L’art de la joie

Ai-je laissé croire que ce livre me déplaisait ? Je n’écris jamais d’un livre qui me déplaît. M’avez-vous entendu mentionner la médiocrité et la suffisance qui s’affichent sur tant de vitrines et d’écrans ? Je pourrais cracher mon venin, et mon venin corrode, j’ai été à bonne école, celle de l’ironie amère, de la cruauté amusée, mais cela ne m’intéresse pas, ni la cruauté ni la médiocrité. Même la mauvaise publicité fait de la publicité, dit le proverbe. Je laisse ces livres sombrer dans l’oubli qui les appelle.

Je n’écris donc que de ce qui me passionne. Comme ce roman. L’art de la joie. Titre splendide, qui interroge, car il se présente comme un art de vivre, en opposant une éthique anti-idéaliste (freudienne, nietzschéenne, marxiste) à une éthique idéaliste (religieuse avant tout, mais dont l’aspiration spirituelle peut gagner la littérature, la psychanalyse ou la politique). Je ne voudrais pas prendre parti au sein de cette opposition, sa lutte constante décide de mon équilibre.

Modesta, née dans une Sicile empesée de traditions et de préjugés, élevée dans un couvent qui sert d’incubateur aux sentiments les plus malsains, grandit dans la haine de ce qui la fait souffrir, de cet idéalisme menteur, méprisant l’évidence et la plénitude d’être soi. À l’inverse, née dans un milieu matérialiste, où la consommation et la réussite s’offrent comme les seules perspectives, je me suis ressourcée à l’idéalisme, à sa promesse de sens et de présence. Cependant, j’ai fini par en souffrir, me construisant dans le sacrifice et l’ascèse, c’est-à-dire me détruisant. Nietzsche m’a sauvée de cette dérive de l’idéalisme, il m’a réinventée, non pas en m’assénant ses valeurs, en me montrant comment fondre celles des autres et y forger les miennes. Il m’a donné l’exemple d’une gaîté impertinente, d’une légèreté de feu follet crépitant sur la poussière d’une érudition recluse et craintive et il m’a convaincue de la nécessité d’un minimum d’égoïsme pour exister.

Mais il ne faut pas non plus faire de la joie la seule finalité de la vie. La joie jalouse d’elle-même tourne à la mesquinerie aussi vite que les sophismes du sacrifice. La joie est élusive, venant de tout autre que soi comme du fond du soi, sachant célébrer le monde autant que s’en retirer, si difficile à saisir, nous échappant autant que l’eau vive. Je suis faite pour la joie, ai-je souvent pensé. Le malheur n’est qu’erreur, errance. Mon cœur, impatient d’aimer, cabriole et caracole, dès que je lui retire les entraves du souci et de la peine ; et quoi de plus juste que de bien traiter son cœur ? N’est-ce pas le premier geste d’une morale raisonnable ? Mais d’autres cœurs résonnent et, sans leur battement, le mien ne tiendrait pas la cadence. Pour leur bien, il prendrait le risque de s’arrêter.

Les deux éthiques ne cessent ainsi de prendre et perdre du terrain dans mes pensées ; et leur confrontation ne se résoudra jamais. Ici, l’enseignement de Jung : ne pas réduire ses contradictions, ne pas dépasser les oppositions, leur combat nous renforce, nous définit. En proclamant un vainqueur, on s’amputerait d’une part de soi et l’on dépérirait.

Devrais-je parler ainsi d’un roman ? Le ramener à moi, à ma vie ? Je pense que oui. Si je me limite à une approche esthétique, la littérature n’est plus qu’une évasion, et non une traversée de l’altérité, capable de bouleverser ma manière de voir, de sentir, de penser. Mais L’art de la joie mérite d’être lu pour bien d’autres raisons que cette dimension morale que j’évoque ici et dans mes articles précédents. J’y ai trouvé l’Italie telle que je la vis, sa note, sa saveur, notamment par une maîtrise admirable des dialogues, qui donnent le ton des relations d’ici et sont à la fois description, analyse et action, allient le contrepoint et le hors-champ et télescopent les temps, tout en alternant sicilien et italien. Par cette mise en scène, le récit est aussi classique qu’expérimental : fresque de l’Italie du siècle dernier, roman de formation, réflexion sur les mœurs, mais aussi flux de conscience et palimpseste de ses récits. Ce qui m’impressionne et m’emporte, c’est surtout la puissance de l’héroïne, plus que sa joie : sa force et son courage, sa capacité à agir, avec pertinence et impulsivité à la fois, et son amour de femme pour les femmes, luttant pied à pied contre la haine des femmes pour les femmes.

Rue de l’abbé de l’épée © Sophie Muraccioli

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