, mais qui ont en commun de se positionner contre la mort : par amour pour le monde et émerveillement dans le cas d’Orphée, par une nécessité naturelle implacable et presque cruelle chez les ménades, dans la recherche d’un absolu, d’un au-delà de la vie et de la mort dans le cas de l’initié. Quant à Eurydice qui crie, ou chuchote, « Orphée ! » dans le vide de la page blanche, peut-être l’appelle-t-elle errant dans les enfers, ou l’a-t-elle retrouvé parmi les justes, ou est-elle revenue sur terre, dans la grotte où il l’attendait de son vivant. La fin reste incertaine, douloureuse parce qu’incertaine, comme la mort elle-même.

Les mythes d’Orphée, de la traversée des Argonautes à la descente aux enfers, et l’orphisme dans sa croyance en une fusion avec un divin originel ont pour fil rouge d’être contre la mort, « contre » désignant ici l’opposition autant que la proximité, la traversée. On y entend aussi un piétinement d’enfant, une protestation absurde et évidente, un refus simple, de tout temps.

Autre secret d’Abrüpt qui pourrait vous échapper : deux citations se cachent dans chaque livre, l’une au début, inversée, à déchiffrer au miroir, l’autre à la fin, codée en binaire, à décrypter par ordinateur. Dans ce livre, la première donne le mot de passe des orphiques, la réponse qu’ils devaient donner dans les enfers pour échapper au cycle des réincarnations et rejoindre leur origine divine. Elle se trouvait gravée sur des feuilles d’or, enterrées avec les défunts. La deuxième est une citation des Sonnets à Orphée de Rilke.

Orphée ne m’a pas quittée, mais je ne vous dirai pas encore sur quels chemins il m’a menée.

Viens, et qu’en toi soient rachetées toutes les morts, consolées toutes les pertes. Donne-nous l’espérance. Et si la vie est trop basse pour toi, envole-toi, échappe-toi de ces contrées. Promets-nous un autre au-delà que la poussière. Mais ne renais pas sous quelque forme que j’ignore. Ne me condamne pas à te chercher dans le réseau, l’orbe, le mufle,le bec et l’épi, à sonder l’œil blond des bêtes ou celui obtus des hommes, ne te dissimule pas dans quelque enfant que je n’aurai pas le temps de connaître femme.
Reviens-moi en Eurydice, fille des feuilles, sœur de la nymphe et du cerf. Tous t’aimaient, ton père comme le surgeon d’une espèce nouvelle, aussi coriace que le soleil, tes frères comme la fin de la chasse, la senteur tourbeuse des clairières après l’averse, la fatigue bénéfique d’avoir couru longtemps sur des sabots minces et francs, tes sœurs comme une part d’elles-mêmes, parcelle de l’âme unique qui se tisse sans césure entre toutes les nymphes, qu’elles émanent des grottes, des bois, des rivières ou des mers, et même des marais fangeux et soufreux du Tartare, de la neige éternelle au sommet de l’Olympe ou de la pluie errante et des vents voyageurs, une seule âme impalpable de l’un à l’autre corps où ta mort ouvre le trou par où tout se défait et toutes meurent.
Si ce n’est pour mon amour, trop récent pour durer, trop neuf pour t’y fier, reviens pour le leur, qui t’a toujours accompagnée. Tiens la promesse de ta naissance. Ils y ont cru.

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