Vivre en écrivant

En écriture, un conseil courant : multiplier les expériences et en tirer profit. Vivre toutes sortes de sensations et de situations, noter ce qui nous traverse dans des carnets matériels ou immatériels et, pour l’œuvre finale, reprendre cette matière brute, la travailler, l’agencer.

Directive qui m’a toujours profondément dérangée, comme si elle pervertissait, ou même, osons le mot, profanait ce qu’il y a pour moi de plus intime et intouchable dans l’écriture et dans la vie : ce point précisément où elles se rencontrent, où elles ouvrent l’une sur l’autre.

La vie mise au service de l’écriture, considérée comme un moyen de faire œuvre, voici la manière la plus sûre de passer à côté de la vie comme de l’écriture.

La vie ne sert pas à nourrir l’écriture, c’est l’écriture qui sert à rendre la vie comestible. D’une peine elle fait un pain, d’une joie une fontaine.

L’écriture est le seuil de la vraie vie, mais si cette vraie vie est ensuite détournée, exploitée pour écrire toujours davantage dans l’idée de bâtir je ne sais quel édifice, la porte se referme.

L’écriture ne transmet pas l’expérience, elle l’atteint au cœur d’une pointe et réchauffe nos mains à son sang.

Il suffit de peu d’expérience. Il suffit d’une seule expérience. Il ne faut pas la vivre pour l’écrire, il faut écrire pour la vivre.

Dans l’écriture est la plénitude de la vie, mais on ne le comprend qu’en renonçant à remplir l’écriture de notre vie.

14 commentaires sur “Vivre en écrivant

  1. D’un autre côté, beaucoup de personnes ont déjà éprouvé la plénitude de la vie sans jamais écrire. Certains l’éprouvent en étant amoureux, en faisant des maths ou du jardinage. L’écriture n’est pas l’alpha et l’oméga du monde entier, et heureusement.

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    1. Oui, je ne l’ai jamais mis en doute ! Mon article parle du rapport entre expérience et écriture, de ne pas asservir l’expérience à l’écriture et de la capacité de l’écriture à desceller, déplier l’expérience. Qu’on ressente une plénitude de la vie autre part, autrement, c’est évident.

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      1. Mon commentaire répondait surtout à votre dernière phrase « dans l’écriture est la plénitude de la vie (…) ». Vous sembliez dire que la vie devait nécessairement passer par le filtre de l’écriture pour atteindre sa plénitude.
        Mais j’ai dû mal comprendre votre propos !

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        1. Je suis désolée ! J’ai répondu un peu vivement, je m’en rends compte après coup. Parfois on partage sur le blog des pensées plus intimes qu’on ne le croit et les réponses blessent plus qu’il ne faudrait.
          Pour la phrase en question, j’utilise, sans doute à mauvais escient, un présent de vérité générale et l’article défini, donnant un tour de maxime à la phrase, parce qu’il m’est encore difficile d’articuler l’intuition que j’expose ici en un raisonnement, mais je ne veux pas généraliser l’écriture comme mode d’accès au monde, et on peut lui substituer tout autre art ou pratique. Pour moi, la généralité de la maxime est une manière de dire, une sorte d’efficacité stylistique mais qui ne prétend pas à l’universel.
          Encore désolée !

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          1. Pas de problème 🙂
            J’ai bien compris votre point de vue.
            De même qu’un peintre dira volontiers « sans peinture, la vie n’est rien », un écrivain dira la même chose de l’écriture… quand on est passionné, on dit ce genre de choses. Et c’est très beau d’être passionné 🙂

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  2. Il me semble t’entendre de l’intérieur, à l’intérieur, tant j’épouse ton propos. Nous disons écriture, mais toute forme d’art peut agir de même (du moins d’autres formes d’art, sinon toutes, car je pense que le langage tient une place à part en nous, une place qui est au coeur de notre condition humaine). « Il suffit de peu d’expérience. Il suffit d’une seule expérience. Il ne faut pas la vivre pour l’écrire, il faut écrire pour la vivre. » Je te rejoins entièrement. Quant à « l’oeuvre finale », hahaha.

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    1. Et je t’avais en tête en l’écrivant. Aujourd’hui, j’ai commencé à travailler dans une roseraie, et je me disais quel beau sujet d’écriture, mais ce n’est pas un sujet d’écriture, justement, c’est plutôt l’écriture qui serait l’objet de la roseraie (distinction douteuse, celle entre sujet et objet). L’écriture me permettra d’explorer la roseraie, mais non d’en rendre compte. La nuance peut échapper au lecteur, mais je pense que lorsqu’on écrit, on la perçoit et elle est décisive.

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      1. Moi non plus je n’arrive pas toujours à savoir ce qui dans une relation doit être considéré objet ou sujet. Quelle différence par exemple entre le sujet et l’objet d’une conversation ? Cela dit je crois comprendre ce que tu veux dire. Si c’était moi, la roseraie serait la condition de l’écriture, laquelle serait informée par sa présence. Par l’écriture, nous n’entrons pas en possession de la roseraie, nous l’invitons plutôt à s’installer en nous. D’ailleurs je suis incapable d’emmagasiner les expériences et de les ressortir pour en faire des textes.

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